À minuit, le 3 novembre, Michal Kubal a lu sa feuille devant un studio plongé dans le noir. "Une journée sans précédent dans l'histoire des médias de service public tchèques commence", a déclaré le chef du service de l'information de la Télévision tchèque (ČT), ouvrant vingt-quatre heures de grève. Pendant la journée, les téléspectateurs n'ont trouvé que des programmes d'archives, des bulletins écourtés et un bandeau : "Les employés de la Télévision tchèque sont en grève." Des milliers de personnes se sont rassemblées à Prague, Brno et Ostrava ; syndicats, doyens d'université, Églises et plus de trois cents athlètes ont appuyé le mouvement.

Le motif tient en une ligne budgétaire. La coalition tripartite d'Andrej Babiš veut supprimer la redevance de 205 couronnes par mois (environ 8 euros) et financer directement ČT et la Radio tchèque sur le budget de l'État, avec environ 15 % de ressources en moins. Le texte a franchi la première de ses trois lectures lors d'une séance nocturne en octobre ; la prochaine lecture pourrait avoir lieu en janvier. Le premier ministre, milliardaire entré en politique après avoir bâti un empire industriel et de presse, assure que "personne ne veut contrôler les médias publics, encore moins les nationaliser" et que rien de ce contre quoi les gens manifestent n'est vrai.
La vague qui traverse l'Europe depuis quelques années ne se résume pas à une hostilité de principe : elle se traduit presque toujours par une modification technique du circuit d'argent. C'est là que l'indépendance se gagne ou se perd.
Le montant compte moins que la main qui le fixe
Une redevance présente un défaut politique. Elle est visible - elle figure sur une facture ou un prélèvement - et donc impopulaire, ce qui rend son augmentation coûteuse pour un gouvernement. Mais elle possède une qualité : dans la plupart des pays où elle existe, elle est affectée à l'audiovisuel public, c'est-à-dire qu'elle échappe au bras de fer budgétaire annuel. Une dotation inscrite au budget de l'État produit l'inverse : invisible pour le contribuable, mais révisable chaque année dans une loi de finances, au détour d'un amendement, sans que le diffuseur ait le moindre droit de veto.
Reporters sans frontières estime que le budget des médias publics recule d'environ 9 % en moyenne lorsque la redevance est remplacée par une budgétisation, et résume l'enjeu d'une formule : "sans un financement suffisant, durable et prévisible, l'indépendance ne peut rester qu'à l'état de fantasme". Ces chiffres viennent d'une organisation de défense de la presse, non d'un institut statistique : ce sont des ordres de grandeur militants, pas des mesures neutres. Mais la logique qu'ils décrivent est vérifiable ailleurs, et les comparaisons nationales vont dans le même sens.
Le directeur général de la Radio tchèque, René Zavoral, a qualifié la réforme d'"acte hostile" lors d'une conférence au Parlement européen en septembre. En Slovaquie, la redevance a été supprimée en 2023, l'allocation publique a été adossée au PIB après le retour au pouvoir de Robert Fico, et le budget du diffuseur public a chuté d'environ 30 % - le groupe RTVS a par ailleurs été remplacé par STVR en 2024, dans une opération assumée de reprise en main. En Pologne, un projet comparable est à l'étude ; une étude de l'Union européenne de radio-télévision (UER) situe le financement envisagé autour de 0,06 % du PIB, contre une moyenne européenne de 0,12 %, ce qui placerait le pays au 26e rang sur 30. L'UER est une alliance de diffuseurs publics qui plaide pour leurs budgets : son indicateur appuie une démonstration, mais l'écart qu'il mesure reste parlant.

L'indexation, l'arme qui ne fait pas de bruit
Le levier le plus efficace est aussi le moins spectaculaire. En mars 2026, l'UER et plusieurs organisations de défense de la presse ont alerté sur la volonté de supprimer la clause d'indexation dans le projet tchèque. Le raisonnement est mécanique : avec l'inflation, une dotation fixe perd chaque année du pouvoir d'achat. Supprimer l'indexation, c'est couper sans annoncer de coupe, étaler le déficit sur une décennie et éviter le conflit politique frontal qu'un débat budgétaire provoquerait.
La Bulgarie en offre le cas d'école. Selon son directeur général Milen Mitev, la radio nationale a perdu plus d'un tiers de ses ressources réelles depuis 2009 sous l'effet de l'inflation, sans qu'aucun gouvernement n'ait jamais voté de suppression. Il n'a pas fallu décider de l'affaiblir : il a suffi de ne pas décider de l'ajuster.
C'est ce qui distingue la séquence actuelle des simples querelles de budget. Une coupe assumée peut se discuter sur le fond : les recettes publicitaires s'effritent, les audiences linéaires reculent, et un gouvernement a le droit de juger qu'un service public doit faire des économies. Le problème commence quand la baisse passe par la tuyauterie plutôt que par le débat, et quand le robinet finit par se trouver dans la main de l'exécutif.
Italie : quand le budget résiste, on attaque par les tribunaux
L'émission d'investigation Report, diffusée par la Rai, fait l'objet de plus de 240 procédures judiciaires, intentées "pour la plupart" par la majorité au pouvoir, selon la journaliste Giulia Innocenzi, membre de la rédaction. Le chiffre est rapporté par une journaliste de la rédaction concernée et devrait être manié avec précaution, mais la mécanique est claire : multiplier les recours coûte cher en honoraires, en temps et en prudence rédactionnelle. On n'interdit pas une enquête, on rend son coût insupportable.
Hongrie : le contre-exemple qui complique le récit
L'histoire hongroise oblige à la prudence. Viktor Orbán avait fait de la mainmise sur l'audiovisuel public une signature de son long règne : en 2010, les anciennes structures ont été fusionnées dans le conglomérat MTVA et environ 1 600 salariés ont été remplacés par des personnels alignés. Battu aux législatives d'avril 2026, il a laissé la place à Péter Magyar, conservateur pro-européen qui a fait de la réforme des médias publics l'une de ses priorités.
Le résultat mérite examen. Le groupe, rebaptisé Kozmedia, a suspendu tous ses programmes d'information de la chaîne principale M1 le 7 juillet 2026 - et le premier bulletin n'est revenu que le 20 août, après quarante-quatre jours de silence, sur fond de direction intérimaire nommée par le gouvernement, d'audits internes et de restructuration. Le site indépendant Telex a jugé le bulletin de vingt-cinq minutes équilibré, avec des voix d'opposition, ce qui était inédit sous Orbán. Mais la nomination d'une responsable de l'information passée par des médias liés à l'ancien pouvoir, critiquée par Magyar, a été annulée le lendemain - ce qui a nourri à son tour les reproches d'ingérence gouvernementale. Le groupe affirme qu'aucune des personnes ayant travaillé aux bulletins n'y avait participé ; des salariés ont dit à l'AFP que les effectifs étaient pour l'essentiel inchangés.
Deux leçons. D'abord, l'argument "la droite populiste attaque l'audiovisuel public" décrit une tendance réelle mais pas une loi : une suspension de l'information décidée par un gouvernement pro-européen au nom de la réforme emprunte exactement le levier discrétionnaire dénoncé chez son prédécesseur. Ensuite, une réforme de sauvetage n'est utile que si elle engage les gouvernements suivants. La question n'est pas de savoir si Magyar est sincère, mais si la nouvelle architecture lie le niveau de financement et les nominations à des règles fixes - appel à candidatures ouvert, mandats longs, majorités qualifiées - ou à celui qui gouverne.
Le bouclier européen existe, il n'est pas encore armé
Bruxelles a pourtant légiféré. Le règlement européen sur la liberté des médias (EMFA), applicable depuis le 8 août 2025, encadre le financement de l'audiovisuel public et la nomination de ses dirigeants, et son article 5 protège le secret des sources et la neutralité des désignations. Un an après, en septembre 2026, vingt-trois États membres faisaient encore l'objet d'un suivi renforcé de la Commission ; une seconde vague de rappels formels a été envoyée, avec réponse exigée à la mi-octobre - échéance désormais passée.
La France illustre le décalage : faute d'adaptation, RSF jugeait cet été la loi française "assez obsolète" et le pays en "situation d'illégalité", tandis qu'un rapport du Sénat de juillet 2026 soulignait le caractère regrettable du retard à l'approche des échéances électorales de 2027. L'originalité du texte, rappelée par Anna Herold, cheffe d'unité pour la politique audiovisuelle à la Commission, est qu'il est d'application directe : un journaliste peut l'invoquer devant un tribunal national. Le bouclier n'est donc pas une subvention, c'est un droit justiciable - à condition que quelqu'un s'en serve.
Ce qu'il faut lire dans le texte tchèque
Reste une question simple, qui vaut pour Prague comme pour Varsovie et Bratislava : que disent les articles ? Une dotation pluriannuelle et indexée, fixée par un organisme indépendant - sur le modèle de la commission d'experts allemande qui prépare le niveau de la redevance avant la décision des Länder -, ne ressemble pas à une subvention annuelle arbitrée en conseil des ministres. Des dirigeants nommés à la majorité qualifiée par un conseil de surveillance pluraliste ne se comportent pas comme des dirigeants nommés par le pouvoir. Le montant compte, mais la procédure décide.
Andrej Babiš affirme que personne ne veut contrôler les médias publics. C'est une affirmation vérifiable, et elle ne se vérifie pas dans ses déclarations mais dans les clauses du projet de loi : indexation maintenue ou non, durée de la dotation, mode de désignation de la direction, recours possible. Les 68 % de Tchèques qui jugent, dans un sondage commandé par la Télévision tchèque elle-même, que l'audiovisuel public doit rester à l'écart du contrôle de l'État et de la propriété privée, donnent au débat politique un appui réel, mais qui reste celui d'une enquête d'opinion.
Il existe enfin un argument défendable en sens inverse : la redevance est un prélèvement forfaitaire sur les ménages et les entreprises, y compris modestes, et son remplacement par l'impôt général peut se justifier au nom de la progressivité. Encore faut-il, si l'on déplace l'argent, reconstruire ailleurs le mur qui protégeait son versement. Économiser est légitime. La vraie question est de savoir qui fixera le montant après l'économie - et c'est cette ligne-là, dans le texte, qu'il faut surveiller.