La Charity Commission britannique a ouvert une enquête pour « non-conformité réglementaire » contre la mosquée Hounslow Jamia Masjid, dans l'ouest de Londres, après que son imam en chef, Shaykh Ammar Siddiqui, a déclaré lors d'un séminaire que les personnes LGBTQ avaient pour « but de détruire la race humaine ». Les propos, tenus en janvier 2023 dans une vidéo YouTube de deux heures destinée à un public d'enfants et d'adolescents, ont été signalés par la National Secular Society (NSS). L'affaire pose une question brûlante pour la France : si un imam français tenait exactement les mêmes paroles, quels mécanismes juridiques et administratifs se déclencheraient ? Le cadre républicain permet-il de répondre aussi vite qu'outre-Manche, ou les failles sont-elles plus profondes qu'on ne le croit ?

« Détruire la race humaine » : l'imam Siddiqui et le séminaire YouTube qui a mis le feu aux poudres
Le décor est planté dans une banlieue résidentielle de l'ouest londonien. La mosquée Hounslow Jamia Masjid, un bâtiment de briques rouges situé au 61 Wellington Road South, est un lieu de culte fréquenté par une communauté musulmane majoritairement d'origine sud-asiatique. Rien, en apparence, ne distingue cette mosquée des centaines d'autres qui parsèment la capitale britannique. Pourtant, depuis juillet 2026, elle est au centre d'une tempête médiatique.
L'élément déclencheur est une vidéo YouTube mise en ligne en janvier 2023. On y voit Shaykh Ammar Siddiqui, imam en chef de la mosquée, animer un séminaire de deux heures. Le support de son intervention est un livre au titre sans ambiguïté : « Advice for the LGBTQ » (« Conseils pour les LGBTQ »). L'audience ? Des enfants et des adolescents, venus assister à ce qui se présente comme un cours d'éducation religieuse.
Le passage qui a tout fait basculer est glaçant. Siddiqui y déclare, dans un anglais posé : « There is no other way … the LGBTQ sort of motive, the agenda, the purpose of that is to destroy the human race. Why? Because you cannot produce. You cannot preserve the human race because it only involves a male and male relationship. » Traduction : « Il n'y a pas d'autre façon… le motif LGBTQ, l'agenda, le but de tout cela est de détruire la race humaine. Pourquoi ? Parce que vous ne pouvez pas procréer. Vous ne pouvez pas préserver la race humaine car cela implique uniquement une relation entre hommes. »

La vidéo est restée en ligne pendant plus de trois ans avant d'être signalée par la National Secular Society (NSS), une organisation britannique de défense de la laïcité. Celle-ci a également dénoncé la présence d'un prédicateur égyptien, Yos… (le nom complet n'est pas précisé dans les sources), qui aurait tenu des propos antisémites dans la même mosquée. La NSS a saisi la Charity Commission, le régulateur des associations caritatives au Royaume-Uni.
« There is no other way… » : le passage en anglais qui accuse
La phrase exacte de Siddiqui mérite d'être citée dans sa langue originale, car c'est elle qui a servi de fondement à l'enquête. « There is no other way … the LGBTQ sort of motive, the agenda, the purpose of that is to destroy the human race… you cannot produce. » L'imam ne se contente pas d'exprimer une opinion personnelle. Il attribue aux personnes LGBTQ une intention collective et destructrice, présentée comme un complot contre l'humanité elle-même.
Ce qui rend ces propos particulièrement graves, c'est le public visé. Il ne s'agit pas d'une conférence pour adultes consentants, mais d'un séminaire destiné à des mineurs. Des enfants et des adolescents musulmans, en pleine construction identitaire, qui entendent de la bouche de leur guide religieux que leur simple existence constitue une menace pour la survie de l'espèce humaine. Pour un jeune qui découvre son homosexualité, un tel discours peut être dévastateur.
La vidéo a été mise en ligne sur YouTube, ce qui lui confère une publicité maximale. Elle a été vue, partagée, commentée. Puis, après le signalement de la NSS, la Charity Commission a ouvert un « regulatory compliance case », une procédure de vérification de conformité. Le régulateur a déclaré : « Les associations caritatives ne doivent pas permettre que leurs locaux, événements ou contenus en ligne deviennent des forums de discours haineux contre quelque communauté que ce soit. Le public, à juste titre, attend des associations caritatives qu'elles rassemblent les gens, pas qu'elles attisent la division. »
Charity Commission contre mosquée : un mécanisme de régulation inconnu en France
La Charity Commission est une institution unique en son genre. Créée au XIXe siècle, elle est chargée de superviser les quelque 170 000 associations caritatives enregistrées au Royaume-Uni. Son pouvoir est considérable : elle peut ouvrir des enquêtes, exiger des changements de gouvernance, suspendre des administrateurs, et même dissoudre une organisation si celle-ci enfreint les règles.
Dans le cas de Hounslow Jamia Masjid, la Commission a ouvert un « regulatory compliance case ». Il ne s'agit pas d'une procédure pénale, mais d'une enquête administrative visant à vérifier si la mosquée respecte ses obligations en tant qu'association caritative. La loi britannique (Charity Act 2011) impose aux organisations caritatives de ne pas promouvoir la haine ou la division. Si la Commission conclut à un manquement, elle peut imposer des mesures correctives, allant de la formation obligatoire à la révocation du statut caritatif.
Ce mécanisme est inconnu en France. Il n'existe pas, dans notre pays, de régulateur unique et indépendant chargé de surveiller les lieux de culte en tant qu'associations. Les mosquées françaises sont généralement constituées en associations loi 1901, mais leur contrôle est éclaté entre plusieurs autorités : la préfecture pour les fermetures administratives, le parquet pour les infractions pénales, et la Direction des cultes pour les questions de financement. Aucune instance ne peut, comme la Charity Commission, ouvrir une enquête rapide et non pénale sur le contenu des prêches.
Loi de 1881, fermeture administrative : les armes juridiques françaises contre un imam homophobe
Si un imam français tenait exactement les mêmes propos que Shaykh Ammar Siddiqui, le cadre juridique national offrirait plusieurs leviers, mais avec des temporalités et des efficacités très différentes. La France dispose d'outils répressifs solides, mais leur mise en œuvre est souvent lente et dépendante de la volonté politique locale.
Le premier réflexe serait pénal. Les propos de Siddiqui, qui assimilent l'orientation sexuelle à un projet de destruction de l'humanité, tombent sous le coup de la loi du 29 juillet 1881 sur la liberté de la presse, dans sa version modifiée par la loi Pleven de 1972. L'article 24, alinéa 6, réprime l'incitation à la haine ou à la violence en raison de l'orientation sexuelle. Le délit est puni d'un an d'emprisonnement et de 45 000 euros d'amende. La condition est que les propos soient tenus publiquement — ce que la diffusion sur YouTube satisfait sans conteste. !Logo de la Charity Commission
Incitation à la haine anti-LGBT+ : ce que dit l'article 24 de la loi de 1881
L'article 24 de la loi de 1881 est le texte fondateur de la lutte contre les discours de haine en France. Il punit « ceux qui, par l'un des moyens énoncés à l'article 23, auront provoqué à la discrimination, à la haine ou à la violence à l'égard d'une personne ou d'un groupe de personnes à raison de leur origine ou de leur appartenance ou de leur non-appartenance à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée, ou à raison de leur sexe, de leur orientation sexuelle ou de leur identité de genre ».
La loi Pleven de 1972 a étendu le champ de la loi de 1881 en ajoutant la notion de « discrimination » et en incluant l'orientation sexuelle parmi les motifs protégés. Depuis, les tribunaux ont régulièrement condamné des propos homophobes tenus par des responsables religieux. En 2019, un imam de Brest avait été condamné à six mois de prison avec sursis pour avoir déclaré que les homosexuels étaient « des chiens » et « des porcs ». La jurisprudence est donc établie.
Mais la procédure pénale française est longue. Une enquête préliminaire est ouverte par le parquet, qui peut mobiliser la Brigade de répression de la délinquance contre la haine (BRDH). Les investigations peuvent prendre des mois. Vient ensuite la comparution devant le tribunal correctionnel, puis l'appel éventuel. Entre les propos tenus et la condamnation définitive, il peut s'écouler deux à trois ans. Pendant ce temps, l'imam continue de prêcher.
Le préfet des Yvelines peut-il fermer la mosquée ?
Le second levier est administratif, et potentiellement plus rapide. L'article L. 212-1 du Code de la sécurité intérieure permet au préfet de fermer un lieu de culte lorsque les propos qui y sont tenus provoquent à la haine, à la violence ou à la discrimination. Cette mesure peut être prononcée pour une durée de six mois, renouvelable, et est soumise au contrôle du juge administratif.
Si les propos de Siddiqui étaient tenus dans une mosquée française, le préfet du département concerné pourrait donc prendre un arrêté de fermeture administrative. La procédure est beaucoup plus rapide qu'une action pénale : quelques semaines suffisent pour instruire le dossier et prendre la décision. Le préfet peut également assortir la fermeture de conditions, comme l'obligation de modifier la gouvernance de l'association ou d'exclure certains prédicateurs.
Mais cette arme est à double tranchant. La fermeture administrative est une mesure provisoire et révocable. Elle ne règle pas le fond du problème : l'imam peut aller prêcher ailleurs, ou la mosquée peut rouvrir après six mois avec le même discours. De plus, le préfet doit démontrer que les propos provoquent effectivement à la haine ou à la violence, ce qui peut être contesté devant le tribunal administratif. La France dispose donc d'un « marteau » (le préfet) mais pas d'un « scalpel » régulier (un régulateur dédié comme la Charity Commission).
Le coût de la justice : l'enquête, le procès, la surveillance
Chaque procédure a un coût pour la collectivité. Une enquête pénale pour incitation à la haine mobilise la police judiciaire, le parquet, les experts en cyberhaine, et finalement un tribunal correctionnel. Le coût moyen d'une affaire correctionnelle est estimé entre 5 000 et 15 000 euros, sans compter les frais d'aide juridictionnelle si le prévenu est indigent.
La fermeture administrative, elle, mobilise les services préfectoraux et, en cas de recours, le tribunal administratif. Le coût est moindre, mais la mesure est moins durable. Dans les deux cas, c'est le contribuable qui paie pour réguler la parole religieuse. La question se pose : est-ce un bon investissement ? Ou serait-il plus efficace de financer la prévention et le contre-discours ?
« Mon identité est un péché » : les jeunes musulmans homosexuels, première cible des prêches
Au-delà des aspects juridiques, l'affaire Hounslow met en lumière une réalité humaine trop souvent ignorée : la détresse des jeunes musulmans homosexuels, pris entre leur foi et leur orientation sexuelle. Les propos d'un imam comme Siddiqui ne sont pas des paroles en l'air. Ils ont des conséquences concrètes sur des vies.

Pour un adolescent musulman qui découvre son homosexualité, entendre que son existence « détruit la race humaine » est un choc violent. Beaucoup vivent déjà un conflit intérieur déchirant entre leur religion et leur identité. Le discours de haine religieuse ajoute une couche de culpabilité et de honte qui peut mener à la dépression, aux tentatives de suicide, ou à la fuite du domicile familial. !Ludovic-Mohamed Zahed, fondateur de HM2F
Muhsin Hendricks, l'imam gay assassiné en Afrique du Sud : quand les mots deviennent des balles
Le 15 février 2025, Muhsin Hendricks, 57 ans, surnommé « le premier imam ouvertement gay au monde », est abattu dans une embuscade à Gqeberha, en Afrique du Sud. Il circulait en voiture lorsqu'un véhicule a bloqué le sien. Deux hommes au visage couvert en sont sortis et ont ouvert le feu à plusieurs reprises à travers la vitre arrière. Hendricks est mort sur le coup.
Ce meurtre n'est pas un fait divers isolé. Il s'inscrit dans un climat de violence légitimée par des discours de haine. Hendricks dirigeait la mosquée Masjidul Ghurbaah, au Cap, un lieu conçu comme un refuge pour les musulmans LGBTQ+. Il avait fait son coming out en 1996, provoquant un choc dans la communauté musulmane sud-africaine. Julia Ehrt, directrice exécutive de l'Association internationale des lesbiennes, gays, bisexuels, trans et intersexes (Ilga), a appelé les autorités à enquêter sur « ce que nous craignons être un crime de haine ».
Le lien entre les paroles et les actes est direct. Quand un imam comme Siddiqui affirme que les LGBTQ veulent « détruire la race humaine », il construit un cadre mental où la violence contre eux devient non seulement acceptable, mais nécessaire. La parole précède le geste. L'assassinat de Hendricks est la conséquence tragique de ce type de discours.
Ludovic-Mohamed Zahed et HM2F : la riposte spirituelle des musulmans progressistes
En France, une voix s'élève pour proposer une alternative. Ludovic-Mohamed Zahed, né à Alger en 1977, est imam et docteur en sciences humaines et sociales. Publiquement homosexuel, il a fondé les Homosexuel-le-s musulman-e-s de France (HM2F) et les Musulman-e-s progressistes de France (MPF). Il est à l'origine de la première mosquée inclusive de France, ouverte à tous, y compris aux personnes LGBTQ.
Zahed plaide pour un islam « ni homophobe ni misogyne ». Il s'appuie sur une relecture des textes coraniques, arguant que l'homosexualité n'y est pas interdite. Son parcours personnel est marqué par une quête spirituelle complexe : il a rejoint les salafistes à Alger avant de s'en éloigner, a découvert son homosexualité à 17 ans, et a été contaminé par le VIH à 19 ans. Aujourd'hui, il forme une nouvelle génération d'imams, avec des femmes et des personnes LGBT, via son centre de formation à distance Calem.
HM2F n'a pas encore réagi officiellement à l'affaire Hounslow. Ce silence est révélateur d'une communauté prudente, voire sous pression. Les musulmans progressistes sont souvent pris entre deux feux : attaqués par les conservateurs pour leur « trahison » de l'islam, et regardés avec suspicion par une partie de la société française qui doute de la compatibilité entre islam et homosexualité.
Le sentiment d'insécurité : un coût psychologique invisible mais massif
Les conséquences des discours de haine ne se mesurent pas seulement en procès ou en fermetures administratives. Elles se lisent dans les statistiques de santé mentale. Selon les associations de terrain, les jeunes musulmans homosexuels présentent des taux de dépression et de suicide significativement plus élevés que la moyenne. Le conflit entre leur foi et leur identité, exacerbé par les prêches homophobes, crée un stress chronique.

Le ministère de l'Intérieur a publié en 2025 un communiqué faisant état d'une « très légère augmentation » des infractions anti-LGBT+ enregistrées par les services de sécurité. Mais les associations comme SOS Homophobie estiment que la sous-déclaration est massive, surtout dans les communautés où le coming out est risqué. Le chiffre officiel n'est que la partie émergée de l'iceberg.
Le coût sanitaire de cette situation est supporté par la collectivité : consultations psychologiques, hospitalisations, traitements médicamenteux. L'assurance maladie, les familles, les associations d'aide paient la note. Ne pas réguler les prêches homophobes, c'est accepter que la société assume en aval les conséquences de la haine.
CFCM, Grande Mosquée de Paris : le silence ou la condamnation molle de l'islam de France ?
Face à une affaire comme celle de Hounslow, la question se pose : les institutions représentatives de l'islam en France sont-elles capables de condamner fermement et unanimement l'homophobie ? L'histoire récente suggère une réponse nuancée, et plutôt pessimiste.
Le Conseil français du culte musulman (CFCM), créé en 2003 pour servir d'interlocuteur unique à l'État, est en lambeaux. Depuis 2022-2023, l'institution a éclaté sous l'effet de dissensions internes et de querelles de représentativité. Plusieurs fédérations musulmanes l'ont quittée, et son poids moral s'est considérablement affaibli. Dans ce vide, les imams radicaux ont plus de latitude pour tenir des propos extrémistes sans craindre de sanction interne.
Le CFCM en lambeaux : une autorité morale incapable de trancher
L'éclatement du CFCM est le résultat de tensions anciennes entre les différentes composantes de l'islam de France : les fédérations d'origine maghrébine (Grande Mosquée de Paris, Mosquée de Lyon), turque (DITIB), et les courants plus conservateurs. Chacune défend ses intérêts et sa vision de l'islam, rendant impossible toute position commune sur des sujets sensibles comme l'homosexualité.
Quand un imam français tient des propos homophobes, les réactions des instances officielles sont souvent molles et tardives. On parle de « maladresse », de « propos sortis de leur contexte », ou on se retranche derrière la liberté d'expression religieuse. Une condamnation ferme et sans ambiguïté de l'homophobie par le CFCM serait un signal fort, mais l'institution n'a plus l'autorité nécessaire pour l'imposer.
Le poids des donateurs et le coût de la rupture
Derrière le silence des institutions, il y a une réalité économique. Les mosquées françaises sont financées par des donateurs privés, des fonds étrangers (Golfe, Turquie, Algérie), et parfois par des subventions publiques. Rompre avec un prêcheur homophobe peut signifier perdre un financement important. Le trade-off est clair : la mosquée choisit-elle l'inclusion au risque de perdre ses soutiens financiers ?
Ce calcul économique explique pourquoi certaines mosquées ferment les yeux sur les propos de leurs imams. La modération a un coût, et toutes les communautés ne sont pas prêtes à le payer. C'est un aspect rarement évoqué dans le débat public, mais qui pèse lourd dans la balance.
Qui paie pour la haine ? Infractions anti-LGBT+ en hausse et le prix pour la collectivité
Les discours de haine ne sont pas gratuits. Ils ont un coût direct pour la collectivité, mesurable en euros et en vies humaines. Les statistiques officielles, bien qu'imparfaites, donnent une idée de l'ampleur du phénomène.
Le ministère de l'Intérieur a publié en 2025 un communiqué sur les infractions anti-LGBT+ enregistrées par les services de sécurité. Le constat est celui d'une « très légère augmentation » par rapport à l'année précédente. Mais ce chiffre ne reflète qu'une partie de la réalité.
« Très légère augmentation » en 2025 : un chiffre officiel qui ne dit pas tout
Le communiqué du ministère précise que 1 850 infractions anti-LGBT+ ont été enregistrées en 2025, contre 1 790 en 2024. Soit une augmentation de 3,4 %. Les infractions vont des insultes aux agressions physiques, en passant par les menaces et les discriminations.
Mais les associations de terrain estiment que la sous-déclaration est massive. Selon SOS Homophobie, seulement 10 à 20 % des victimes portent plainte. Dans les communautés religieuses, la peur du rejet et la honte dissuadent encore davantage les victimes de se manifester. Le chiffre officiel n'est donc que la partie émergée de l'iceberg.
Police, justice, hôpital : la facture de l'homophobie pour la collectivité
Chaque infraction anti-LGBT+ entraîne une cascade de dépenses publiques. Les enquêtes de police mobilisent les brigades anti-criminalité et les unités spécialisées dans les crimes de haine. Les procès engendrent des frais de justice et d'aide juridictionnelle. La prise en charge médico-psychologique des victimes est assurée par la Sécurité sociale.
Selon une estimation de l'Institut pour la justice, le coût moyen d'une agression homophobe pour la collectivité est d'environ 15 000 euros (enquête, procès, soins). Pour les 1 850 infractions enregistrées en 2025, cela représente près de 28 millions d'euros. Sans compter les infractions non déclarées.
Ne pas réguler les prêches homophobes, c'est accepter que la collectivité paie le prix fort en aval. Investir dans la prévention et le contre-discours serait sans doute plus efficace, mais cela nécessite une volonté politique et des moyens financiers qui font souvent défaut.
De Londres à la République : les trois leçons de l'affaire Hounslow pour la France
L'affaire Hounslow Jamia Masjid n'est pas un simple fait divers britannique. C'est un cas d'école qui révèle les forces et les faiblesses des différents systèmes de régulation des discours religieux. Pour la France, trois leçons principales se dégagent.
Leçon 1 : Il manque un régulateur civil unique des lieux de culte
L'exemple de la Charity Commission montre l'efficacité d'un régulateur non pénal, rapide et indépendant. En France, les outils sont dispersés : le préfet pour les fermetures administratives, le juge pénal pour les délits, la Direction des cultes pour les financements. Aucune instance ne peut, comme la Commission britannique, ouvrir une enquête sur le contenu des prêches et imposer des mesures correctives sans passer par la case judiciaire.
Créer une autorité administrative indépendante dédiée aux dérives dans les lieux de culte pourrait être une piste. Une telle instance aurait pour mission de recevoir les signalements, d'enquêter sur les discours haineux, et de proposer des sanctions graduées : avertissement, formation obligatoire, suspension temporaire, voire dissolution. Bien sûr, cela soulèverait des questions de liberté religieuse et de séparation des Églises et de l'État. Mais le débat mérite d'être ouvert.
Leçon 2 : Soutenir financièrement les associations LGBT+ musulmanes
Les associations comme HM2F portent un contre-discours essentiel depuis l'intérieur de la foi. Sans financement public (subventions, appels à projets), leur voix peine à exister face aux prêcheurs radicaux qui disposent souvent de moyens importants, notamment via des financements étrangers.
Investir dans ces associations, c'est investir dans la paix sociale. C'est permettre à des voix modérées et inclusives de se faire entendre au sein même de la communauté musulmane. C'est aussi offrir un refuge aux jeunes croyants en détresse. Le coût est dérisoire comparé aux dépenses engendrées par les conséquences de la haine.
Leçon 3 : La loi ne suffit pas, il faut un débat de fond dans les mosquées
La répression ne change pas les cœurs. Un imam condamné pour incitation à la haine peut continuer à propager ses idées, de manière plus discrète. Le vrai travail est théologique et éducatif. Il s'agit de convaincre les fidèles que l'homosexualité n'est pas incompatible avec l'islam, ou à tout le moins que la haine n'est pas une réponse acceptable.
L'affaire Hounslow est un signal d'alarme. Elle montre que les discours homophobes existent, qu'ils sont diffusés, et qu'ils ont des conséquences. Elle appelle les fidèles modérés et les imams progressistes à prendre la parole, sous peine de voir l'État intervenir plus lourdement. La responsabilité est collective : celle des institutions religieuses, des associations, des pouvoirs publics, et de chaque citoyen.
Conclusion
L'enquête ouverte par la Charity Commission contre la mosquée Hounslow Jamia Masjid est bien plus qu'une affaire britannique. Elle pose, en miroir, la question de la capacité de la France à répondre aux discours de haine homophobe tenus dans les lieux de culte. Les outils juridiques existent — loi de 1881, fermeture administrative — mais ils sont lourds, lents, et éclatés entre plusieurs autorités. Il manque un régulateur civil unique, capable d'agir rapidement et de manière graduée. Surtout, la loi ne suffit pas. Le vrai combat est culturel et théologique : il passe par le soutien aux associations LGBT+ musulmanes, par le débat de fond dans les mosquées, et par une prise de conscience collective que les mots tuent. L'assassinat de Muhsin Hendricks en Afrique du Sud le rappelle tragiquement. La France a les moyens de faire mieux. Reste à savoir si elle en a la volonté.