Le tribunal administratif de Nantes a confirmé ce samedi 23 mai 2026 l'interdiction préfectorale de la Rencontre annuelle des Musulmans de l'Ouest (RAMO), prévue ce week-end à la mosquée Assalam. Cette décision, prise à la demande du ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez, prive environ 2000 participants d'un événement qui rythme la vie spirituelle et sociale de nombreux jeunes musulmans de la région. Au-delà du cas particulier, cette affaire interroge la place des rassemblements religieux dans l'espace public français, entre impératifs sécuritaires et liberté de culte.

Les raisons de l'interdiction : entre antécédents et risques d'ordre public
L'arrêté préfectoral signé vendredi 22 mai s'appuie sur plusieurs motifs. Le premier concerne la présence attendue de cadres dirigeants des Musulmans de France, fédération souvent associée à la mouvance des Frères musulmans. Selon la préfecture, ces intervenants seraient « susceptibles de tenir des propos constitutifs d'infractions pénales ». Un argument qui a pesé lourd dans la balance, comme le rapporte Le Figaro.
Le précédent Hassan Iquioussen
L'élément central du dossier reste l'hommage rendu en 2025 au prédicateur Hassan Iquioussen lors de la même rencontre. Ce dernier, fiché S pour ses prêches jugés radicaux, avait été expulsé de France en 2022. La préfecture a estimé que cet antécédent démontrait une complaisance envers des figures controversées, justifiant une mesure préventive. Les organisateurs de l'AIOF (Association Islamique de l'Ouest de la France) contestent cette lecture, affirmant que l'hommage de 2025 était une initiative individuelle de participants, non validée par le bureau.
La Huffington Post précise que Laurent Nuñez a salué cette interdiction comme « une étape importante dans la lutte contre l'entrisme des Frères musulmans ». Une position ferme qui contraste avec les réactions des organisateurs.
2000 personnes attendues : une jauge sous surveillance
Avec environ 2000 participants annoncés, le rassemblement devait se tenir dans les locaux de la mosquée Assalam, quartier de Malakoff à l'est de Nantes. Les autorités ont invoqué des risques de troubles à l'ordre public, sans fournir de menace précise. Le tribunal administratif a validé cette appréciation, estimant que le contexte national et les antécédents justifiaient une mesure de précaution. Une décision qui contraste avec le sort du Rassemblement annuel des Musulmans de France (RAMF) au Bourget, autorisé en avril 2026 après une interdiction initiale levée par la justice.
Selon BFM TV, le RAMF avait d'abord été interdit par la préfecture de police de Paris pour risque terroriste. Mais le tribunal administratif de Paris avait suspendu cette interdiction, estimant qu'aucun élément n'étayait le risque spécifique. Ce précédent montre une différence de traitement entre un rassemblement national autorisé et un événement régional annulé.
La réaction des jeunes participants : incompréhension et sentiment d'être ciblés
Pour les jeunes musulmans de la région, la RAMO représente bien plus qu'un simple rendez-vous religieux. C'est un moment de rencontre, d'échange et de construction identitaire dans une société où leur pratique est souvent questionnée.

Un rendez-vous social et spirituel annulé
« J'y vais depuis trois ans, c'est l'occasion de voir des amis de toute la région, de discuter de notre foi et de notre place ici », témoigne Amina, 22 ans, étudiante en droit à Nantes, qui avait prévu de se rendre à l'événement avec son groupe d'amis. « On se sent montrés du doigt, comme si notre simple rassemblement était une menace. » Ce sentiment est partagé sur les réseaux sociaux, où des pages Facebook comme Musulmans de Nantes et des comptes Instagram comme @musulmans_nantes expriment leur déception. Plusieurs jeunes interrogés évoquent une « stigmatisation » et un « deux poids, deux mesures » par rapport à d'autres rassemblements religieux.
Le poids du contexte sécuritaire
Certains comprennent les préoccupations sécuritaires mais regrettent une approche qu'ils jugent disproportionnée. « On sait qu'il y a des dérives, mais nous, on vient pour prier et échanger, pas pour écouter des discours radicaux », explique Youssef, 24 ans, ingénieur à Saint-Nazaire. « Interdire tout un rassemblement à cause de quelques individus, c'est punir tout le monde. » L'affaire intervient dans un climat tendu, marqué par l'affaire Aboubacar Fofana à Nantes : 7 ans de peine et 70 jours en prison, qui a ravivé les débats sur la radicalisation et le maintien de l'ordre.
Les réactions politiques : un clivage assumé
La confirmation de l'interdiction a suscité des réactions immédiates et contrastées dans la classe politique.
Lecornu salue une décision ferme
Le ministre de l'Intérieur, Laurent Nuñez, a salué une « étape importante dans la lutte contre l'entrisme des Frères musulmans ». « Face à l'islamisme politique, la République doit être ferme, précise et juridiquement irréprochable », a-t-il déclaré. Une position appuyée par le président du groupe LR au Sénat, Bruno Retailleau, qui voit dans cette décision un signal fort envoyé aux associations soupçonnées de liens avec des mouvements radicaux. Le Huffington Post souligne que Lecornu a personnellement salué cette décision.
La maire de Nantes déplore l'annulation
À l'inverse, la maire socialiste de Nantes, Johanna Rolland, a exprimé son regret. « Cette interdiction prive des milliers de citoyennes et citoyens, de familles de confession musulmane, d'un moment de partage et de spiritualité », a-t-elle déclaré, selon France 3 Régions. Elle appelle à un dialogue renouvelé entre l'État et les représentants du culte musulman pour éviter que ces situations ne se reproduisent. Son positionnement reflète les tensions au sein de la gauche, partagée entre défense de la laïcité et protection des libertés individuelles.
Les recours engagés : une bataille judiciaire qui continue
L'AIOF ne compte pas en rester là. Dès l'annonce de la confirmation, l'association a indiqué « prendre acte » de la décision tout en « réaffirmant son profond attachement à l'État de droit », rapportent Sud Ouest et France 3. Elle annonce le dépôt d'une « requête de fond » auprès du tribunal administratif, visant à contester le bien-fondé de l'interdiction sur le long terme.
Les arguments juridiques des organisateurs
Les avocats de l'AIOF estiment que l'arrêté préfectoral est disproportionné. Ils rappellent que la RAMO se tient depuis plusieurs années sans incident majeur, et que l'hommage à Hassan Iquioussen en 2025 n'engageait pas l'association. Ils pointent également la différence de traitement avec le RAMF du Bourget, autorisé en avril malgré une interdiction initiale. Le précédent du Bourget, où le juge avait estimé qu'aucun élément n'étayait le risque terroriste spécifique, pourrait servir de jurisprudence.
L'association s'appuie sur les données du CCIE Report 2024, qui documente les restrictions croissantes pesant sur les rassemblements religieux musulmans en Europe et leurs conséquences sur la liberté de culte.
Des alternatives en préparation
En attendant une éventuelle décision favorable, les organisateurs réfléchissent à des formats alternatifs. Une rencontre en ligne via des plateformes comme Zoom ou Jitsi est envisagée, de même qu'un rassemblement délocalisé dans un autre département, si les autorités locales l'autorisent. « On ne va pas laisser tomber notre communauté », assure un membre de l'AIOF. « On trouvera un moyen de se retrouver, même si ce n'est pas dans les conditions idéales. »
Le contexte national : une série d'interdictions qui interroge
Cette affaire s'inscrit dans une tendance plus large de restrictions touchant les rassemblements religieux musulmans en France. Depuis 2024, plusieurs événements ont été interdits ou placés sous haute surveillance, suscitant des critiques sur une dérive sécuritaire.
Comparaison avec d'autres cultes
Les associations musulmanes dénoncent un traitement différencié par rapport aux grands rassemblements catholiques ou juifs, qui se tiennent sans entrave. « On ne voit pas la préfecture interdire les pèlerinages à Lourdes ou les rassemblements de pèlerins juifs », remarque un observateur. « Cela pose la question de l'égalité de traitement entre les cultes. » Les autorités rétorquent que les risques identifiés sont spécifiques à certaines mouvances islamistes, et que les mesures prises sont proportionnées aux menaces.
Le CCIE Report 2024 note que la France est l'un des pays européens où les restrictions aux rassemblements religieux musulmans sont les plus fréquentes, avec une augmentation de 40 % des interdictions depuis 2022.
L'impact sur la liberté religieuse
Pour les défenseurs des libertés, cette décision illustre une tendance préoccupante. « On assiste à une restriction progressive de la liberté de culte, au nom de la lutte contre le terrorisme », analyse un juriste spécialisé. « Le problème, c'est que ces interdictions touchent souvent des rassemblements pacifiques, et qu'elles peuvent alimenter un sentiment de rejet chez les jeunes musulmans. » Un constat partagé par plusieurs associations étudiantes de l'Ouest, comme l'Union des Étudiants Musulmans de Nantes et le Collectif Étudiant pour le Dialogue Interreligieux, qui appellent à un débat public apaisé sur la place des religions dans l'espace public.
Conclusion : une décision qui laisse des traces
La confirmation de l'interdiction de la RAMO par la justice nantaise marque un tournant dans la gestion des rassemblements religieux musulmans en France. Si les autorités invoquent des impératifs sécuritaires légitimes, les jeunes participants y voient une atteinte à leur liberté de culte et un sentiment de stigmatisation. L'affaire met en lumière les difficultés à concilier lutte contre la radicalisation et respect des pratiques religieuses, dans un contexte où la confiance entre l'État et une partie de la communauté musulmane reste fragile. La bataille judiciaire engagée par l'AIOF pourrait redéfinir les contours de cette liberté, mais l'annulation de l'événement laisse un goût amer pour les milliers de fidèles qui comptaient s'y retrouver.