Est-ce qu'Amazon vous fait payer plus cher ? Depuis trois ans, la question revient à chaque nouveau document judiciaire, et l'été a remis une pièce dans la machine. Mais entre ce qu'on lit en scrollant et ce qui atterrit dans votre panier, il y a un monde. On fait le tri.
Il faut d'abord séparer deux dossiers que tout le monde mélange.

Deux dossiers, deux cibles très différentes
Le premier date de septembre 2023 : la Federal Trade Commission (FTC), l'agence fédérale américaine chargée de la protection des consommateurs et de la concurrence, et une coalition d'États (17 au départ, rejoints depuis par d'autres) attaquent Amazon pour abus de position dominante. Le coeur du réquisitoire, ce sont trois algorithmes de prix. Le 7 octobre 2024, un tribunal fédéral a refusé de rejeter les principales accusations portées au titre du droit fédéral de la concurrence. La suite, en revanche, n'a rien de figé : le calendrier du procès reste disputé, les dates annoncées variant selon les sources.
Le second est tout frais : le 31 août 2026, la FTC a de nouveau porté plainte contre Amazon, cette fois devant un tribunal fédéral de Seattle. Objet : la publicité en ligne. Selon l'autorité, le géant aurait "secrètement et systématiquement surfacturé" ses 1,2 million de clients annonceurs en manipulant les enchères qui fixent le prix des annonces, pour en tirer plus de 20 milliards de dollars. Amazon rejette des accusations "malavisées", en assurant qu'un annonceur ne paie jamais plus que le montant de son enchère.
Retenez la distinction, elle est capitale : cette deuxième plainte parle de ce que paient les annonceurs, pas de ce que paie l'acheteur d'une paire de chaussures. Le raccourci "Amazon gonfle vos prix" est un abus de langage. Le vrai sujet pour le consommateur, c'est le premier dossier, et ce que raconte l'algorithme dont le surnom évoque le monstre du Loch Ness.
Project Nessie, l'algorithme qui a mis la FTC sur les dents
Selon la plainte, Amazon a utilisé un système baptisé "Project Nessie" pour tester jusqu'où il pouvait monter ses prix en étant suivi par la concurrence. Le mécanisme reproché : détecter si les rivaux réagissent en s'alignant, puis maintenir le prix plus haut - y compris chez les autres. La FTC chiffre à environ un milliard de dollars les profits excédentaires générés entre 2016 et 2018, et affirme que l'algorithme était éteint pendant les périodes de forte attention médiatique. Amazon soutient que l'outil avait un but anodin et qu'il a été abandonné il y a plusieurs années.
Point essentiel : rien de tout cela n'est jugé. Ce sont des allégations contestées. La présomption d'innocence s'applique, et un tribunal tranchera.
Ce post vient de l'Algorithmic Justice League, un collectif militant : son cadrage ("coercition par l'IA", "tout le monde paie plus") est un point de vue, pas un verdict. Les chiffres cités, en revanche, proviennent bien des documents de la FTC.
Pourquoi c'est si dur à prouver
Parce que tout se joue sans le moindre coup de fil entre concurrents. Une étude de chercheurs de l'université Carnegie Mellon (un document de travail, pas encore une publication validée) éclaire le mécanisme : les algorithmes simples de type "donnant-donnant" - je baisse si tu baisses, je monte si tu montes - se comportent comme des miroirs. Face à eux, un algorithme d'IA plus sophistiqué apprend vite que ses hausses de prix entraînent l'alignement des autres, et qu'il a donc intérêt à monter les prix. Résultat : des prix plus élevés pour tout le monde, sans aucune coordination explicite.
"Cela ne doit pas être interprété comme une entente sur les prix", prévient l'un des auteurs. Et c'est tout le problème des régulateurs : pour qualifier une entente, il faut démontrer une communication ou une coordination. Un algorithme qui devine le comportement de l'autre et en profite ne rentre pas proprement dans la case. Le droit a dix ans de retard sur la technique.
L'autre chaîne : les frais que paient les vendeurs
Il existe un canal bien plus terre-à-terre par lequel la plateforme touche votre portefeuille, et il ne passe pas par un monstre marin. amazon.fr est le premier site e-commerce français, avec 42 millions de visiteurs uniques par mois. Et en Europe, plus de la moitié des ventes réalisées sur Amazon proviennent de vendeurs partenaires indépendants. Ces vendeurs paient : un abonnement (39,99 euros HT par mois pour le plan professionnel), une commission de vente qui grimpe de 5 % à 22 % selon la catégorie, des frais de traitement des commandes, et, s'ils veulent de la visibilité, la logistique FBA et la publicité interne. La DGCCRF le résume : ce sont "généralement de petites entreprises qui ont besoin de la notoriété d'une plateforme pour atteindre les consommateurs".
Or qui dit vendeur dépendant dit marge comprimée. La place de premier plan - la fameuse "Buy Box", où se concentre l'écrasante majorité des ventes, environ 98 % selon la plainte de la FTC - s'attribue selon un mélange de prix, de délais et de performance. Et l'un des algorithmes épinglés fait précisément cela : rétrograder un vendeur qui propose le même produit moins cher en dehors d'Amazon. Traduction : la plateforme décourage la concurrence qui pourrait faire baisser les prix.
Est-ce que le vendeur répercute ses frais sur votre facture ? En partie seulement : la concurrence entre offres, sur une même page produit, limite la casse. Le degré exact de répercussion est mal documenté - c'est justement ce trou que le dossier devra combler.
En Europe, le levier s'appelle le DMA
Ne comptez pas sur Bruxelles pour plafonner un prix. Le règlement sur les marchés numériques (DMA), applicable depuis mars 2024 aux "contrôleurs d'accès" - dont Amazon -, ne dit pas que les prix sont trop élevés : il fixe des règles du jeu. Interdiction de favoriser ses propres services, droit pour les vendeurs de rediriger vers d'autres canaux, accès à certaines données. C'est de la prévention, pas de la sanction tarifaire.
Le bilan est contrasté. La Commission a infligé des amendes de plusieurs centaines de millions d'euros à Meta et Apple fin avril 2025. Puis, en juillet 2026, elle a sanctionné Google (460 millions d'euros pour l'auto-préférence dans Search, 430 millions d'euros pour les restrictions sur le Play Store). Mais elle dépasse systématiquement ses délais indicatifs, et ses décisions de non-conformité finissent devant la justice européenne. Surtout, aucune procédure formelle n'est ouverte contre Amazon à ce jour : la Commission scrute encore, à un stade préliminaire, "le traitement réservé par Amazon aux vendeurs tiers sur sa place de marché".
Alors, ça change quoi pour votre panier ?
Honnêtement ? Pas grand-chose dans l'immédiat.
Le dossier de la FTC se joue aux États-Unis, sur des pratiques passées, et il faudra des années avant une décision définitive. Le calendrier lui-même reste incertain : selon les sources, le procès est annoncé tantôt à l'automne 2026, tantôt au printemps 2027. S'y ajoute un risque politique que des observateurs évoquent depuis 2025 : un possible désengagement du gouvernement fédéral. Dans ce scénario, les États qui ont rejoint la procédure pourraient la poursuivre en leur nom. Rien de tout cela ne fixe le prix de votre prochain achat sur amazon.fr.
Ce qui pourrait bouger, en revanche :
- Si le procès américain établit les faits, il créera un précédent sur les algorithmes de prix "donnant-donnant" - de quoi accélérer les enquêtes ailleurs.
- Si le DMA serre la vis sur la façon dont Amazon traite ses vendeurs tiers, l'effet sera indirect mais réel : plus de pression concurrentielle, donc un peu moins de marge pour la plateforme.
- Votre meilleure arme reste la comparaison. Comparer hors Amazon, c'est précisément le comportement que les algorithmes épinglés cherchent à décourager.
Bref, "Amazon gonfle les prix" n'est pas un fait établi : c'est une accusation sérieuse, documentée, contestée, et en attente de jugement. Ce qui est établi, c'est que la plateforme fixe les règles du jeu, les coûts et la visibilité d'un écosystème où plus de la moitié des ventes passent par des vendeurs qui n'ont pas vraiment le choix. Ça, ce n'est pas un monstre marin. C'est juste de l'économie.