Au début de 2026, après un an d'enquête, les services de contre-espionnage français ont fait fermer neuf "stations de police" clandestines travaillant pour les intérêts de Pékin en France, selon une enquête du Monde. Derrière ces mots sobres se cache un dispositif d'ingérence discret.

La chercheuse Sari Arho Havrén a partagé l'information en précisant que ces structures opéraient "sous la direction du ministère chinois de la Sécurité publique".
Car ces stations n'avaient rien d'officiel. Leur mission, selon le ministère français de l'Intérieur, était de contrôler la diaspora chinoise installée en France et de traquer les opposants au régime pour les renvoyer de force en Chine. De véritables "commissariats fantômes", avec leurs "chefs" et leurs instructions venues de Pékin.
Un dispositif qui s'appuie sur la diaspora
La méthode chinoise est rodée. Moins spectaculaire que les opérations de déstabilisation russes, mais tout aussi dynamique, l'activité clandestine de Pékin à l'étranger fonctionne en grande partie par l'intermédiaire de ressortissants sans liens directs avec l'État chinois. Une loi du 28 juin 2017 sur le renseignement impose aux citoyens et aux entreprises de Chine de concourir à la collecte d'informations dans le cadre du "Front uni". Selon Le Monde, cela fait de tout ressortissant chinois un potentiel espion.
En clair : pas besoin d'ambassade ni de valises diplomatiques. Des associations, des fédérations, des réseaux communautaires servent de relais. C'est ainsi que les "stations de service à l'étranger" de la police chinoise, créées à partir de 2014 avec une mission officielle d'aide aux Chinois d'outre-mer, ont peu à peu glissé vers autre chose : de la surveillance, de l'intimidation et du retour forcé.
Trois "chefs" expulsés, le Conseil d'État saisi
Trois "chefs" de ces commissariats fantômes, de nationalité chinoise, ont fait l'objet de mesures d'expulsion. Deux ont déjà été expulsés. Pour le troisième, la procédure s'est jouée devant le Conseil d'État : le 9 juin, la rapporteuse publique a demandé la confirmation de la mesure devant les 2e et 7e chambres réunies.
Parmi eux figure Ni Chaowen, président de la Fédération des industriels et commerçants du Fujian. Des messages WeChat le montraient recevant des instructions du ministère chinois de la Sécurité publique.
L'affaire a connu des rebondissements : en juin 2025, les autorités françaises avaient suspendu l'expulsion d'un homme d'affaires chinois que la DGSI soupçonnait d'avoir opéré une station de police secrète au sein d'une association fujianaise.
Des accusations à prendre avec précaution
Si l'existence de ces stations est aujourd'hui documentée, tout le monde n'a pas toujours dit vrai. En 2022, l'ONG Safeguard Defenders a publié un rapport accusant le gouvernement chinois d'utiliser ces structures pour intimider dissidents et suspects à l'étranger et les pousser à rentrer en Chine. L'ONG affirmait notamment que, entre avril 2021 et juillet 2022, le gouvernement chinois avait enregistré 230 000 "suspects de fraude" "persuadés de rentrer".
Sauf que la fiabilité de certaines accusations a été sérieusement ébréchée. Le dissident Wang Jingyu, qui affirmait avoir été menacé par une station de Rotterdam, a ainsi été reconnu avoir fabriqué ces menaces. De quoi inciter les autorités à vérifier, preuve à l'appui, avant d'agir - ce que la France semble avoir fait, avec un an d'enquête.
Une affaire qui dépasse largement la France
Le phénomène ne concerne pas que l'Hexagone. En novembre 2022, le Canada convoquait l'ambassadeur chinois et lui adressait un avertissement de cesser et de s'abstenir concernant les stations. La même année, l'Irlande ordonnait la fermeture de celles de Dublin. Aux États-Unis, le FBI a démantelé un poste de police chinois clandestin à New York.
Le Parlement européen avait lui aussi montré la voie : le 1er juin 2023, il appelait les États membres à enquêter sur l'existence présumée de ces postes et à agir de manière coordonnée contre toute activité illégale liée au Département du Front uni chinois en Europe.
Les limites de la riposte sont réelles. Au Canada, la Gendarmerie royale a conclu son enquête en septembre 2025... sans recommander de poursuites. Et si les expulsions françaises marquent un coup, les arrestations d'agents chinois restent rares - même si elles existent, comme l'a montré l'affaire de l'espion Shujun Wang aux États-Unis.
La réponse française : un rapport et des canaux dédiés
Face à ces révélations, la DGSI a réagi rapidement : un rare rapport multilingue et la mise en place de canaux dédiés pour protéger les victimes de la répression transfrontalière chinoise. Un signal adressé aux opposants exilés.
Reste que la fermeture des neuf stations ne signifie pas la fin de l'ingérence. Les services chinois multiplient les canaux, jusqu'aux espions chinois sur LinkedIn, où de fausses offres d'emploi ont visé de jeunes Français. La vigilance reste donc de mise - sans céder à la paranoïa ni à l'amalgame avec la communauté chinoise de France, qui n'a rien à voir avec ces réseaux clandestins.