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Narcotrafic, ingérences étrangères : 25 300 personnes sous surveillance en France en 2025

Avec 25 332 personnes surveillées en 2025, la France bat un record sous l’effet du narcotrafic et des ingérences étrangères.

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La France n'a jamais autant surveillé sa population. Selon le dixième rapport annuel de la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR), dévoilé en juin 2026, 25 332 personnes ont fait l'objet d'une demande de surveillance technique en 2025. Soit une hausse de 4 % par rapport à l'année précédente, et de 25 % depuis 2015. Derrière ce chiffre record, deux menaces justifient l'essentiel de l'explosion : le narcotrafic et les ingérences étrangères. Mais la machine sécuritaire, dotée d'un budget de 2,8 milliards d'euros pour 2026, soulève des questions sur l'équilibre entre protection des citoyens et respect des libertés publiques.

Le Palais Bourbon, siège de l'Assemblée nationale française, à Paris.
Le Palais Bourbon, siège de l'Assemblée nationale française, à Paris. — Ank Kumar / CC BY-SA 4.0 / (source)

Chiffres record CNCTR 2025 : pourquoi la France surveille 25 300 personnes

Le rapport 2025 de la CNCTR, remis au Premier ministre Sébastien Lecornu et présenté à la délégation parlementaire au renseignement, dresse un constat sans précédent. Avec 25 332 personnes ciblées et 100 813 demandes de techniques de renseignement, la France atteint des niveaux jamais observés depuis la création de l'autorité indépendante en 2015. L'augmentation est modérée en apparence — 4 % par rapport aux 24 308 personnes surveillées en 2024 — mais le cumul sur dix ans est spectaculaire.

25 332 cibles en 2025 : l'année de tous les records pour le renseignement

Les chiffres bruts donnent le vertige. Sur les 66,7 millions d'habitants que compte la France, 25 332 ont été placées sous surveillance technique en 2025. Cela représente une hausse de 25 % par rapport à 2015, où 20 282 personnes étaient concernées. Les demandes de techniques, elles, ont bondi de 51 % sur la même période, passant de 66 584 à 100 813.

Une précision méthodologique importante : Le Figaro a relevé une « erreur de comptage » qui avait affecté les dénombrements précédents. Corrigée, la hausse réelle n'est que de 1 % entre 2024 et 2025. Mais même corrigé, le niveau reste historiquement élevé. La CNCTR elle-même qualifie le contexte de « tendu » et insiste sur la « maturité » du système de contrôle.

Le président de la CNCTR, Vincent Mazauric, a expliqué devant l'Assemblée nationale que son institution joue le rôle de « maillon entre les services de renseignement et nous, représentants du peuple, ainsi qu'avec le grand public ». Il a rappelé un principe fondamental : « Nous sommes en police administrative et non en police judiciaire. » Autrement dit, la surveillance vise à prévenir des menaces avant qu'elles ne se matérialisent, et non à punir des infractions déjà commises.

La cour de l'Hôtel de Bourvallais, siège du ministère de la Justice, place Vendôme à Paris.
La cour de l'Hôtel de Bourvallais, siège du ministère de la Justice, place Vendôme à Paris. — Moonik / CC BY-SA 3.0 / (source)

Narcotrafic et ingérences étrangères : les deux moteurs de l'explosion

L'exécutif justifie cette augmentation par deux menaces majeures. Le narcotrafic arrive en tête : selon Le Figaro, les trois quarts de la hausse des surveillances sont liés à la criminalité organisée. La loi du 13 juin 2025, dite « loi visant à sortir la France du piège du narcotrafic », a considérablement élargi les possibilités de surveillance. Promulguée après l'évasion du narcotrafiquant Mohamed Amra et l'attaque d'Incarville qui a coûté la vie à deux agents pénitentiaires, cette loi a créé un parquet national anticriminalité organisée (Pnaco) et instauré des quartiers de lutte contre la criminalité organisée (QLCO).

Les ingérences étrangères constituent le second moteur. La menace est réelle : comme nous l'expliquions dans notre article sur les ingérences étrangères et l'IA sur les réseaux sociaux, des États étrangers tentent d'influencer l'opinion publique française via des campagnes de désinformation sophistiquées. La porosité entre « menace terroriste » — motif historique des surveillances — et « ingérence étrangère » — motif plus récent et plus flou — interroge.

Caméras de surveillance installées sur un lampadaire à Aucamville, en Haute-Garonne.
Caméras de surveillance installées sur un lampadaire à Aucamville, en Haute-Garonne. — Melanie Zette / CC BY-SA 4.0 / (source)

Les ONG, comme La Quadrature du Net et la Ligue des droits de l'Homme (LDH), dénoncent un glissement. Selon elles, ces motifs servent de « passoire » pour élargir le périmètre à d'autres cibles : militants associatifs, syndicalistes, simples citoyens. La LDH estime que 14 000 personnes supplémentaires pourraient être mises dans le collimateur chaque année avec la nouvelle loi, sans lien nécessaire avec le narcotrafic.

Ce que dit le Sénat : un système encadré mais sous tension

Le Sénat, dans son audition du 30 juin 2025, a apporté un éclairage nuancé. La CNCTR y est présentée comme une « autorité collégiale indépendante » créée en 2015, fonctionnant à deux niveaux : un avis préalable sur chaque demande, et un contrôle a posteriori. Le Premier ministre suit systématiquement l'avis de la CNCTR, ce qui constitue un garde-fou.

Mais le rapport sénatorial invite à « dépasser les imaginaires anxiogènes d'une surveillance de masse pour revenir à la réalité des faits ». Une formule qui sonne comme une mise en garde contre la panique, mais qui n'efface pas les inquiétudes sur l'ampleur du dispositif.

IMSI-catchers, algorithmes, écoutes : la boîte à outils du renseignement français

Pour comprendre l'ampleur de la surveillance, encore faut-il savoir comment elle s'exerce. La CNCTR liste sur son site officiel l'ensemble des techniques autorisées. L'arsenal est varié, allant des écoutes téléphoniques classiques à des dispositifs beaucoup plus intrusifs, comme les IMSI-catchers ou le traitement algorithmique des données de connexion.

Des écoutes classiques aux IMSI-catchers : le grand éventail des techniques

Les techniques de renseignement sont encadrées par des contingents précis. Les interceptions de sécurité, par exemple, sont limitées à 4 100 autorisations simultanées. L'accès aux données de connexion peut se faire en temps différé ou en temps réel, avec un plafond de 720 autorisations concurrentes pour le temps réel.

Les IMSI-catchers — ces fausses antennes relais qui interceptent les communications des téléphones portables dans un rayon donné — sont également soumis à des quotas. Ces dispositifs permettent de localiser un téléphone, d'écouter les conversations et même de lire les SMS, sans que l'utilisateur s'en aperçoive. Le téléphone se connecte à cette fausse antenne comme à une antenne légitime, croyant améliorer la qualité du signal.

La CNCTR vérifie que chaque demande respecte les critères légaux : nécessité, proportionnalité, et lien avec une menace identifiée. Mais avec 100 813 demandes à traiter, le contrôle est nécessairement limité.

Opérateur dans un centre de surveillance urbaine de la police à Pontoise, surveillant des écrans de vidéosurveillance.
Opérateur dans un centre de surveillance urbaine de la police à Pontoise, surveillant des écrans de vidéosurveillance. — (source)

L'explosion de la géolocalisation en temps réel : l'outil star des enquêtes

Parmi toutes les techniques, la géolocalisation en temps réel connaît la croissance la plus spectaculaire. Selon Next.ink, les demandes ont augmenté de 380 % sur la période. C'est devenu l'outil star des enquêtes de renseignement.

Le téléphone portable est devenu le mouchard idéal. Allumé, il émet en permanence des signaux vers les antennes relais. Même éteint, certains composants peuvent rester actifs. Les services de renseignement exploitent cette vulnérabilité pour suivre les déplacements d'une cible en temps réel, sans avoir besoin de poser un mouchard physique sur un véhicule.

Cette technique soulève une question concrète pour le citoyen lambda : la traçabilité de ses déplacements. Si vous croisez régulièrement une personne surveillée, vos propres données de localisation peuvent être collectées indirectement. Le filet est plus large qu'il n'y paraît.

Algorithmes et données de connexion : la surveillance prédictive avant même le soupçon

La technique la plus controversée est sans doute le traitement algorithmique des données de connexion. Depuis 2015, seuls quatre algorithmes ont été autorisés par la CNCTR, tous destinés à la prévention du terrorisme. Mais la loi narcotrafic de juin 2025 a étendu ce dispositif à la criminalité organisée.

Concrètement, un ordinateur analyse les logs de connexion — qui contacte qui, à quelle fréquence, à quelle heure — pour repérer des schémas « suspects ». Un groupe de personnes qui échangent soudainement à des heures inhabituelles, qui utilisent des messageries cryptées après avoir utilisé des messageries classiques, peut être signalé comme cible potentielle.

Le problème, c'est que ce « scoring » peut toucher des innocents. Un collectif de militants écologistes qui organise une action coup de poing, un groupe de gamers qui planifie une soirée en ligne à 3 heures du matin : leurs schémas de communication peuvent ressembler à ceux d'une cellule criminelle. L'algorithme ne fait pas la différence entre une blague entre amis et une préparation d'attentat.

Narcotrafiquants, espions, simples citoyens : le vrai profil des 25 300 surveillés

Maintenant que l'outillage est connu, place aux cibles. La question centrale est : qui sont vraiment les 25 300 personnes surveillées ? Le rapport de la CNCTR apporte des éléments de réponse, mais les critiques des ONG suggèrent que le filet est plus large que ne le laissent entendre les autorités.

30 % liés au crime organisé : le poids du narcotrafic dans les chiffres

Selon Le Figaro, 30 % des « cibles » sont soupçonnées d'être liées à la criminalité organisée. Les trois quarts de la hausse des surveillances proviendraient du narcotrafic. C'est le motif principal de l'explosion.

La loi du 13 juin 2025 a considérablement renforcé les moyens de lutte contre le narcotrafic. Le parquet national anticriminalité organisée (Pnaco) est entré en fonction en janvier 2026, calqué sur le modèle du parquet national antiterroriste. Les quartiers de lutte contre la criminalité organisée (QLCO) — des prisons de haute sécurité inspirées du modèle italien — ont ouvert à Vendin-le-Vieil et Condé-sur-Sarthe.

Infographie sur le bilan de la lutte contre le narcotrafic dans le département du Var.
Infographie sur le bilan de la lutte contre le narcotrafic dans le département du Var. — (source)

Les violences récentes — l'évasion d'Amra, l'attaque d'Incarville — ont créé un sentiment d'urgence. Mais la LDH et la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH) mettent en garde contre une dérive sécuritaire. Dans son avis du 18 mars 2025, la CNCDH a regretté que ce texte « conduise à une extension de pouvoirs exorbitants de l'exécutif au détriment de l'action de l'autorité judiciaire ».

Ingérences étrangères et terrorisme : l'autre grande menace

Les ingérences étrangères constituent le second grand motif de surveillance. La menace est multiforme : espionnage économique, cyberattaques, désinformation. Comme nous le détaillons dans notre analyse sur l'ingérence électorale IA et les municipales 2026, des États étrangers utilisent l'intelligence artificielle pour amplifier des discours clivants et influencer les élections.

La porosité entre « menace terroriste » et « ingérence étrangère » pose problème. Historiquement, la surveillance administrative était justifiée par la lutte antiterroriste. Aujourd'hui, le motif « ingérence étrangère » permet de surveiller des personnes sans lien avec le terrorisme, sur la base de critères plus flous. Un chercheur en relations internationales qui échange avec des homologues russes, un journaliste qui enquête sur les activités d'une ambassade : sont-ils des « cibles » légitimes ?

Erreurs de ciblage et victimes collatérales : le casse-tête des 105 réclamations

Le nombre de réclamations adressées à la CNCTR a augmenté de 20 % en 2025, passant de 87 à 105. C'est peu par rapport aux 25 332 personnes surveillées, mais c'est le signe d'un malaise.

La Quadrature du Net dénonce un « glissement vers la surveillance des mouvements militants ». Dans un billet publié sur Mediapart, l'association affirme que la loi narcotrafic « est une loi de surveillance » qui va bien au-delà de son objet affiché. Elle pointe notamment l'extension des « boîtes noires » algorithmiques à la criminalité organisée, qui permet de surveiller des réseaux entiers sans mandat individuel.

La LDH va plus loin : selon elle, 14 000 personnes supplémentaires pourraient être mises dans le collimateur chaque année avec la nouvelle loi, sans lien nécessaire avec le narcotrafic. Le mécanisme est simple : la loi permet l'activation à distance des téléphones en micros, même pour des infractions non liées au narcotrafic. Une personne qui fréquente les mêmes groupes Telegram qu'un trafiquant peut se retrouver surveillée par ricochet.

Ados, gamers, activistes : comment la surveillance numérique vous rattrape

Après le portrait général, zoom sur le quotidien des 16-25 ans. L'objectif est de montrer concrètement comment un jeune peut se retrouver indirectement dans le champ de mire, sans être un dangereux criminel. Les critiques de la LDH sur l'activation à distance des micros prennent ici tout leur sens.

La loi narcotrafic et la jeunesse : activation à distance des micros et captations massives

Le mécanisme le plus controversé de la loi de juin 2025 est l'activation à distance des téléphones en micros. Concrètement, les services de renseignement peuvent allumer le micro d'un téléphone à distance, sans que l'utilisateur s'en aperçoive. Ils captent alors toutes les conversations autour de l'appareil : celles de la personne ciblée, mais aussi celles de son entourage, de ses collègues, de parfaits inconnus croisés dans les transports.

La LDH dénonce une « captation indiscriminée » des conversations. Le problème, c'est que ce dispositif peut être utilisé pour des infractions non liées au narcotrafic. La loi a élargi le champ des possibilités, créant un risque de dérive.

Les 14 000 personnes supplémentaires ciblables chaque année, selon la LDH, ce sont des militants associatifs, des syndicalistes, des journalistes, des simples citoyens qui fréquentent des groupes Telegram ou WhatsApp « sensibles ». Un jeune qui participe à un groupe de discussion sur les violences policières, un autre qui échange sur un forum consacré à l'ultradroite : leurs conversations peuvent être captées sans qu'ils soient personnellement visés.

Des jeux en ligne aux réseaux sociaux : vos discussions passées au tamis

Prenons un exemple concret. Un groupe Discord de joueurs de jeux vidéo, âgés de 16 à 22 ans, échange quotidiennement. Entre deux parties, ils partagent des mèmes, des blagues potaches, parfois des liens vers des contenus douteux. L'un d'eux poste une vidéo violente. Un autre fait une blague sur un attentat.

Le traitement algorithmique des connexions peut faire remonter ce groupe comme une « cible ». L'ordinateur analyse les logs : échanges fréquents, liens partagés, utilisation de messageries cryptées. Le groupe est signalé. Une enquête est ouverte. Les membres se retrouvent fichés sans le savoir.

Quels sont les risques réels pour le joueur lambda ? Il peut être inscrit dans un fichier de renseignement, sans en être informé. Si l'enquête aboutit à une surveillance effective, ses conversations peuvent être écoutées, ses déplacements géolocalisés, ses contacts identifiés. Tout cela sans qu'il ait commis la moindre infraction.

Messageries cryptées : pourquoi l'État veut votre chiffrement (et ce que ça change)

L'actualité récente illustre la défiance de l'État envers les messageries américaines. Le 25 juillet 2025, le Premier ministre François Bayrou a émis une circulaire enjoignant aux agents publics d'adopter Tchap, la messagerie instantanée « souveraine » développée par la direction interministérielle du numérique. Selon Le Monde, Tchap est déjà utilisée par « plus de 300 000 agents ».

La raison invoquée est le risque d'ingérences étrangères. Bayrou vise notamment les États-Unis, « terre de WhatsApp, Signal et Messenger ». À cause du Cloud Act de 2018, les entreprises américaines peuvent être contraintes de livrer leurs données à Washington, même si celles-ci sont stockées hors des États-Unis.

Ce paradoxe mérite d'être souligné. D'un côté, l'État encourage l'utilisation de messageries cryptées pour se protéger des ingérences étrangères. De l'autre, il déploie des moyens de surveillance de masse qui peuvent briser ce chiffrement. Le choix d'une application de messagerie expose-t-il à plus ou moins de surveillance ? La réponse est nuancée : utiliser Signal ou WhatsApp vous protège des écoutes sauvages, mais pas d'une réquisition judiciaire ou administrative.

La machine surveillance : 2,8 milliards d'euros et 14 contrôleurs pour 100 813 demandes

Après le « comment » et le « qui », place au « combien ça coûte ». La sécurité a un prix financier et un prix démocratique. Les chiffres du budget 2026, présentés par le Sénat, donnent une idée de l'ampleur des moyens déployés.

Budget renseignement 2026 : 2,8 milliards pour la sécurité intérieure et extérieure

Le Programme 144 (Renseignement) du budget 2026 s'élève à 2,8 milliards d'euros en autorisations d'engagement (AE) et 2,3 milliards en crédits de paiement (CP). C'est une augmentation de 27 % des AE et de 10,5 % des CP par rapport à 2025.

La DGSE franchit pour la première fois le cap symbolique du milliard d'euros, avec 1,15 milliard budgétés. Ses effectifs passent de 6 123 à 6 453 équivalents temps plein. La DRSD (Direction du renseignement et de la sécurité de la Défense) bénéficie d'environ 174 millions d'euros, mais ses effectifs diminuent légèrement.

Ces chiffres posent une question simple : cet argent est-il bien fléché ? La loi de programmation militaire 2024-2030 prévoit 5 milliards d'euros pour le renseignement sur l'ensemble de la période. Mais les priorités budgétaires reflètent-elles les menaces réelles, ou créent-elles une dynamique autonome de croissance de l'appareil sécuritaire ?

CNCTR : le maillon faible du contrôle, entre sous-effectifs et hausse des réclamations

Le paradoxe est criant. Plus on surveille, moins on contrôle. La CNCTR ne dispose que de 22 agents, dont seulement 14 chargés de mission, pour vérifier la légalité de 100 813 demandes de techniques de renseignement.

Vincent Mazauric l'a admis devant l'Assemblée nationale : « le seuil d'alerte est atteint ». La CNCTR a demandé deux postes supplémentaires, mais sa demande a été refusée en raison des restrictions budgétaires. Résultat : chaque chargé de mission doit traiter en moyenne 7 200 demandes par an, soit près de 30 par jour ouvré.

La hausse des réclamations — 105 en 2025, soit +20 % — est le symptôme de ce décalage. Les citoyens qui s'estiment abusivement surveillés se tournent vers la CNCTR, mais celle-ci manque de moyens pour traiter leurs dossiers dans des délais raisonnables.

L'équilibre démocratique : jusqu'où peut-on surveiller avant de tout sacrifier ?

La question centrale est celle du trade-off sécuritaire. Jusqu'où peut-on étendre la surveillance sans sacrifier les libertés fondamentales ?

Les garde-fous existent : la CNCTR donne un avis préalable sur chaque demande, et le Premier ministre suit systématiquement cet avis, comme l'a confirmé le Sénat. Mais avec 100 813 demandes et seulement 14 contrôleurs, le contrôle est nécessairement superficiel.

Les critiques des ONG ne sont pas à prendre pour argent comptant. La CNCDH elle-même reconnaît que la lutte contre le narcotrafic est un objectif légitime. Mais elle met en garde contre une « extension de pouvoirs exorbitants de l'exécutif ». L'équilibre est fragile, et la tentation sécuritaire est forte dans un contexte de menaces réelles.

Fiché sous surveillance : vos droits et les recours qui existent vraiment

Après l'analyse macro, retour au concret. Quels sont les droits d'un citoyen qui se découvre fiché ou surveillé ? Comment contester ? Les recours existent, mais ils sont limités et complexes.

La grande différence : surveillance administrative vs judiciaire

Il faut distinguer deux régimes. La surveillance administrative est décidée par le Premier ministre sur demande des services de renseignement, sans intervention d'un juge. La personne ciblée n'en est même pas informée. Elle ne peut pas contester une décision qu'elle ignore.

La surveillance judiciaire, elle, est encadrée par un juge d'instruction ou un juge des libertés et de la détention. La personne peut être informée en fin de procédure et dispose d'un droit de recours. Mais dans les faits, la surveillance administrative est largement majoritaire.

Le problème, c'est que la loi narcotrafic a étendu le champ de la surveillance administrative à la criminalité organisée, brouillant encore la frontière entre les deux régimes. Un simple suspect peut être surveillé administrativement pendant des mois, sans jamais être informé.

Comment faire valoir ses droits ? CNCTR, Défenseur des droits, mode d'emploi

Pour un jeune qui s'estime abusivement fiché, deux voies sont possibles.

La première est la saisine de la CNCTR. L'autorité a reçu 105 réclamations en 2025. La procédure est gratuite et confidentielle. Il faut écrire à la CNCTR en expliquant les faits, sans nécessairement apporter de preuves — ce qui est difficile quand on ignore si l'on est surveillé.

La seconde est la saisine du Défenseur des droits. L'institution, dirigée par Claire Hédon, peut être saisie gratuitement en ligne ou par courrier. Elle examine les réclamations et peut formuler des recommandations. Dans son avis du 13 mars 2025 sur la loi narcotrafic, le Défenseur des droits avait déjà alerté sur les risques pour les libertés fondamentales.

Attention : on ne peut pas toujours savoir si l'on est surveillé. Les services de renseignement ne sont pas tenus d'informer les personnes ciblées. La seule façon de le découvrir est d'être mis en examen ou de recevoir une notification officielle en fin de procédure. D'où l'importance de rester vigilant et de connaître ses droits.

Conclusion : vivre sous surveillance en 2025, entre protection nécessaire et vigilance démocratique

Le dixième rapport de la CNCTR est clair : la France n'est pas le théâtre d'une surveillance généralisée. 25 332 personnes sur 66,7 millions d'habitants, c'est 0,038 % de la population. Mais l'augmentation constante et l'élargissement des motifs interrogent.

La menace du narcotrafic est réelle. Les violences liées aux trafics de stupéfiants gangrènent certains quartiers, et l'évasion d'Amra a montré les failles du système pénitentiaire. La menace des ingérences étrangères est tout aussi sérieuse, comme l'illustrent les campagnes de désinformation qui ciblent nos élections.

Mais la réponse sécuritaire a un coût démocratique. L'activation à distance des micros, l'extension des algorithmes prédictifs, la géolocalisation en temps réel : ces outils, conçus pour traquer les narcotrafiquants, peuvent être détournés pour surveiller des militants, des journalistes, des citoyens ordinaires.

Le contrôle doit être à la hauteur du pouvoir. Avec 14 chargés de mission pour 100 813 demandes, la CNCTR est sous-dimensionnée. Les réclamations augmentent, signe que les citoyens sont de plus en plus nombreux à s'interroger sur la légalité des surveillances.

La position à adopter n'est ni la paranoïa ni l'angélisme. C'est celle du citoyen éclairé et vigilant. Les rapports de la CNCTR sont accessibles en ligne. Les débats parlementaires sur le budget du renseignement sont publics. Les associations comme la LDH ou La Quadrature du Net publient des analyses détaillées.

La question n'est pas de savoir si la surveillance est nécessaire — elle l'est, dans une certaine mesure. La question est de savoir qui contrôle les contrôleurs, et jusqu'où nous sommes prêts à sacrifier notre vie privée pour un sentiment de sécurité.

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Questions fréquentes

Combien de personnes surveillées en France en 2025 ?

Selon le rapport 2025 de la CNCTR, 25 332 personnes ont fait l'objet d'une demande de surveillance technique, soit une hausse de 4 % par rapport à 2024 et de 25 % depuis 2015.

Quelles menaces justifient la hausse des surveillances ?

Deux menaces principales motivent l'explosion : le narcotrafic, qui représente les trois quarts de la hausse, et les ingérences étrangères, notamment via des campagnes de désinformation.

Qu'est-ce que la loi narcotrafic de juin 2025 change ?

La loi du 13 juin 2025 élargit les possibilités de surveillance, crée un parquet national anticriminalité organisée (Pnaco) et étend le traitement algorithmique des données à la criminalité organisée.

Quels outils de surveillance sont utilisés en France ?

Les techniques incluent les écoutes téléphoniques, les IMSI-catchers (fausses antennes), la géolocalisation en temps réel (en hausse de 380 %) et le traitement algorithmique des données de connexion.

Comment contester une surveillance abusive ?

Un citoyen peut saisir gratuitement la CNCTR ou le Défenseur des droits. Cependant, il est souvent impossible de savoir si l'on est surveillé, car les services de renseignement n'informent pas les cibles.

Sources

  1. Tchap, la nouvelle messagerie sécurisée d’Etat que tous les ministères devront utiliser dès la rentrée · lemonde.fr
  2. assemblee-nationale.fr · assemblee-nationale.fr
  3. [PDF] Journal officiel de la République française - N° 76 du 29 mars 2025 · bdoc.ofdt.fr
  4. blogs.mediapart.fr · blogs.mediapart.fr
  5. cnctr.fr · cnctr.fr
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Sarah Imbot @street-voice

Originaire de Saint-Denis, je raconte la société française telle que je la vis : les quartiers, les galères du quotidien, mais aussi les solidarités qu'on ne montre jamais à la télé. Bénévole dans une asso d'aide aux devoirs, je crois au pouvoir des histoires de terrain.

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