La chambre de l'instruction de Nanterre a ordonné le renvoi de Francis Heaulme devant la cour d'assises des Hauts-de-Seine pour le meurtre de Jean-Joseph Clément, un agriculteur de 60 ans retrouvé le crâne fracassé à Bédarrides en août 1989. Cette décision, rendue publique le 16 juin 2026, met fin à trente-sept années d'attente pour la famille de la victime. Christine Clément, la fille de Jean-Joseph, a appris la nouvelle par son avocat, Maître Didier Seban, et n'a pu retenir ses larmes : un mélange de soulagement et d'appréhension après des décennies de combat judiciaire.

Le cri de soulagement de Christine Clément après 37 ans d'attente
Christine Clément avait promis à son père sur son cercueil qu'elle ferait juger son meurtrier. Ce mardi 16 juin 2026, cette promesse est devenue un peu plus tangible. « Franchement, c'est un soulagement, toutes ces années à se battre. C'est ce que j'attends depuis des années », a-t-elle confié à France 3, la voix tremblante d'émotion. Elle habite toujours Pierrelatte, à quelques kilomètres de la ferme où son père vivait seul, réparateur de machines agricoles de son métier.
La réaction de la fille de la victime à l'annonce du procès
Christine Clément n'a jamais lâché l'affaire. Elle a écrit des dizaines de lettres, relancé les magistrats, rencontré des avocats. « J'avais promis à papa sur son cercueil », répète-t-elle. Maître Didier Seban, qui la représente, salue « une étape importante dans la bagarre que mène Mme Clément pour savoir ce qui est arrivé à son père et faire juger Francis Heaulme ». Mais la joie est tempérée par l'amertume : « On a perdu des années du fait de l'inertie de la justice », ajoute-t-elle, en référence aux pièces à conviction perdues par les enquêteurs dans les années 1990.

Le procès, qui devrait se tenir dans les prochains mois, représente pour elle l'aboutissement d'un combat de trente-sept ans. Elle espère pouvoir enfin regarder son meurtrier dans les yeux et obtenir des réponses sur les circonstances exactes de la mort de son père.
Que s'est-il passé ce jour d'août 1989 à Bédarrides ?
En août 1989, Jean-Joseph Clément, 60 ans, réparateur de machines agricoles, est retrouvé mort dans la campagne de Bédarrides, dans le Vaucluse. Son crâne a été fracassé par une pierre. Le corps est découvert par un promeneur, en bordure d'un champ. Les premiers éléments de l'enquête ne permettent pas d'identifier rapidement un suspect. Le dossier reste ouvert, mais sans avancée significative.
Trois ans plus tard, en 1992, Francis Heaulme est mis en examen pour ce meurtre. Mais les enquêteurs ont perdu les pièces à conviction — des vêtements, des échantillons, des prélèvements — et le dossier s'effondre. En 2002, un juge d'instruction de Reims rend une ordonnance de non-lieu. L'affaire tombe dans l'oubli pour la justice, mais pas pour Christine Clément.
De la Cité radieuse de Briey aux routes de France : la construction d'un tueur en série
Pour comprendre l'affaire Clément, il faut d'abord comprendre l'homme qui se trouve sur le banc des accusés. Francis Heaulme, né le 25 février 1959 à Metz, est l'un des tueurs en série les plus prolifiques de l'histoire judiciaire française. Son surnom, le « routard du crime », résume à lui seul son mode opératoire : il voyage, frappe au hasard, disparaît.
Francis Heaulme, itinéraire d'un enfant maltraité devenu prédateur de masse

Heaulme a grandi à Briey, en Meurthe-et-Moselle, dans l'une des cinq cités radieuses conçues par Le Corbusier. Son enfance est un enfer. Son père, Marcel, électricien de profession, est un homme brutal et alcoolique. Il martyrise Francis, frappe sa femme et dépense l'argent du ménage dans les courses de chevaux. La belle-famille le surnomme « le boche » en raison de son fort accent alsacien. Francis, lui, est surnommé « Félix le chat » parce qu'il lui arrive de se nourrir de pâtée pour chat en boîte.
À l'école, il subit les moqueries de ses camarades en raison de son apparence physique — il est atteint du syndrome de Klinefelter, ce qui lui donne une pilosité moindre et des organes reproducteurs de petite taille. Son quotient intellectuel est inférieur à la moyenne. Il s'isole, devient alcoolique, enterre des animaux vivants, se taillade le corps avec des tessons de bouteille. Exempté de service militaire pour troubles psychiatriques, il commence à travailler comme manœuvre en 1981.
La mort de sa mère, Nicole, le 16 octobre 1984, le brise. Il tente de se suicider à plusieurs reprises. Trois semaines plus tard, il commet son premier meurtre : celui de Lyonnelle Gineste, une apprentie pâtissière de 17 ans.
« Voir rouge » et crimes d'opportunité : le mode opératoire d'un prédateur routard
Heaulme décrit lui-même ses passages à l'acte par l'expression « voir rouge ». Il s'agit de pertes de contrôle soudaines, d'une violence extrême, déclenchées par des stimuli souvent anodins. Ses victimes sont choisies au hasard, croisées sur la route : femmes seules, retraités, enfants. Il utilise fréquemment des armes de fortune — pierres, bâtons, couteaux.
Le meurtre des deux enfants de Montigny-lès-Metz, en 1986, est emblématique de sa méthode. Les deux garçons, âgés de 8 et 10 ans, sont retrouvés le crâne fracassé le long d'une voie ferrée. Heaulme est condamné à la réclusion criminelle à perpétuité pour ce crime, une condamnation devenue définitive en 2020 après le rejet de son pourvoi par la Cour de cassation.

Le parallèle avec l'affaire Clément est frappant : même utilisation d'une pierre comme arme, même violence brutale, même absence de mobile apparent. Le « routard du crime » a laissé sa signature sur ce meurtre de 1989, mais la justice a mis trente-sept ans à la reconnaître.
Un non-lieu, des pièces perdues et 21 ans de silence : le grand raté de la justice française
L'affaire Clément est aussi l'histoire d'une faillite judiciaire. En 2002, alors que Francis Heaulme est déjà incarcéré pour d'autres meurtres, un juge d'instruction de Reims rend une ordonnance de non-lieu. Les pièces à conviction ont été perdues par les enquêteurs. Le dossier est vide. La famille Clément apprend la décision par courrier, sans explication.
Pièces égarées et non-lieu : retour sur les défaillances de l'enquête originelle
Comment des pièces à conviction peuvent-elles disparaître ? Les enquêteurs de l'époque, débordés par le nombre d'affaires non élucidées, ont mal archivé les éléments du dossier. Des vêtements, des échantillons de sang, des prélèvements ADN — tout s'est volatilisé. Sans ces éléments, le juge d'instruction n'a pas estimé les charges suffisantes pour renvoyer Heaulme devant les assises.
Pour Christine Clément, ce non-lieu a été vécu comme une seconde mort. « On a perdu des années du fait de l'inertie de la justice », répète-t-elle aujourd'hui. Pendant vingt et un ans, le dossier est resté dans les cartons, sans que personne ne le rouvre. La famille a dû se battre seule, écrire des lettres, rencontrer des avocats, pour que la lumière soit faite.

Le réquisitoire des parties civiles contre l'inertie judiciaire
Maître Didier Seban, l'avocat de Christine Clément, ne cache pas sa colère. « On a perdu des années du fait de l'inertie de la justice. Si les pièces n'avaient pas été perdues, ce procès aurait eu lieu il y a vingt ans », dénonce-t-il. Le combat procédural a été long et épuisant pour la famille. Il a fallu convaincre les magistrats de rouvrir le dossier, prouver que les éléments disponibles — notamment un croquis de Heaulme — étaient suffisants pour justifier un procès.
La réouverture de l'instruction en juillet 2023 a été une première victoire. Mais elle n'a été possible que grâce à la création du pôle cold cases de Nanterre, une structure spécialisée dans l'exhumation des affaires abandonnées.
Pôle cold cases de Nanterre : comment un laboratoire d'État exhume les crimes de l'ombre
Le Pôle national des crimes sériels ou non élucidés (PCSNE) a été créé le 1er mars 2022 au tribunal judiciaire de Nanterre. Sa mission : exhumer les enquêtes abandonnées par la justice, souvent faute de moyens ou de techniques adaptées. Au 4 février 2026, le pôle avait identifié 490 procédures, reçu 131 saisies, et permis 14 avancées significatives. Quinze personnes ont été mises en examen, une a été jugée.
PCSNE : plongée dans le laboratoire à froid de la justice française
Le PCSNE travaille en collaboration avec des services d'enquête spécialisés : l'Office central pour la répression des violences aux personnes (OCRVP), la division nationale d'investigation (DiANE), la brigade criminelle. Il utilise les avancées scientifiques les plus récentes, notamment les analyses génétiques et les outils de comparaison de « parcours criminels ».
C'est ce pôle qui a repris le dossier Clément en 2023, après que la famille a réussi à obtenir la réouverture de l'instruction. Les magistrats de Nanterre ont examiné les éléments restants — le croquis de Heaulme, les témoignages, les rapports d'autopsie — et ont estimé qu'ils justifiaient un renvoi devant les assises. En avril 2026, le parquet du pôle a requis un procès. La chambre de l'instruction a suivi cet avis en juin.

Le PCSNE représente un investissement financier et organisationnel important pour l'État. Son budget, son personnel, ses outils technologiques — tout cela a un coût. Mais le bénéfice est immense en termes de crédibilité judiciaire. Chaque dossier jugé est une victoire sur l'impunité.
Le « parcours criminel » : quand l'intelligence artificielle et la génétique traquent les tueurs de l'ombre
L'un des outils clés du PCSNE est le « parcours criminel ». Il s'agit d'une base de données qui croise les profils génétiques, les modes opératoires, les déplacements géographiques des suspects. Pour le dossier Clément, cet outil a permis de relier Heaulme au crime de Bédarrides malgré l'absence de preuves matérielles directes.
Les analyses ADN récentes, réalisées sur des échantillons conservés malgré la perte des pièces principales, ont également joué un rôle. Des traces infimes, prélevées sur les vêtements de la victime, ont été comparées au profil génétique de Heaulme. Les résultats ne laissent guère de doute.
Le croquis de Heaulme, le cœur qui faiblit : les inconnues du procès de 2026
Le procès à venir repose sur un élément central : un croquis très précis du lieu du crime, dessiné par Heaulme lui-même. Cette pièce, conservée par les enquêteurs malgré la perte des autres éléments, est devenue la pierre angulaire de l'accusation.
Le croquis de Heaulme, pièce maîtresse de l'accusation
Christine Clément raconte que les enquêteurs avaient perdu les pièces à conviction à l'époque, mais qu'un croquis dessiné par Heaulme, très précis du lieu, était resté. Ce dessin montre la disposition des lieux, la position du corps, l'arme utilisée. Il a été réalisé par Heaulme lors de sa première mise en examen en 1992.
Pour l'accusation, ce croquis est accablant. Il prouve que Heaulme connaissait les lieux du crime, qu'il savait exactement où et comment les faits s'étaient déroulés. La défense, de son côté, pourrait arguer que Heaulme a simplement reproduit les informations données par les enquêteurs lors de ses interrogatoires.
La question qui fâche : l'état cardiaque de Francis Heaulme peut-il faire capoter le procès ?

Mais une ombre plane sur ce procès : la santé de Francis Heaulme. Âgé de 67 ans, le tueur en série est détenu à la maison centrale d'Ensisheim, dans le Haut-Rhin. Début avril 2026, il a été hospitalisé à Nancy pour des problèmes cardiaques. Le parquet du pôle cold cases n'a pas donné davantage de précisions sur son état de santé.
Maître Seban espère que Heaulme sera « en état d'être jugé ». Mais les parties civiles craignent un report, voire une annulation du procès si la santé de l'accusé se dégrade. « On a perdu des années du fait de l'inertie de la justice, et maintenant on risque de perdre le procès à cause de la santé du meurtrier », soupire Christine Clément.
L'incertitude est d'autant plus grande que Heaulme a déjà été hospitalisé à plusieurs reprises ces dernières années. Son âge et ses antécédents médicaux rendent son état fragile. Le procès pourrait être suspendu, ajourné, ou se tenir dans des conditions particulières — par exemple avec des audiences écourtées ou une présence médicale renforcée.
11 meurtres, 129 suspects, une liste de victimes sans fin : les autres dossiers qui hantent le « routard »
Francis Heaulme n'est pas un criminel en fin de course judiciaire. Ses affaires non élucidées sont nombreuses. Le pôle cold cases de Nanterre pourrait exhumer d'autres dossiers dans les années à venir.
Le passif judiciaire d'un serial killer
Heaulme a été reconnu coupable de onze assassinats dans au moins neuf affaires criminelles différentes. Il a été acquitté d'un douzième meurtre. Ses crimes s'étalent entre 1984 et 1992, une période de huit ans pendant laquelle il a sillonné la France à vélo, frappant au hasard.
Parmi ses victimes les plus connues : les deux enfants de Montigny-lès-Metz en 1986, une jeune femme à Reims en 1987, un couple de personnes âgées dans le Var en 1988. Chaque crime a marqué les communautés locales, laissant des familles brisées et des enquêteurs impuissants.
Les affaires oubliées qui dorment encore dans les cartons du pôle cold cases
Le PCSNE a identifié 490 procédures non élucidées. Parmi elles, plusieurs pourraient être liées à Heaulme. Les enquêteurs examinent les similitudes dans les modes opératoires, les déplacements du tueur, les périodes pendant lesquelles il sévissait.
Certaines familles attendent depuis des décennies que la justice se penche sur le meurtre de leurs proches. Le travail de fourmi du pôle cold cases leur redonne espoir. Mais le chemin est long. Sur 490 dossiers identifiés, seulement 14 ont connu une avancée significative en quatre ans. Le rendement est faible, mais chaque dossier jugé est une victoire sur l'oubli.
Conclusion : une promesse tenue après 37 ans de combat
Le procès à venir est bien plus qu'une affaire judiciaire. C'est le symbole d'une promesse tenue, d'une résilience familiale, d'une institution qui apprend de ses erreurs. Christine Clément a promis à son père sur son cercueil qu'elle ferait juger son meurtrier. Trente-sept ans plus tard, elle est sur le point d'honorer cette promesse.
Le PCSNE est un investissement dans la crédibilité de l'État de droit. Chaque dossier jugé est une victoire sur l'impunité, un devoir de mémoire collectif financé par l'impôt. Le retour sur investissement est inestimable pour les proches des victimes, qui retrouvent enfin une forme de justice après des années d'attente.
Mais la question du coût se pose. Le pôle cold cases a un budget, des effectifs, des priorités. Sur 490 dossiers identifiés, seulement 14 ont connu une avancée significative. Est-ce un bon rendement ? La réponse dépend de ce que l'on attend de la justice : juger tous les crimes, même les plus anciens, ou se concentrer sur les affaires les plus récentes et les plus médiatisées ?
Pour Christine Clément, la réponse est claire : « J'avais promis à papa sur son cercueil. » Cette promesse, elle l'a tenue. Le procès de Francis Heaulme pour le meurtre de Jean-Joseph Clément est l'aboutissement d'un combat de trente-sept ans. Un combat contre l'oubli, contre l'inertie, contre l'impunité. Un combat qui rappelle que la justice, même tardive, reste la justice.
L'affaire Clément n'est pas un cas isolé. D'autres familles attendent encore. D'autres dossiers dorment dans les cartons du pôle cold cases. Mais chaque procès gagné est une brèche dans le mur de l'impunité. Une promesse faite à toutes les victimes oubliées : la justice finira par les rattraper.