La professeure Dorothy Bishop, éminente neuropsychologue à l'Université d'Oxford, a claqué la porte de la Royal Society le 25 novembre 2024. Son geste, le premier du genre dans cette institution vieille de 364 ans, vise directement Elon Musk, fellow depuis 2018. La scientifique ne mâche pas ses mots : elle refuse de partager un titre honorifique avec un homme qu'elle accuse de nuire à la science et à la société. Son départ a ouvert une brèche dans laquelle s'engouffrent aujourd'hui des centaines de chercheurs.

« Il se prend pour un méchant de James Bond » : la démission choc de Dorothy Bishop
« Tout plaisir que je pourrais tirer de la distinction d'être fellow de la Royal Society est diminué par le fait de la partager avec quelqu'un qui semble se prendre pour un méchant de James Bond, un homme dont la richesse et le pouvoir immenses servent à menacer les scientifiques qui ne sont pas d'accord avec lui. » Ces mots, publiés sur son blog le 25 novembre 2024, ont fait l'effet d'une bombe dans le monde académique britannique.

Dorothy Bishop n'est pas une inconnue. Professeure émérite de neuropsychologie du développement à Oxford, elle a consacré sa carrière à l'étude des troubles de la communication chez l'enfant. Ses travaux font autorité. Son départ de la Royal Society, où elle siégeait depuis 2014, n'est pas un caprice : c'est une décision mûrement réfléchie, fondée sur des griefs précis qu'elle a exposés dans une lettre de démission détaillée.
Les quatre griefs accablants de la professeure
La lettre de Bishop liste cinq motifs qui, selon elle, rendent incompatible la présence d'Elon Musk au sein de la plus prestigieuse académie scientifique britannique.
Premier grief : le tweet « Prosecute/Fauci » posté en 2022. En jouant sur les pronoms, Musk a attisé la haine contre Anthony Fauci, ancien conseiller scientifique de la Maison-Blanche, tout en véhiculant un message antivax et en offensant la communauté LGBTQ+. Bishop considère que ce genre de propos n'a pas sa place chez un fellow.

Deuxième point : la promotion répétée de théories complotistes sur les vaccins. Musk a utilisé sa plateforme X pour amplifier des allégations non fondées sur les effets secondaires des vaccins, contribuant à la défiance envers la science.
Troisième accusation : le déni du changement climatique. Malgré les alertes des climatologues du monde entier, Musk a minimisé à plusieurs reprises l'urgence climatique, contredisant directement les conclusions du Giec que la Royal Society soutient.
Quatrième motif : le rôle de Musk dans l'instrumentalisation de X lors des émeutes d'extrême droite au Royaume-Uni en août 2024. Bishop estime que Musk a utilisé son réseau social pour « enflammer la violence raciste et la voyoucratie d'extrême droite », sapant les valeurs de tolérance que la science défend.
Cinquième point, le plus récent : les coupes massives dans les budgets de la recherche américaine via le DOGE (Department of Government Efficiency). Depuis sa nomination à la tête de cette structure sous l'administration Trump, Musk a taillé dans les financements du NIH, de la NASA et d'autres agences fédérales, mettant en péril des milliers de projets scientifiques.
« Je ne vais pas être polie avec Elon Musk » : le code de conduite brisé
Le dilemme de Bishop est aussi personnel qu'institutionnel. Le Code of Conduct de la Royal Society exige que les fellows traitent leurs collègues « avec courtoisie et collégialité ». Mais comment être courtoise avec quelqu'un dont les actions contredisent tout ce que la science défend ?
« Je ne vais pas être polie et gentille avec Elon Musk, je le crains, donc je ne peux pas respecter le code de conduite », a-t-elle déclaré au Guardian. Cette phrase résume l'impasse : Bishop ne peut pas, en conscience, feindre la cordialité avec Musk sans trahir ses propres valeurs.
Sa comparaison avec un « Bond villain » n'est pas une simple formule choc. Elle exprime un sentiment profond : Musk dispose d'une puissance financière et médiatique sans précédent, qu'il utilise pour intimider les scientifiques. Dans ce contexte, la politesse exigée par le règlement devient une forme de complicité.
Une institution prestigieuse tétanisée par ses propres règles
La Royal Society de Londres, fondée en 1660, est l'une des plus anciennes académies scientifiques du monde. Ses murs ont vu défiler Isaac Newton, Charles Darwin, Albert Einstein, Stephen Hawking. Aujourd'hui, elle compte plus de 1 700 fellows, dont 85 Nobel. C'est dire le poids symbolique de cette institution.
Pourtant, face à la crise Musk, la Royal Society semble paralysée. Pourquoi n'a-t-elle pas expulsé l'homme le plus riche du monde ? La réponse tient en partie à son histoire.
Le spectre de l'exclusion : une relique du XVIIIe siècle
La dernière expulsion d'un fellow remonte à environ 250 ans. Rudolf Erich Raspe, un scientifique allemand, avait été radié pour vol et fraude. Depuis, personne n'a été exclu. Ce précédent historique est révélateur : la Royal Society a conçu ses règles pour sanctionner des manquements individuels et personnels, pas pour trancher des conflits de valeurs impliquant une figure mondiale.
Les statuts actuels prévoient des procédures disciplinaires, mais leur application est si rare qu'aucun fellow vivant n'en a fait l'expérience. Le règlement parle de « nuire à la mission de la Société » ou de « la discréditer », mais ces notions sont floues. Musk a-t-il personnellement violé ces règles ? Ou s'agit-il d'une incompatibilité philosophique entre ses actions et les valeurs de la science ?
La réunion du 3 mars 2025 illustre cette paralysie. Le conseil de la Royal Society a débattu de l'affaire pendant des heures, pour finalement décider de ne PAS expulser Musk. À la place, il a promis des « actions supplémentaires » vagues : une lettre à Musk, une réflexion sur la manière de « contrer la désinformation ». Rien de concret.
La Royal Society face au dilemme Musk : que dit vraiment le règlement ?
Le Code of Conduct de la Royal Society stipule que les fellows doivent « traiter toutes les personnes impliquées dans l'entreprise scientifique avec collégialité et courtoisie ». Il interdit également d'« agir ou de s'abstenir d'agir d'une manière qui nuirait à la mission de la Société ou la discréditerait ».
Le problème, c'est que Musk n'a pas violé ces règles à l'intérieur de la Royal Society. Ses tweets polémiques, ses théories complotistes, ses coupes budgétaires : tout cela se déroule en dehors des murs de Carlton House Terrace. Le règlement n'a pas été conçu pour juger les actions d'un fellow dans l'espace public.
Certains fellows avancent un autre argument : la Royal Society ne peut pas se permettre de devenir une institution politique. Si elle commence à exclure des membres pour leurs opinions, où s'arrêtera-t-elle ? Mais cette position ignore une distinction fondamentale : Musk n'est pas critiqué pour ses opinions politiques, mais pour ses actions concrètes qui nuisent à la science.
« L'histoire sera le juge » : comment Musk justifie sa place dans le temple de la science
Elon Musk n'est pas resté silencieux face aux critiques. En mars 2025, après que Geoffrey Hinton a appelé à son expulsion, Musk a riposté sur X : « Seuls les lâches et les insécurisés se soucient des récompenses et des adhésions. L'histoire est le vrai juge, toujours et à jamais. »
Cette réponse révèle sa stratégie : minimiser l'importance de la Royal Society tout en revendiquant sa place dans l'histoire. Pour Musk, ses réalisations technologiques parlent d'elles-mêmes. Mais cette position est contestée au sein même du cercle des fellows.

Geoffrey Hinton contre Andre Geim : le clash des Nobel
Le débat oppose deux visions de la science. D'un côté, Geoffrey Hinton, Prix Nobel de physique 2024 et « parrain de l'IA », réclame l'expulsion de Musk « à cause du mal immense qu'il cause aux institutions scientifiques américaines ». Hinton, qui a passé sa carrière à l'université, voit dans Musk une menace systémique.
De l'autre côté, Andre Geim, Prix Nobel de physique 2010 pour la découverte du graphène, défend Musk : « Musk est certes excentrique, mais ses réalisations surpassent celles de n'importe lequel de ses critiques à la Royal Society. » Pour Geim, ce qui compte, c'est ce que Musk a accompli : SpaceX, Tesla, Starlink. L'éthique personnelle passe après l'excellence technique.
Ce clash illustre une fracture profonde. Faut-il juger un scientifique sur ses seules découvertes, ou sur l'impact global de ses actions ? La Royal Society, en refusant de trancher, laisse cette question en suspens.
Le DOGE et la lame de fond : quand la politique scientifique de Musk déferle sur les labos
Le grief le plus concret contre Musk concerne son rôle à la tête du DOGE. Depuis sa nomination, les coupes dans la recherche publique fédérale américaine se sont multipliées. Le NIH a perdu des milliards de dollars. La NASA a vu ses programmes scientifiques réduits. Des milliers de chercheurs se retrouvent sans financement.
C'est ce passage à l'acte politique qui a transformé Musk d'excentrique en menace systémique aux yeux de Bishop et du second démissionnaire, Andrew Millar. Avant, on pouvait considérer ses tweets comme des provocations. Maintenant, il a le pouvoir de décider du sort de la recherche américaine.
La nomination de Musk à la tête du DOGE n'est pas anodine. Elle s'inscrit dans une tendance plus large où les milliardaires de la tech investissent directement les sphères du pouvoir. La guerre en Ukraine a déjà montré comment Musk peut bouleverser un conflit en coupant Starlink. Aujourd'hui, c'est la science qui est sous sa coupe.
Une fortune de papier, une influence bien réelle : le pouvoir des milliardaires sur la science
Pour comprendre la crise de la Royal Society, il faut regarder les chiffres. SpaceX s'apprête à entrer en Bourse le 12 juin 2026 avec une valorisation attendue d'environ 1 800 milliards de dollars. C'est la plus grosse introduction en Bourse de l'histoire.
Mais cette valorisation repose sur des bases fragiles. Comme le note Le Monde, SpaceX est valorisé à 92 fois son chiffre d'affaires annuel, contre 11 fois pour Google. « À ce prix-là, vous n'achetez pas une entreprise. Vous achetez du rêve », résume un analyste financier.
SpaceX à 1800 milliards : le « rêve » Musk qui finance son influence

Le « rêve » Musk repose sur des promesses futuristes : des centres de données d'IA en orbite, l'exploitation minière d'astéroïdes, le transport de passagers vers Mars. Ces projets n'existent pas encore, mais ils justifient une valorisation astronomique.
Ce capital de papier donne à Musk un levier politique et social hors norme. Avec une fortune estimée à 1 000 milliards de dollars après l'IPO, il pèsera 3,1 % de la richesse nationale américaine. C'est plus que John D. Rockefeller à son apogée.
Cette puissance financière contamine le fonctionnement des institutions. Quand Musk est élu à la Royal Society en 2018, c'est pour ses réalisations technologiques. Mais aujourd'hui, son influence va bien au-delà. Ses entreprises sont partenaires de nombreux laboratoires. Ses dons potentiels font saliver les levées de fonds. La Royal Society doit-elle vraiment risquer de perdre un tel acteur ?
Le vrai coût d'un donateur : la Royal Society a-t-elle choisi l'argent contre l'éthique ?
Le calcul est implicite mais réel. D'un côté, exclure Musk coûterait cher : perte de prestige médiatique, mécénat potentiel évaporé, lien coupé avec l'innovation de rupture. De l'autre côté, le garder a aussi un coût : perte de crédibilité, démissions en série, accusations de compromission.
Pour l'instant, la Royal Society a choisi l'inaction. Mais ce statu quo a un prix. Les démissions de Bishop et Millar ne sont que la partie émergée de l'iceberg. La lettre ouverte de Stephen Curry, signée par plus de 3 400 scientifiques dont 60 fellows, montre que la contestation s'organise.
Le parallèle avec d'autres institutions est frappant. Borge Brende a démissionné du WEF après avoir été rattrapé par l'affaire Epstein. Dans les deux cas, ce sont des individus qui paient le prix de l'inaction de leur institution.
« Pourquoi la Royal Society se laisse-t-elle vider de sa substance par Elon Musk ? »
Un an après la démission de Bishop, le mouvement prend de l'ampleur. Stephen Curry, professeur émérite de biologie structurale à l'Imperial College London, a publié en février 2026 une lettre ouverte au vitriol. Son titre est sans ambiguïté : « Pourquoi la Royal Society s'est-elle laissée vider de sa substance par Elon Musk ? »
Andrew Millar, le deuxième claquement de porte
En février 2025, le professeur Andrew Millar, spécialiste de biologie des systèmes à l'Université d'Édimbourg et fellow depuis 2012, annonce à son tour sa démission. Sa motivation : « l'incapacité de la Royal Society à prendre des mesures proportionnées face à la promotion de la désinformation et aux attaques contre les politiques fondées sur les preuves. »
Millar n'est pas un inconnu. Ses travaux sur les rythmes circadiens des plantes font autorité. Sa démission, moins médiatisée que celle de Bishop, confirme que le mouvement n'est pas un feu de paille. Deux fellows qui quittent la plus prestigieuse académie britannique en moins de trois mois, c'est du jamais-vu.
La lettre ouverte qui accuse : un code de conduite « sans aucune valeur »
La lettre de Stephen Curry, publiée en février 2026, est un réquisitoire implacable. Curry y qualifie le code de conduite de la Royal Society de « document sans aucune valeur ». Il accuse la Société de s'être laissée « vider de sa substance » par Musk, transformant une institution séculaire en marionnette des intérêts privés.
Plus de 3 400 scientifiques ont signé cette lettre, dont au moins 60 fellows de la Royal Society. C'est un signal fort : la base de l'institution ne soutient plus sa direction. Les signataires demandent des mesures concrètes, pas des promesses vagues.
La Royal Society a tenté de calmer le jeu. En mai 2025, Sir Paul Nurse, président élu, a écrit à Musk pour lui suggérer de démissionner. « Si vous ne vous sentez pas capable d'aider, peut-être devriez-vous réfléchir à si vous voulez continuer à être fellow », lui a-t-il écrit. Musk n'a pas répondu. Il reste fellow.
« Ça nous parle » : ce que la crise de la Royal Society dit du financement de la recherche en France
L'affaire Musk-Royal Society peut sembler lointaine pour les jeunes chercheurs français. Pourtant, elle résonne directement avec leurs préoccupations. En France, le débat sur le financement privé de la recherche publique s'intensifie.
Selon un rapport récent, les partenariats avec les entreprises tech sont devenus « la norme » dans les laboratoires français. Start-ups, grands groupes, fonds d'investissement : l'argent privé coule à flots dans les universités. Mais à quel prix ?
Partenariats tech : la norme qui inquiète les jeunes chercheurs
Le problème est le même qu'à la Royal Society : jusqu'où peut-on accepter l'argent d'un acteur privé sans compromettre sa liberté académique ? Un laboratoire qui dépend des financements d'une entreprise peut-il encore critiquer cette entreprise ? Un chercheur dont le salaire est payé par une fondation peut-il publier des résultats qui déplaisent à son mécène ?
Ces questions sont d'autant plus pressantes que les budgets publics stagnent. Les jeunes chercheurs sont pris en tenaille entre la nécessité de trouver des financements et le risque de perdre leur indépendance. Les tarifs douaniers de Trump ont déjà fait trembler les bourses mondiales, et les conséquences sur le financement de la recherche se font sentir.
Le cas Musk est un cas d'école. Sa fortune de papier, basée sur des promesses futuristes, lui donne un pouvoir démesuré sur les institutions scientifiques. La bourse, c'est mal, surtout pour tes bourses à toi : ce slogan résume le dilemme des jeunes chercheurs qui dépendent de financements volatils.
Boycott ou engagement ? La génération Z face au dilemme Musk
La démission de Bishop pose une question générationnelle : est-ce un acte de « cancel » ou de résistance éthique ? Les jeunes chercheurs français sont-ils prêts à boycotter des postes ou des financements liés à des figures controversées ?
D'un côté, la démission est une arme puissante. Elle envoie un signal clair : il y a des lignes rouges à ne pas franchir. Bishop a sacrifié un titre prestigieux pour défendre ses valeurs. C'est un exemple fort.
Mais la démission a aussi un coût. En quittant la Royal Society, Bishop prive la science de sa voix au sein de l'institution. Qui défendra les intérêts des chercheurs si les plus intègres s'en vont ? Le vrai défi est peut-être d'accepter l'argent tout en gardant sa liberté, plutôt que de refuser l'argent et de perdre toute influence.
Conclusion : Le prix de l'indépendance
L'affaire Bishop-Musk révèle une fragilité systémique de la science contemporaine. Face à des fortunes privées colossales, les institutions scientifiques peinent à défendre leur indépendance. Bishop a payé le prix fort en abandonnant un titre prestigieux. La Royal Society risque de payer le sien en voyant son autorité morale s'éroder. Musk, lui, ne paie rien.
Ce déséquilibre est le symptôme d'un problème plus large : la science est devenue trop dépendante de fortunes privées sans contre-pouvoir efficace. Les milliardaires de la tech peuvent financer des laboratoires, mais aussi les démanteler. Ils peuvent être élus fellows, mais aussi attaquer les fondements de la méthode scientifique.
La question qui reste ouverte est générationnelle. Les jeunes scientifiques sauront-ils inventer un nouveau contrat social pour la recherche, où l'éthique pèse aussi lourd que le budget ? La démission de Bishop montre la voie, mais elle ne suffit pas. Le vrai changement viendra quand les institutions elles-mêmes accepteront de payer le prix de leur indépendance.