Jensen Huang s'exprimant lors de la cérémonie des prix K.T. Li à Taïwan en 2023.
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Trump, Zuckerberg, Huang : l'alliance tech et ses conséquences pour vos données

Trump réunit Zuckerberg et Huang pour un PCAST inédit. Entre fin du fact-checking et guerres de puces, découvrez comment cette alliance façonne votre avenir numérique.

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Le 26 mars 2026, Donald Trump a officiellement dévoilé la composition du President's Council of Advisors on Science and Technology (PCAST), et le moins que l'on puisse dire, c'est que le casting fait forte impression. Fini le temps des universitaires discrets et des experts anonymes : cette nouvelle mouture ressemble davantage au conseil d'administration d'une multinationale planétaire qu'à un groupe de réflexion scientifique classique. En nommant des figures aussi puissantes que Mark Zuckerberg (Meta), Jensen Huang (Nvidia), Larry Ellison (Oracle), ou encore Sergey Brin (Google), l'administration Trump envoie un message sans équivoque sur la direction qu'elle compte prendre. Il ne s'agit plus simplement de conseiller le président, mais d'aligner les politiques publiques sur les intérêts de la « Big Tech ». Pour le citoyen lambda, cette concentration de pouvoir signifie que les règles régissant l'intelligence artificielle, les réseaux sociaux et la protection des données vont être rédigées par ceux qui les contrôlent déjà. C'est un changement de paradigme majeur, qui touche directement à la façon dont nous consommons l'information et dont notre économie va fonctionner dans la prochaine décennie.

Jensen Huang s'exprimant lors de la cérémonie des prix K.T. Li à Taïwan en 2023.
Jensen Huang s'exprimant lors de la cérémonie des prix K.T. Li à Taïwan en 2023. — 總統府 / CC BY 2.0 / (source)

Le 26 mars 2026, Trump a dévoilé son « Avengers de la tech »

L'annonce du 26 mars 2026 a marqué un tournant dans la relation entre l'État fédéral américain et les géants de la technologie. Ce ne sont pas moins de treize membres nommés en une seule fois, une liste qui se lit comme le « Who's Who » de la Silicon Valley et de l'informatique mondiale. À côté de Zuckerberg et Huang, on retrouve Michael Dell (Dell Technologies), Marc Andreessen (Andreessen Horowitz), Lisa Su (AMD), Fred Ehrsam (Coinbase), et même le physicien John Martinis, pionnier du calcul quantique. La mission officielle de ce conseil est ambitieuse : piloter les États-Unis vers ce que la Maison Blanche appelle le « Golden Age of Innovation » (l'âge d'or de l'innovation).

Il est crucial de comprendre que ce PCAST n'est pas une simple association honorifique. Créé par décret en janvier 2025, il dispose d'un mandat puissant qui court jusqu'en janvier 2027, sauf prolongation. Le conseil peut compter jusqu'à vingt-quatre membres, ce qui laisse la porte ouverte à d'autres nominations prestigieuses. Pourquoi est-ce important pour vous ? Parce que ces individus ne sont pas des technocrates neutres. Ce sont des PDG dont les entreprises sont en première ligne des débats sur la vie privée, la censure, le monopole et l'IA. Leur présence à la table de décision signifie que les futures réglementations américaines seront très probablement façonnées pour favoriser l'innovation rapide, quitte à sacrifier certaines garde-fous éthiques ou sociales. Vos données personnelles et le contenu que vous voyez sur votre écran sont au cœur de leurs préoccupations commerciales, et donc désormais au centre de la stratégie politique de Trump.

Donald Trump et Jensen Huang discutant lors d'une rencontre à un podium avec une installation industrielle en fond.
Donald Trump et Jensen Huang discutant lors d'une rencontre à un podium avec une installation industrielle en fond. — (source)

Treize PDG, un seul président : anatomie d'un conseil sans précédent

La structure de ce nouveau PCAST révèle une concentration de pouvoir inédite dans l'histoire moderne des États-Unis. Le conseil est co-présidé par David Sacks, l'ancien « PayPal Mafia » devenu conseiller spécial pour l'IA et les cryptomonnaies de Trump, et Michael Kratsios, un vétéran de l'administration Trump 1.0, nommé directeur des sciences et de la technologie. Leur rôle consiste à canaliser l'expertise brute de ces treize géants de l'industrie en recommandations politiques concrètes.

Jamais auparavant on n'avait vu autant de dirigeants d'entreprises valant des milliards de dollars réunis en un seul organe consultatif. Sous Obama, le PCAST comprenait certes des figures comme Eric Schmidt, alors patron de Google, mais ils étaient entourés de scientifiques purs et d'universitaires. Ici, la logique est différente : l'administration Trump mise sur une approche « homme d'affaires » de la politique scientifique. La mission officiellement déclarée est de se concentrer sur « les opportunités et les défis que les technologies émergentes présentent pour la main-d'œuvre américaine ». En clair, il s'agit d'assurer que la domination technologique américaine se traduise par de la croissance économique et des emplois, en alignant les intérêts de l'État et de la Tech. Cela s'inscrit dans une dynamique plus large où l'argent et l'influence sont intimement liés.

L'objectif affiché : l'âge d'or de l'innovation

Au-delà de la simple liste de noms prestigieux, c'est la finalité de ce conseil qui interpelle. L'administration Trump ne cache pas son ambition : faire des États-Unis le leader incontesté de l'intelligence artificielle et des technologies émergentes. Mark Zuckerberg lui-même s'est enthousiasmé, déclarant au Wall Street Journal que les États-Unis ont « l'opportunité de devenir un leader mondial de l'IA » et se dit honoré de collaborer à cette entreprise. Cette rhétorique de leadership et de prospérité collective masque mal une réalité plus triviale : celle d'une industrie qui souhaite évoluer sans le carcan des régulations qu'elle juge archaïques.

Les membres de ce conseil ont tous un intérêt personnel et direct aux recommandations qu'ils formuleront. Qu'il s'agisse de la régulation des algorithmes, de la taxation des revenus numériques ou des barrières à l'entrée pour les concurrents étrangers, ces PDG sont désormais en position de conseiller celui qui signe les décrets. C'est un court-circuitage des processus habituels de lobbying : plus besoin de convaincre des intermédiaires, ils sont assis en première rangée. Pour le consommateur, cela promet une accélération technologique, mais aussi une disparition probable des mécanismes de protection qui freinaient jusqu'ici l'appétit des géants du secteur.

Mark Zuckerberg et Jensen Huang installés sur un canapé bleu lors d'un événement intitulé 'ALL-IN'.
Mark Zuckerberg et Jensen Huang installés sur un canapé bleu lors d'un événement intitulé 'ALL-IN'. — (source)

Le PCAST en trois dates : de Bush fils à Trump

L'histoire du PCAST aide à comprendre pourquoi sa forme actuelle est si spectaculaire. Le conseil a été établi par George W. Bush en 2001 via un décret exécutif, dans le but de fournir des avis scientifiques indépendants au président. Sous Barack Obama, le conseil a continué d'exister, comptant dans ses rangs des figures respectées du monde académique et de la recherche, aux côtés de quelques dirigeants d'entreprises comme Schmidt. Même lors du premier mandat de Donald Trump, des figures comme Bob Iger (ex-PDG de Disney) y ont siégé, mais l'ambiance restait celle d'une consultation traditionnelle.

La différence fondamentale en 2026 réside dans l'absence de filtre. Auparavant, le PCAST servait souvent de caisse de résonance à la science académique face au politique. Aujourd'hui, il agit comme une chambre d'enregistrement pour les intérêts industriels. L'alignement est presque total : Zuckerberg a besoin de moins de régulation sur les réseaux sociaux, Huang veut vendre des puces sans entrave, et Ellison cherche des contrats gouvernementaux massifs pour le cloud et l'IA. En intégrant ces acteurs directement au cœur de la Maison Blanche, Trump supprime l'étape intermédiaire du lobbying. Le conseil n'est plus un lieu de débat contradictoire, c'est un tableau de bord stratégique pour faire avancer un agenda commun : la suprématie technologique américaine, peu importe les coûts sociétaux.

D'« ennemi du peuple » à conseiller présidentiel : le revirement de Zuckerberg

Si l'on remonte le fil du temps, la nomination de Mark Zuckerberg au sein du PCAST en mars 2026 aurait semblé de la science-fiction il y a à peine deux ans. En mars 2024, Donald Trump n'hésitait pas à qualifier Facebook d'« ennemi du peuple » lors de ses discours, l'accusant d'être « très malhonnête » et de saboter sa campagne par des méthodes déloyales. L'inimitié semblait totale, historique, insurmontable. Pourtant, dix-huit mois plus tard, les deux hommes se retrouvent alliés dans un même conseil.

Ce retournement spectaculaire n'est pas le fruit du hasard ni d'une réconciliation amicale. C'est le résultat d'un calcul politique froid et méticuleux de la part de Zuckerberg, qui a compris que l'administration Trump pouvait être l'allié le plus puissant pour faire avancer les intérêts de Meta, notamment en matière de régulation de l'IA et de liberté d'expression sur les plateformes. C'est une leçon de Realpolitik à la sauce numérique : quand les intérêts convergent, les inimitiés passent à la trappe. Pour l'utilisateur, cela signifie que la plateforme qui héberge ses souvenirs, ses conversations et ses centres d'intérêt est désormais dirigée par un homme qui a changé d'allégeance politique pour protéger son entreprise.

Portrait corporate de Mark Zuckerberg en chemise noire.
Portrait corporate de Mark Zuckerberg en chemise noire. — (source)

Un million de dollars, un dîner à Mar-a-Lago et une salle de bal

Pour comprendre ce virage à 180 degrés, il faut regarder les chiffres et les symboles. La réconciliation a commencé physiquement en novembre 2024, par un dîner privé dans l'enceinte ultra-sélecte de Mar-a-Lago, le club de golf de Trump en Floride. L'objectif affiché était d'améliorer les relations, mais le message politique était clair : Meta venait tendre la branche d'olivier. Ce geste diplomatique a été suivi d'une transaction financière majeure en décembre 2024 : Meta a versé un million de dollars au fonds d'investiture de Donald Trump. Il faut noter que l'entreprise n'avait fait aucun don similaire pour l'investiture de Trump en 2017, ni pour celle de Joe Biden en 2021.

Cette contribution s'inscrit dans un mouvement plus large de la Silicon Valley, où Google et NVIDIA ont également chacun mis un million de dollars sur la table. Mais l'implication de Meta va encore plus loin. Selon les informations rapportées par Engadget, Zuckerberg a personnellement contribué, aux côtés d'autres géants de la tech, au financement de la rénovation de la salle de bal de la Maison Blanche pour les festivités d'investiture. C'est une transaction à la fois financière et symbolique : « toi tu finances ma fête, moi je t'ouvre les portes du pouvoir ». C'est une version moderne du quid pro quo, où l'accès politique s'achète, ce qui pose évidemment de sérieuses questions sur l'indépendance future des régulations touchant Meta.

Le jour où Meta a enterré le fact-checking

Le point de non-retour dans cette alliance s'est produit en janvier 2025. Meta a annoncé la fin de son programme de fact-checking indépendant aux États-Unis, un pilier de sa politique de modération depuis plusieurs années. Zuckerberg a justifié ce choix en déclarant que les modérateurs tiers étaient devenus « trop biaisés politiquement », reprenant littéralement une critique centrale du discours trumpien. À la place, l'entreprise a décidé d'adopter le modèle des « Community Notes » d'X (anciennement Twitter), où la correction des contenus est assurée par les utilisateurs eux-mêmes, sans intervention centralisée.

Ce changement n'est pas anecdotique. Il marque l'abandon d'une approche professionnelle de la lutte contre la désinformation au profit d'un modèle participatif, beaucoup plus volatil et subjectif. En parallèle, Meta a opéré un remplacement au sommet : Joel Kaplan, un républicain de longue date, a remplacé Nick Clegg (ancien vice-Premier ministre britannique) comme responsable des affaires globales. Dans la foulée, le patron de l'UFC, Dana White, figure de proue de l'entourage de Trump, a rejoint le conseil d'administration de Meta. En août 2024, Zuckerberg avait déjà publiquement regretté les pressions subies sous l'administration Biden pour censurer davantage de contenus liés au COVID-19. En alignant ainsi sa rhétorique et sa structure interne sur les désirs de la nouvelle administration, Zuckerberg s'est assuré une place de choix dans le paysage politique de Trump.

Un groupe de dirigeants de la tech en tenue de soirée réunis autour d'une table lors d'un dîner formel.
Un groupe de dirigeants de la tech en tenue de soirée réunis autour d'une table lors d'un dîner formel. — (source)

L'offensive Jensen Huang : la guerre des puces avec la Chine

L'autre figure centrale de ce PCAST est Jensen Huang, le patron de Nvidia. Contrairement à Zuckerberg qui a dû se battre pour regagner les faveurs de Trump, Huang a mené une offensive diplomatique et commerciale d'une redoutable efficacité pour sécuriser ses intérêts. L'enjeu pour lui est colossal : la Chine est le deuxième marché mondial pour les puces électroniques, un marché indispensable pour le business de l'intelligence artificielle.

Depuis le début du second mandat de Trump, Huang ne ménage pas ses efforts pour influencer la politique industrielle américaine. Il a compris que pour prospérer, Nvidia avait besoin de vendre à la Chine tout en rassurant les États-Unis sur la sécurité nationale. Sa stratégie a consisté à plaider pour une voie médiane qui permettrait aux entreprises américaines de continuer à fournir la technologie nécessaire à Pékin, sans toutefois donner accès à la pointe de la recherche militaire. C'est un équilibre dangereux, mais Huang a réussi à le vendre comme une nécessité économique. Sa nomination au PCAST n'est donc pas une surprise, c'est la consécration d'une campagne d'influence réussie.

De 95 % du marché chinois à zéro, puis le grand retour

L'automne 2025 a marqué un moment crucial dans l'offensive de Huang. En octobre, face à la menace de nouvelles interdictions d'exportation, il a sorti l'artillerie lourde. Lors de différentes interventions médiatiques et auprès des décideurs politiques, il a qualifié les restrictions draconiennes sur les ventes de puces à la Chine d'« erreur stratégique ». Ses chiffres sont frappants : à cause des sanctions américaines, Nvidia avait vu sa part de marché chinois, qui dominait à hauteur de 95 %, s'effondrer quasiment à zéro en quelques mois.

Cette déclaration était audacieuse. Elle mettait directement le président Trump face à une contradiction : protéger la sécurité nationale à tout prix, ou permettre à l'un des joyaux de l'industrie américaine de perdre des milliards de dollars de revenus. Huang a habilement argumenté que si les États-Unis ne vendaient pas ces puces, les entreprises chinoises les développeraient elles-mêmes, rendant inutiles les sanctions et perdant in fine la suprématie technologique américaine. Son argumentaire a visiblement trouvé un écho favorable au sein de l'administration, séduite par cette vision pragmatique où l'Amérique reste indispensable. L'annonce de son entrée au PCAST, quelques mois plus tard, semble être la récompense de cette bataille politique gagnée d'avance.

Mark Zuckerberg et Jensen Huang en costume officiel lors d'une réunion de conseil technologique.
Mark Zuckerberg et Jensen Huang en costume officiel lors d'une réunion de conseil technologique. — (source)

La rencontre de décembre 2025 et le feu vert pour les puces H200

L'aboutissement de cette stratégie a eu lieu en décembre 2025, lors d'une rencontre directe entre Jensen Huang et Donald Trump à la Maison Blanche. À l'issue de cet entretien, le président a annoncé sur sa plateforme Truth Social une décision historique : l'autorisation pour Nvidia de vendre ses puces H200, l'une des technologies les plus avancées pour l'IA, aux clients chinois approuvés. C'est une victoire éclatante pour le patron de Nvidia, qui a réussi à contourner l'opposition des faucons du Pentagone et du Congrès.

L'accord, cependant, comporte une forte dose de « Trumpisme » économique. Selon les informations rapportées par The Guardian, l'annonce précise que les États-Unis recevront 25 % des revenus de ces ventes, une taxe directe sur les transactions commerciales avec Pékin qui s'ajoute aux conditions de sécurité nationale. Cette décision a suscité l'inquiétude de plusieurs sénateurs démocrates, comme Elizabeth Warren et Andy Kim. Ils ont envoyé des lettres au secrétaire au Commerce, Howard Lutnick, mettant en garde contre le risque de voir ces technologies servir à renforcer la surveillance, la censure et les applications militaires du régime chinois. Ces voix critiques ont été noyées par le triomphe commercial de l'annonce.

La fin du fact-checking et l'impact sur votre feed Instagram

Au-delà des jeux de pouvoir à Washington, ces nominations ont des conséquences directes et immédiates sur l'expérience quotidienne des utilisateurs, et en particulier sur la jeune génération qui a grandi avec Instagram et TikTok. L'arrivée de Zuckerberg au PCAST n'est pas une simple ligne sur un CV, c'est un signal fort que le gouvernement américain ne risque pas d'entraver les nouvelles orientations de Meta en matière de modération.

Pour les 16-25 ans, cela signifie que leur fil d'actualité va devenir un espace encore plus sauvage. Avec la fin du fact-checking indépendant et la généralisation des « Community Notes », la responsabilité de vérifier l'information est déplacée de l'entreprise vers la communauté. Dans le meilleur des mondes, cela favorise l'autorégulation ; dans la réalité, cela ouvre grand la porte à la propagation de rumeurs et de fausses informations avant qu'elles ne soient éventuellement corrigées. Le modèle de X, qui sert de référence, montre souvent que la correction intervient bien après que la fausse information ait été vue par des millions de personnes. C'est un changement majeur dans l'écosystème de l'information numérique : la vérité devient un processus continu et conflictuel, plutôt qu'un pré-requis validé par un tiers.

Pourquoi votre feed Instagram risque de ressembler davantage à X

Il est important de comprendre les mécanismes techniques derrière ce changement. Les « Community Notes » fonctionnent sur un principe de consensus entre les utilisateurs. Si une publication est signalée comme trompeuse, d'autres utilisateurs peuvent proposer une note corrective. Si ces utilisateurs viennent d'horizons politiques et géographiques opposés, la note est publiée. Ce système a l'avantage d'être décentralisé, mais il a le défaut d'être lent. Entre le moment où une vidéo deepfake est postée et le moment où elle est signalée, il peut s'écouler plusieurs heures, voire plusieurs jours.

Pour un jeune utilisateur qui scrolle son feed Instagram ou Threads pendant ces heures, la désinformation devient indiscernable de la réalité. De plus, ce changement s'accompagne d'une révision des algorithmes de recommandation. La fin du fact-checking est souvent corrélée à une volonté de favoriser l'engagement à tout prix, quitte à promouvoir du contenu polarisant ou sensationnel. On risque de voir le feed évoluer vers un modèle qui privilégie l'émotion brutale et la viralité sur la vérification. Pour les créateurs de contenu, cela signifie également qu'ils devront naviguer dans un environnement où la véracité de leurs propos sera moins importante que leur capacité à générer des réactions.

Mark Zuckerberg parlant lors de la conférence TechCrunch à San Francisco en 2012.
Mark Zuckerberg parlant lors de la conférence TechCrunch à San Francisco en 2012. — TechCrunch / CC BY 2.0 / (source)

L'Europe régule, les États-Unis dérégulent : le grand écart

Il est fascinant de constater le contraste frappant entre l'approche américaine et celle qui est en train de se dessiner de l'autre côté de l'Atlantique. Tandis que Donald Trump et son conseil de la tech choisissent la voie de la dérégulation, l'Europe et le Royaume-Uni maintiennent la pression sur les plateformes. Le Digital Services Act (DSA) en Europe impose des obligations strictes en matière de modération et de transparence des algorithmes. Londres ne reste pas en reste, avec des réglementations spécifiques sur la sécurité en ligne pour les mineurs.

Pour un jeune Français ou Belge qui utilise Instagram, cela crée une situation paradoxale. L'application sur son téléphone est techniquement la même que celle utilisée par un Américain, mais les règles qui la régissent sont totalement différentes. En Europe, les contenus haineux ou trompeurs sont plus susceptibles d'être retirés par des modérateurs professionnels. Aux États-Unis, ils resteront en ligne tant que la communauté ne se mobilisera pas pour les corriger. Ce « grand écart » réglementaire risque de créer un internet à deux vitesses. Cependant, les géants de la tech détestent gérer des règles différentes selon les pays, et on peut parier que le PCAST tentera d'utiliser son influence pour faire pression sur l'Europe et l'encourager à assouplir ses propres normes. C'est une bataille géopolitique qui se joue non pas avec des chars, mais avec des lignes de code et des politiques de modération.

IA, puces et « America First » : les futurs conflits d'intérêts

Malgré l'alliance apparente scellée au sein du PCAST, il serait naïf de croire que les intérêts de la Silicon Valley et ceux de l'administration Trump sont parfaitement alignés sur le long terme. Le programme « America First » de Trump est intrinsèquement protectionniste et méfiant envers l'étranger, tandis que les géants de la tech opèrent dans une économie globalisée où les frontières sont poreuses, surtout pour le numérique.

Des tensions inévitables vont émerger, et le PCAST deviendra le théâtre de ces négociations. Le conseil dispose d'un pouvoir consultatif, pas exécutif, mais ses recommandations façonneront la législation, notamment à travers des lois comme le GAIN AI Act. Les frictions les plus vives se manifesteront probablement sur deux fronts : la régulation de l'IA aux États-Unis et la gestion des exportations technologiques vers la Chine. Ces dossiers sont complexes car ils opposent la liberté d'entreprendre et la souveraineté nationale. Pour l'instant, l'entente cordiale règne, mais dès que les décisions concrètes devront être prises, les divergences d'intérêts ressortiront.

Jensen Huang contre le GAIN AI Act

L'un des points de blocage potentiels les plus sérieux concerne la régulation de l'intelligence artificielle sur le sol américain. Jensen Huang a été très clair sur sa position : il s'oppose fermement à une régulation morcelée, État par État. Lors de ses échanges avec Trump et dans ses déclarations publiques rapportées par CNBC, il n'a pas hésité à dire qu'une régulation état par état « ferait s'arrêter l'industrie » et créerait des problèmes de sécurité nationale.

Huang plaide pour une régulation fédérale unique, simplifiée et prévisible, qui permettrait aux entreprises de planifier leurs investissements sans craindre un labyrinthe juridique à chaque frontière. Le problème, c'est que l'approche décentralisée séduit aussi beaucoup de conservateurs qui voient là un moyen de limiter le pouvoir fédéral. Si le Congrès commence à légiférer État par État sur l'IA, comme certains l'envisagent, Huang se retrouvera en position d'opposition frontale avec une partie de la base politique de Trump. C'est un pari risqué pour le patron de Nvidia, qui ne pourra pas compter uniquement sur sa relation personnelle avec le président pour bloquer des législations votées par le Congrès.

La Chine, le point de rupture entre Silicon Valley et Maison Blanche

L'autre sujet qui va inévitablement créer des fractures, c'est la Chine. L'autorisation des ventes de puces H200 en décembre 2025 a été une victoire, mais elle ne résout pas le problème de fond. Donald Trump utilise la technologie comme un levier géopolitique majeur dans sa rivalité avec Pékin. Pour lui, l'objectif est de maintenir une pression maximale pour faire plier l'économie chinoise et négocier des avantages commerciaux pour l'Amérique.

Pour Jensen Huang et d'autres dirigeants de la tech, la Chine n'est pas seulement un rival, c'est surtout le plus grand marché de croissance au monde. Ils ne veulent pas se contenter de vendre des produits sous perfusion gouvernementale avec une taxe de 25 % ; ils veulent l'accès libre et illimité pour maximiser leurs profits. Si la politique étrangère de Trump se durcit davantage, par exemple avec de nouvelles sanctions sur les infrastructures cloud ou des restrictions sur les transferts de technologie liée à l'IA, les PDG du PCAST devront choisir entre leur devoir patriotique (du moins officiel) et les intérêts de leurs actionnaires. Les inquiétudes soulevées par des sénateurs comme Elizabeth Warren sur la sécurité nationale ne risquent pas de s'apaiser. Au contraire, à mesure que l'IA deviendra plus critique pour la défense et l'économie, la tentation de verrouiller les exportations deviendra forte, créant un fossé irréversible entre la Maison Blanche et la Silicon Valley.

Un contrat social numérique écrit sans vous

La composition de ce nouveau PCAST nous interroge sur l'état de notre démocratie technologique. Nous sommes arrivés à un point où les règles qui régissent l'espace numérique — cet espace où nous vivons, travaillons, votons et aimons — sont rédigées par une poignée de milliardaires non élus, en concertation avec un président populiste. Aucun de nous n'a voté pour Mark Zuckerberg ou Jensen Huang, et pourtant, leurs décisions vont avoir plus d'impact sur notre quotidien que celles de beaucoup de nos élus locaux.

Ce conseil est la négociation d'un nouveau contrat social numérique, mais elle se fait à huis clos. Ce n'est pas un débat public ouvert à la société civile, aux associations de défense des droits de l'homme ou aux représentants des minorités. C'est une table ronde de privilégiés qui déterminent l'avenir de l'innovation en fonction de leurs propres indicateurs de performance : le cours de l'action et la domination du marché. Les recommandations du PCAST ne seront probablement pas des textes de loi, mais elles orienteront les décrets, les nominations et les priorités budgétaires de l'État fédéral pour les deux prochaines années.

L'absence de contre-pouvoirs dans la sphère numérique

Le problème fondamental de cette approche réside dans l'absence totale de contre-pouvoirs. Dans une démocratie saine, les décisions économiques et sociales sont le résultat d'une tension entre les intérêts privés, les besoins publics et la protection des citoyens. Ici, la table est biaisée dès le départ. Les consommateurs, les associations de défense de la vie privée, les syndicats de travailleurs de la tech : aucun de ces groupes n'est représenté au PCAST. Pourtant, ce sont eux qui subissent directement les conséquences des algorithmes de recommandation, de la modération automatisée ou de l'exploitation des données.

Zuckerberg et Huang sont là pour défendre les intérêts de leurs actionnaires, pas pour garantir l'éthique de l'IA ou la santé mentale des utilisateurs. Le risque est de voir une dérégulation totale se profiler sous couvert d'innovation. Si le PCAST conseille de supprimer toutes les barrières à l'expansion de l'IA pour « rattraper la Chine », qui s'assurera que ces technologies ne seront pas utilisées pour du profilage massif ou de la surveillance discriminatoire ? L'histoire récente a montré que l'autorégulation de la Big Tech est un mythe. Laisser ces mêmes acteurs écrire les règles du jeu pour les années à venir revient à demander au loup de garder la bergerie, en espérant qu'il se contentera d'observer les brebis sans les croquer.

Vers une privatisation de la régulation

Ce que nous observons avec le PCAST est, en réalité, une forme de privatisation de la régulation. L'État américain délègue sa responsabilité de définir l'intérêt général à une poignée d'acteurs privés. C'est une tentation forte pour les gouvernements : plutôt que de se battre contre des entreprises puissantes pour les réguler, on les intègre au processus décisionnel. Cela permet de paraître « pro-business » et de bénéficier de l'expertise technique du secteur, mais au prix d'une perte de souveraineté démocratique.

Cette dynamique crée un précédent dangereux. Si les règles de l'internet sont dictées par des contrats privés et des accords informels à la Maison Blanche, que restera-t-il du pouvoir du législateur ? Les élus du Congrès risquent de devenir des spectateurs impuissants, incapables de comprendre les enjeux techniques ou de contester l'autorité des « experts » du PCAST. Pour les citoyens, cela signifie une dilution de leur pouvoir politique. Le seul levier qui restera sera celui de la contestation sociale, des boycotts ou des mouvements de désobéissance numérique, car les urnes ne suffiront plus à infléchir une trajectoire décidée dans des salles de réunion fermées.

Conclusion

L'assemblage de ce conseil de la tech autour de Donald Trump redéfinit en profondeur le rapport de force entre le politique et le numérique. Nous avons assisté à un rapprochement spectaculaire, orchestré par des transactions financières, des révisions idéologiques opportunistes et des calculs géopolitiques à court terme. Que ce soit le retour en grâce de Zuckerberg ou les manœuvres de Huang pour vendre ses puces, tout indique que l'innovation et le profit dictent désormais la loi, relayés par une administration qui y voit son intérêt politique.

Ce qui est en jeu, c'est bien plus que l'organisation de quelques réunions à la Maison Blanche. C'est le cadre même de notre avenir numérique qui est en train d'être écrit : un cadre où le fact-checking peut disparaître au profit du buzz, où l'exportation de technologies sensibles se négocie comme une transaction immobilière, et où la régulation est vue comme un frein plutôt qu'une protection. Le PCAST symbolise cette ère nouvelle où la technologie et la politique ne font plus qu'un, pour le meilleur ou pour le pire. Il nous appartient, en tant que citoyens et utilisateurs, de lire entre les lignes de ce nouveau contrat social que l'on nous impose sans notre avis.

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Questions fréquentes

Qui compose le PCAST en 2026 ?

Le conseil est formé de dirigeants majeurs de la tech, incluant Mark Zuckerberg (Meta), Jensen Huang (Nvidia), Larry Ellison (Oracle) et Sergey Brin (Google), aux côtés d'autres PDG comme Michael Dell et Lisa Su.

Pourquoi Zuckerberg a-t-il rejoint Trump ?

Zuckerberg a opéré un revirement politique complet, financé par un don d'un million de dollars et un dîner à Mar-a-Lago, afin d'aligner Meta sur la nouvelle administration et d'influencer la régulation de l'IA.

Jensen Huang peut-il vendre en Chine ?

Après avoir averti que les sanctions détruiraient sa part de marché, Huang a obtenu l'autorisation de vendre ses puces H200 en Chine, sous réserve de taxes et de conditions de sécurité américaines.

Quelle est la mission de ce conseil ?

L'objectif officiel est de lancer un "âge d'or de l'innovation" en alignant les politiques publiques sur les intérêts des entreprises technologiques pour assurer la domination américaine en IA et économie.

Meta a-t-elle arrêté le fact-checking ?

Oui, en janvier 2025, Meta a mis fin à son programme de vérification indépendante aux États-Unis pour adopter le modèle des "Community Notes", abandonnant une partie de sa lutte contre la désinformation.

Sources

  1. President Trump Announces Appointments to President's Council of ... · whitehouse.gov
  2. bbc.com · bbc.com
  3. Zuckerberg, Huang, Brin, Dell... Donald Trump réunit le gratin de la tech américaine dans son conseil spécial pour dominer le secteur · bfmtv.com
  4. cnbc.com · cnbc.com
  5. Mark Zuckerberg, Jensen Huang and Sergey Brin join Trump's tech advisory panel · engadget.com
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Chloé Jabot @buzz-tracker

Je vis sur TikTok comme d'autres vivent sur Terre. À 22 ans, j'ai déjà prédit trois tendances virales avant qu'elles n'explosent – dont un challenge dance que j'ai vu naître dans un live à 3h du matin. Étudiante en communication digitale à Paris, je stage dans une agence qui surveille les réseaux sociaux pour des grandes marques. Mon feed For You est tellement bien calibré que mes amis m'envoient des screenshots pour savoir si c'est « encore tendance » ou « déjà cringe ». Réponse en moins de 10 secondes, toujours.

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