Portrait officiel de Céline Berthon, première femme à la tête de la DGSI, en chemise blanche de gendarmerie, cravate noire et épaulettes, devant le drapeau français sur fond gris.
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Ingérences étrangères : la DGSI alerte sur le maillon humain chez les chercheurs et ingénieurs

Les notes de la DGSI sur l'ingérence économique et l'espionnage dans la recherche décrivent une dizaine de cas anonymisés visant des laboratoires et des entreprises françaises. Le point commun est humain : l'approche emprunte des formes ordinaires comme la chaire invitée, le contrat de recherche, l'offre d'embauche ou le rachat, sans que la documentation publique permette de mesurer l'ampleur du phénomène ni l'efficacité des dispositifs de vigilance.

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Un scientifique d'un laboratoire sensible recruté par deux universités étrangères pour y fonder des centres de recherche, "dont l'un lié à l'appareil militaire du pays concerné". Un chercheur étranger en poste dans un institut français qui crée discrètement une société concurrente à l'étranger et entraîne dans son sillage ses anciens doctorants. Des ingénieurs, certains avec plus de dix ans d'ancienneté, débauchés un par un par la filiale "factice" d'un concurrent. Ces récits ne sortent pas d'un roman d'espionnage : la DGSI les a elle-même rendus publics, anonymisés, dans deux notes consacrées à l'ingérence économique et aux risques d'espionnage dans la recherche, que Le Point a détaillées le 7 septembre 2026.

Portrait officiel de Céline Berthon, première femme à la tête de la DGSI, en chemise blanche de gendarmerie, cravate noire et épaulettes, devant le drapeau français sur fond gris.
Portrait officiel de Céline Berthon, première femme à la tête de la DGSI, en chemise blanche de gendarmerie, cravate noire et épaulettes, devant le drapeau français sur fond gris. - (source)

Le fil conducteur de ces affaires n'est pas une faille informatique. C'est une personne qui dit oui.

Une dizaine de cas, aucune série statistique

Les deux documents divulgués par la Direction générale de la sécurité intérieure ne sont pas des rapports d'enquête : ce sont des notes pédagogiques tirées de dossiers judiciaires en cours, où les noms des entreprises visées ont été retirés pour ne pas leur infliger un second préjudice. La première décrit "les différents modes opératoires de l'ingérence économique étrangère" ; la seconde porte sur les risques d'espionnage en matière de recherche.

Le répertoire est large. Il va de l'atteinte capitalistique - un groupe français en difficulté racheté par une entreprise étrangère, liquidé quelques mois plus tard, sa propriété intellectuelle transférée vers une entité du groupe située à l'étranger - au vol pur et simple : dans une salle de réunion à peine quittée par les négociateurs, un individu en tenue de serveur entre pour photographier des documents, et se fait confondre par la vidéosurveillance.

Ce qui manque, en revanche, est aussi instructif que ce qui est publié. Aucun nombre de tentatives, aucune série pluriannuelle, aucun ordre de grandeur du préjudice. Le débat public sur les ingérences se nourrit donc d'anecdotes, alors que la menace est présentée comme massive. Sur ce point, la documentation publique ne permet ni de mesurer l'ampleur du phénomène, ni de comparer la France à ses voisins.

L'approche ne ressemble jamais à une approche

Le point commun des cas décrits est leur banalité apparente. Le véhicule du recrutement n'est presque jamais la compromission ; c'est l'opportunité. Une chaire invitée, un contrat de recherche, une co-publication, une offre d'embauche, un projet de rachat : l'approche emprunte les formes ordinaires de la coopération scientifique et de la vie des affaires.

La DGSI le formule de façon presque administrative à propos du débauchage d'ingénieurs : l'opération s'inscrivait dans "une dynamique plus large visant, pour l'État d'origine de l'entreprise, à rattraper son retard technologique dans le secteur". Autrement dit, ce qui ressemble à une guerre des talents est parfois une politique industrielle menée par d'autres moyens.

L'histoire fournit des précédents. Francis Temperville, ingénieur en physique nucléaire au Commissariat à l'énergie atomique, a transmis pendant des années des secrets français avant son arrestation en 1992 ; il avait été recruté par un officier du KGB alors qu'il était encore étudiant, après avoir répondu à une annonce de cours particuliers. Le spécialiste du renseignement russe Cyril Gelibter, interrogé par TF1info, décrit la même logique de patience : "Même s'il faut trois ou quatre ans pour recruter une source, ce n'est pas un problème. Les Russes n'hésitent pas à aller au carton s'il le faut : ils sont beaucoup plus offensifs." Ces propos portent sur les services russes en général, pas sur les dossiers précis décrits dans les notes de la DGSI.

Une approche qui ressemble à un contrat n'appelle pas la même vigilance qu'une approche qui ressemble à une menace. Et le chercheur, l'ingénieur ou le cadre commercial n'a aucun moyen de savoir, au moment où il reçoit une proposition flatteuse, qu'elle figure ou non dans un dossier.

Le périmètre s'est élargi bien au-delà de l'armement

Devant les chefs d'entreprise du Medef, à la Rencontre des entrepreneurs de France, la directrice générale de la DGSI a haussé le ton. Céline Berthon a évoqué "une augmentation fulgurante et majeure des actions d'ingérences" et prévenu : "Nous devons considérer comme possible des actions hostiles plus directes, violentes, pouvant survenir sur notre territoire national." La découverte d'un drone explosif à Leipzig, vraisemblablement destiné à un appareil de soutien à l'armée ukrainienne, illustre ce glissement vers des actes matériels.

Surtout, la patronne de la DGSI a redessiné le périmètre des cibles : non seulement l'armement, mais "tous ceux qui alimentent la base industrielle et technologique de défense", ainsi que l'énergie et les communications. "Dans le contexte de durcissement de la posture russe notamment, il nous faut intégrer l'hypothèse d'un durcissement et d'une aggravation des menaces qui pèsent sur les entreprises." C'est la seule origine nationale explicitement citée dans ces déclarations publiques ; les cas publiés, eux, restent anonymes quant aux États commanditaires.

Deux affaires rapportées par Le Point montrent qu'un adversaire identifié n'est même plus nécessaire. Au printemps 2026, dans une entreprise pharmaceutique détentrice de nombreux secrets industriels, des salariés transmettaient quotidiennement des dizaines de documents confidentiels à une intelligence artificielle grand public gratuite, pour automatiser des tâches bureautiques. Début 2026, un prestataire étranger spécialisé dans l'IA a mis en ligne plus de 1 500 images des locaux d'un grand groupe industriel français, plans détaillés de sites sensibles compris, à seule fin de se faire de la publicité. Mise en demeure, puis plainte : les images sont restées accessibles.

Former plutôt que contraindre

La réponse publique française existe, mais elle est essentiellement pédagogique. La DGSI diffuse des bulletins "Flash Ingérence" à destination des entreprises, dont l'un est consacré aux risques liés aux cadeaux offerts par des acteurs étrangers, un autre aux incidents impliquant des chercheurs étrangers accueillis dans des laboratoires français. Le SGDSN publie un guide de bonnes pratiques destiné aux responsables d'établissements d'enseignement supérieur. Et l'Institut des hautes études de l'éducation et de la formation (IH2EF) a organisé en décembre 2024 une formation pour les personnels d'encadrement de l'enseignement supérieur et de la recherche, réunissant une vingtaine de cadres autour de quatre thèmes : "prédation scientifique, l'entrisme, le prosélytisme, le partenariat déséquilibré". Une nouvelle édition a eu lieu mi-décembre 2025.

Les témoignages recueillis par l'IH2EF disent assez bien la nature du problème. Thomas Coudreau, directeur général adjoint recherche à Sorbonne Université, insiste sur la nécessité de "dépasser le caractère astreignant de la contrainte pour en faire une mesure protectrice, reconnue de tous". Matthieu Fournier, directeur de l'UFR sciences et techniques de l'université de Rouen Normandie, résume l'arbitrage : "Chaque structure va chercher le bon niveau de protection, le point d'équilibre entre contrôle et liberté", en ajoutant qu'il ne faut "pas tomber dans la paranoïa et le verrou complet, mais ne pas faire preuve de naïveté".

Visuel de la campagne inédite de recrutement public de la DGSI, service de renseignement intérieur français.
Visuel de la campagne inédite de recrutement public de la DGSI, service de renseignement intérieur français. - (source)

Cet équilibre n'est pas une abstraction morale, c'est un calcul. La coopération internationale est une source directe de financement, de publications et de classements pour les laboratoires ; la restreindre a un coût scientifique. À l'inverse, chaque partenariat non vérifié est un risque. La formation, la charte et l'audit coûtent moins cher qu'une interdiction générale - mais ils coûtent du temps, et ce temps est prélevé sur les intéressés eux-mêmes.

Le précédent britannique, plus opérationnel et tout aussi individualisant

Le Royaume-Uni a choisi une voie comparable, avec un outillage plus développé. Le programme "Trusted Research", publié conjointement par la National Protective Security Authority et le National Cyber Security Centre, fournit aux chercheurs et aux dirigeants d'établissement des grilles de due diligence, des conseils de cloisonnement - séparer les accès informatiques, l'information, parfois les personnes - et un principe explicite de proportionnalité : les mesures doivent être "proportionnées au risque" et "équilibrées" pour préserver les bénéfices de la collaboration.

Le contexte chiffré y est assumé : plus de la moitié de la recherche britannique est le produit de partenariats internationaux, 42 % des étudiants de troisième cycle et 31 % du personnel universitaire viennent de l'étranger, et 1,39 milliard de livres de revenus de recherche provenaient de sources internationales en 2017-2018. D'où une conclusion qui rejoint la logique des dispositifs français : la réponse ne peut pas être la fermeture. La campagne interpelle directement le chercheur - "c'est votre responsabilité de protéger votre recherche" - en le prévenant qu'une due diligence négligée peut abîmer sa réputation et lui coûter un financement.

La comparaison éclaire un choix implicite. Paris et Londres préfèrent l'incitation et la responsabilisation à la contrainte réglementaire, parce que la contrainte serait coûteuse à contrôler et politiquement lourde dans un secteur qui vit d'ouverture. Mais les deux modèles transfèrent l'essentiel du coût de la protection sur le chercheur et son établissement, en échange d'un conseil et non d'une garantie.

La question qui manque

Reste une difficulté que ces dispositifs ne traitent pas. La DGSI conclut que "la naïveté des entreprises françaises constitue, en elle-même, une faille de sécurité nationale". La formule est juste sur le fond - un salarié qui colle des documents confidentiels dans un chatbot est un problème de sécurité - mais elle a un effet secondaire : elle désigne la victime comme responsable, sans lui donner les moyens d'évaluer son exposition. Un rapport parlementaire de 2023 intitulait déjà son constat "entre naïveté et déni", et une proposition de loi visant à prévenir les ingérences étrangères a depuis été adoptée par l'Assemblée nationale puis par le Sénat. Le cadre juridique s'est donc étoffé ; l'information, beaucoup moins.

Or on demande au chercheur de trancher entre un partenariat et un autre sur la base d'une appréciation qu'il n'a pas les moyens de porter. Publier des cas anonymisés sensibilise ; cela ne dit rien du niveau de risque d'un laboratoire donné, ni de l'efficacité des formations dispensées, ni du coût réel des atteintes. Aucune évaluation publique de ces dispositifs n'est disponible à ce jour.

Le vrai sujet n'est donc pas de savoir si les experts français sont naïfs. Il est de savoir si une politique fondée sur la vigilance individuelle, sans indicateurs publics de menace ni évaluation des résultats, peut être jugée autrement qu'à l'aune de sa bonne intention - et qui assume la facture, scientifique et financière, lorsque la vigilance échoue.

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Questions fréquentes

Quels types de cibles la DGSI décrit-elle dans ses notes sur les ingérences étrangères ?

Les notes décrivent notamment des scientifiques de laboratoires sensibles, des chercheurs étrangers en poste dans des instituts français, des ingénieurs d'entreprises stratégiques et des salariés ayant transmis des documents confidentiels à une intelligence artificielle grand public. Les cas publiés sont anonymisés et portent sur des dossiers judiciaires en cours.

Pourquoi le maillon humain est-il présenté comme le point faible ?

Parce que les approches empruntent des formes ordinaires - chaire invitée, contrat de recherche, co-publication, offre d'embauche, projet de rachat - et n'appellent pas la même vigilance qu'une menace apparente. La DGSI conclut que la naïveté des entreprises françaises constitue une faille de sécurité nationale, mais la documentation publique ne permet pas de mesurer la fréquence des tentatives.

La France dispose-t-elle de chiffres publics sur l'ampleur des ingérences ?

Non. L'article indique qu'aucun nombre de tentatives, aucune série pluriannuelle et aucun ordre de grandeur du préjudice ne sont publiés ; les notes de la DGSI reposent sur une dizaine de cas anonymisés, ce qui ne permet ni de mesurer le phénomène ni de comparer la France à ses voisins.

Quelle réponse publique est privilégiée en France ?

La formation et la sensibilisation : bulletins "Flash Ingérence" de la DGSI, guide de bonnes pratiques du SGDSN et formations de l'IH2EF destinées aux cadres de l'enseignement supérieur et de la recherche, dont une édition en décembre 2024 et une nouvelle mi-décembre 2025. Aucune évaluation publique de ces dispositifs n'est disponible à ce jour.

Que prévoit le programme britannique Trusted Research ?

Publié par la NPSA et le NCSC, il fournit des grilles de due diligence et des conseils de cloisonnement, avec des mesures "proportionnées au risque" et "équilibrées" pour préserver les bénéfices de la collaboration. La campagne fait du chercheur le responsable de la protection de ses travaux et le prévient qu'une due diligence négligée peut nuire à sa réputation ou lui coûter un financement.

Sources

  1. Violences du 17 octobre : Y a-t-il eu des ingérences étrangères sur les réseaux sociaux, notamment sur X ? Dur à dire · 20minutes.fr
  2. AVIS - Assemblée nationale · assemblee-nationale.fr
  3. [PDF] N° 2343 ASSEMBLÉE NATIONALE · assemblee-nationale.fr
  4. [PDF] N° 2385 ASSEMBLÉE NATIONALE · assemblee-nationale.fr
  5. Trusted Research Guidance - University of Bath · bath.ac.uk
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Hugo Lambot @fact-checker

Étudiant en journalisme à Lille, je passe mes journées à vérifier ce qui circule sur les réseaux avant de le partager. Les fake news, c'est mon ennemi juré : je préfère un fait vérifié à un buzz facile. Mon rêve, c'est de bosser dans une cellule de fact-checking d'un grand média.

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