La ministre de l'Agriculture Annie Genevard a annoncé ce 20 février 2026 une mesure qui fait couler beaucoup d'encre : la France autorise désormais l'abattage d'environ 200 loups pour protéger les troupeaux. Cette décision, qui porte le quota de prélèvement à 21% de la population totale, intervient dans un contexte de tensions croissantes entre éleveurs et défenseurs de la nature. Mais comment en est-on arrivé là ? Retour sur une histoire qui oppose deux visions de la ruralité française.

Le retour spectaculaire du loup en France
Une espèce autrefois éradiquée
Le loup a disparu du territoire français au début du XXe siècle, victime d'une chasse intensive menée par les autorités de l'époque. Pendant des décennies, les éleveurs et les bergers français ont vécu sans craindre ce prédateur, qui faisait partie d'un passé révolu. Cette absence a durablement façonné les pratiques pastorales et les mentalités.
Tout change en novembre 1992, lorsque deux loups sont officiellement observés dans le parc national du Mercantour, dans les Alpes-Maritimes. Ces animaux venus naturellement d'Italie, où l'espèce n'avait jamais été totalement éradiquée, forment la première meute française moderne, baptisée Vésubie-Tinée. Ils appartiennent à la sous-espèce Canis lupus italicus, caractéristique de la péninsule italienne et des Balkans.
Ce retour surprise s'explique par plusieurs facteurs : l'abandon des zones rurales difficiles d'accès, la reforestation naturelle de nombreux massifs montagneux, et bien sûr la protection juridique dont bénéficie l'espèce au niveau européen depuis la directive Habitats de 1992. Ironie de l'histoire : les loups sont réapparus en France l'année même où le pays s'engageait auprès de l'Union européenne à les protéger.
Une progression exponentielle
Depuis cette réapparolution, la population de loups n'a cessé de croître de manière significative. On estimait leur nombre à environ 580 individus il y a quelques années, présents sur plus d'un tiers du territoire français. Aujourd'hui, les chiffres officiels font état d'un peu plus de 1 000 loups, selon les estimations de l'Office français de la biodiversité.
Cette progression s'accompagne d'une expansion géographique remarquable. Les territoires fréquentés par le loup se sont étendus à plus de 60 départements en 2026, contre moins de dix il y a une décennie. Les meutes ont quitté les zones reculées des Alpes pour coloniser de nouvelles régions : Massif central, Jura, Vosges, et même certaines plaines agricoles.
Le phénomène inquiète particulièrement les autorités car les loups s'approchent désormais des zones urbaines. La ministre Genevard a cité l'exemple du département de la Haute-Marne, situé à seulement 60 kilomètres de villes comme Nancy, Dijon ou Troyes, où les éleveurs ont déclaré 850 moutons tués par des loups l'année dernière. Les animaux ne se cantonnent plus aux vallées isolées des Alpes.
Des attaques en hausse constante
Des chiffres qui interpellent
Le nombre d'animaux d'élevage tués par les loups a connu une augmentation quasi linéaire au cours des dernières années. En 2009, on dénombrait environ 3 200 victimes dans les troupeaux. Dix ans plus tard, en 2019, ce chiffre avait quadruplé pour atteindre plus de 12 000 animaux. En 2025, selon les données de la Direction régionale de l'environnement, de l'aménagement et du logement, le seuil des 13 000 victimes a été franchi.
Ces statistiques ne comptabilisent que les attaques confirmées, c'est-à-dire celles pour lesquelles l'auteur peut être formellement identifié comme un loup. Le nombre réel d'animaux tués ou blessés est probablement supérieur, car certains éleveurs ne déclarent pas toutes les attaques ou ne les découvrent pas à temps pour les faire expertiser.
Les éleveurs ovins sont les premiers touchés par ce phénomène. La France compte environ 5 millions de brebis, dont une partie significative est élevée en plein air dans des zones de montagne ou de collines. Ces troupeaux constituent des proies faciles pour des prédateurs opportunistes comme les loups.

Des attaques de jour comme de nuit
Contrairement à une idée reçue, les loups n'attaquent pas uniquement la nuit. Les études montrent que la moitié des attaques réussies se produisent désormais en plein jour. Cette évolution comportementale inquiète les spécialistes : elle suggère que les loups ne craignent plus la présence humaine comme auparavant.
Les chercheurs évoquent un phénomène d'habituation. Protégés statutairement depuis des décennies, les loups auraient perdu l'association mentale entre les humains et le danger. Ils s'approchent des habitations, traversent des villages et pénètrent dans les pâturages sans manifester de crainte particulière.
Cette habituation rend les mesures de protection traditionnelles moins efficaces. Les chiens de protection, les parcs électrifiés et la présence de bergers ne suffisent plus à dissuader des prédateurs qui ont appris à contourner ces obstacles. Les loups sont des animaux intelligents, capables d'adapter leurs stratégies de chasse aux dispositifs mis en place par les humains.
Le système d'indemnisation des éleveurs
Comment fonctionne l'indemnisation
La France a mis en place un système d'indemnisation pour compenser les pertes subies par les éleveurs dont les animaux sont tués ou blessés par des loups. Ce système, géré par l'État, vise à prendre en charge à la fois la valeur de l'animal perdu et le manque à gagner lié à l'attaque.
Les montants ont été revalorisés récemment. Pour une brebis de quatre ans non labellisée, l'indemnisation est passée de 160 à 200 euros. Des barèmes spécifiques existent pour les animaux reproducteurs, les animaux de race ou les animaux bénéficiant d'un label de qualité. L'objectif est d'approcher au plus près la valeur réelle de l'animal perdu.
Ce système présente toutefois des limites importantes. L'indemnisation est subordonnée à la mise en place de mesures préventives de protection des troupeaux. Les éleveurs doivent obligatoirement avoir déployé des chiens de protection, installé des clôtures électrifiées ou fait appel à des bergers pour espérer être indemnisés.
Les limites du dispositif actuel
En cas d'attaques répétées sur un troupeau non protégé, l'indemnisation cesse après deux attaques. Cette règle vise à inciter les éleveurs à investir dans les mesures de protection, mais elle est critiquée par les représentants de la profession. Certains éleveurs estiment que ces dispositifs sont coûteux, difficiles à mettre en œuvre et pas toujours adaptés à leurs conditions d'élevage.
Au-delà de l'aspect financier, les éleveurs soulignent le traumatisme psychologique causé par les attaques. Découvrir son troupeau décimé, des animaux égorgés ou grièvement blessés, constitue une épreuve que les indemnisations monétaires ne peuvent effacer. La ministre Genevard a elle-même reconnu que le loup plongeait les agriculteurs dans un état de stress, voire de terrible souffrance.
Les syndicats agricoles comme la FNSEA et Jeunes Agriculteurs dénoncent ce qu'ils appellent un renoncement inacceptable de l'État. Ils jugent les dispositifs actuels trop timides et excessivement technocratiques, affirmant que l'exécutif abandonne les éleveurs face à l'expansion du loup.
Le changement de statut du loup
De strictement protégé à protégé
Pendant des années, le loup bénéficiait du statut d'espèce strictement protégée en Europe, en vertu de la convention de Berne et de la directive Habitats de l'Union européenne. Ce classement interdisait pratiquement toute forme de prélèvement, sauf dérogations exceptionnelles strictement encadrées.
La France a été l'un des principaux pays à réclamer un assouplissement de ce statut. En 2024, elle a obtenu gain de cause auprès des institutions européennes. Le 7 mars 2025, l'entrée en vigueur de la rétrogradation du statut de protection du loup dans la convention de Berne a été officiellement actée. Le loup est passé d'espèce strictement protégée à espèce protégée.
Ce changement de statut, entériné par un vote du Parlement européen en mai 2025, modifie considérablement la donne juridique. Les pays de l'Union peuvent désormais autoriser la chasse au loup, tout en restant tenus de prendre des mesures pour éviter que l'espèce ne redevienne menacée.
Les critiques des associations environnementales
Les associations de protection de la nature comme Ferus, la Ligue pour la protection des oiseaux, le WWF ou l'ASPAS ont vivement critiqué cette décision. Elles affirment que l'État piétine les engagements internationaux de la France et accuse le gouvernement d'avoir obtenu ce déclassement sans avoir présenté de production scientifique sur l'état de conservation de l'espèce.

Ces organisations rappellent que la population de loups en France reste fragile. Selon leurs chiffres, le nombre de loups a même reculé de 9% en 2023, passant d'environ 1 100 à 1 003 individus. Cette baisse, la première depuis près de dix ans, interpelle sur l'état de conservation réel de l'espèce sur le territoire français.
Pour Allain Bougrain-Dubourg, président de la Ligue pour la protection des oiseaux, les loups sont sacrifiés sur l'autel de la démagogie agricole. Les associations environnementales menacent de saisir la justice pour contester les nouvelles mesures gouvernementales.
Les nouvelles règles d'abattage pour 2026
Un quota porté à 21%
La mesure annoncée ce 20 février 2026 par la ministre de l'Agriculture porte le plafond de prélèvement à 21% de la population totale de loups. Avec une population estimée à environ 1 082 individus, cela représente 227 loups qui pourront être légalement abattus au cours de l'année 2026.
Ce quota marque une augmentation par rapport aux 19% qui étaient en vigueur précédemment. La ministre a également indiqué qu'il pourrait être relevé à 23% si la situation l'exige, soit jusqu'à 248 loups. Cette flexibilité vise à permettre aux autorités de s'adapter à l'évolution des attaques sur les troupeaux.
Huit départements alpins et pré-alpins demandent un quota encore plus ambitieux de 30%, ce qui représenterait environ 325 loups. Ces territoires, historiquement les premiers concernés par le retour du prédateur, subissent les attaques les plus fréquentes et les plus dommageables pour les éleveurs.
La fin de l'autorisation préalable
La réforme la plus significative concerne les modalités des tirs de défense. Jusqu'à présent, les éleveurs devaient obtenir une autorisation préfectorale avant de pouvoir abattre un loup attaquant leur troupeau. Ce système, jugé trop lourd et réactif, ne permettait pas d'intervenir efficacement lors des attaques.
À partir de 2026, le système passe d'un régime d'autorisations dérogatoires à un système déclaratif. Les éleveurs pourront abattre des loups en cas d'attaque de leurs troupeaux sans autorisation préalable. Ils devront simplement déclarer le tir après coup auprès des autorités.
Cette révolution dans le mode de gestion du loup satisfait partiellement les organisations agricoles tout en inquiétant les défenseurs de l'environnement. Les tirs devront néanmoins se dérouler uniquement en cas d'attaque avérée d'un troupeau, ce qui laisse ouvertes des questions d'interprétation et de contrôle.
Deux camps irréconciliables ?
La position des éleveurs
Les syndicats agricoles estiment que les nouvelles mesures restent insuffisantes face à l'ampleur du problème. Ils soulignent que le maintien du quota autour de 20% de la population ne permettra pas de réduire significativement le nombre de moutons tués chaque année.
Claude Font, représentant de l'organisation des éleveurs ovins français, a déclaré que si le quota reste à 19% ou 21% de la population de loups, on n'arrêtera pas le nombre de brebis tuées. Il appelle à une action politique au plus haut niveau pour augmenter ce pourcentage.
Les éleveurs se sentent abandonnés par les pouvoirs publics. Entre les contraintes réglementaires, les difficultés économiques structurelles de l'élevage français et maintenant la pression du loup, beaucoup craignent pour la survie de leur activité. Certains abandonnent, d'autres se radicalisent.
La position des défenseurs de la nature
Les associations environnementales avancent des arguments écologiques et éthiques. Elles rappellent que le loup joue un rôle important dans les écosystèmes en régulant les populations d'ongulés sauvages. Sa présence contribue à l'équilibre des milieux naturels.
Elles soulignent également que les méthodes de protection existantes peuvent être efficaces si elles sont correctement mises en œuvre. Les chiens de protection, les parcs de regroupement nocturne et la présence humaine réduisent significativement les risques d'attaque. L'État devrait selon elles accompagner davantage les éleveurs dans ces démarches.
Enfin, les protecteurs du loup alertent sur les risques de braconnage. Outre les abattages légaux, ils dénoncent une recrudescence de tirs illégaux, d'empoisonnements et de pièges. La banalisation du prélèvement pourrait selon eux encourager ces pratiques illicites.
Conclusion
La décision d'autoriser l'abattage d'environ 200 loups en France illustre la difficulté de concilier les impératifs de l'élevage avec la présence d'un grand prédateur protégé. D'un côté, des éleveurs qui subissent des pertes économiques et psychologiques réelles, parfois insupportables. De l'autre, une espèce dont le retour constitue une réussite écologique mais qui s'accompagne de conflits sociaux.
La question du loup dépasse largement le cadre de la gestion de la faune sauvage. Elle interroge notre rapport à la nature, à la ruralité, à l'agriculture. Elle révèle des fractures entre urbains et ruraux, entre ceux qui voient dans le loup un symbole de wilderness et ceux qui le perçoivent comme une menace pour leur gagne-pain.
Les solutions ne seront probablement ni simples ni unilatérales. Elles devront combiner la protection des troupeaux, une gestion raisonnée des populations de loups, et une reconnaissance des difficultés rencontrées par les éleveurs. Le débat est loin d'être clos, et l'avenir du loup en France se jouera dans l'équilibre que la société sera capable de trouver entre ces exigences contradictoires.