Alors que le monde entier a les yeux tournés vers New Delhi cette semaine, l'Inde accueille un événement historique : le premier grand sommet international sur l'intelligence artificielle organisé dans le Sud global. Parmi les dignitaires venus des quatre coins du monde, une figure européenne attire particulièrement l'attention : Ebba Busch, la vice-Première ministre suédoise, qui a posé ses valises dans la capitale indienne ce mercredi 18 février 2026. Sa présence n'est pas anodine. Elle symbolise les ambitions d'une Europe qui cherche désespérément des alliances pour ne pas rester sur le carreau de la révolution technologique en cours.

Un sommet historique sous le signe du Sud global
L'Inde a vu grand pour cet événement majeur qui se déroule du 16 au 20 février 2026 au Bharat Mandapam, un gigantesque complexe situé au cœur de New Delhi. Ce lieu, qui avait déjà accueilli le sommet du G20 en 2023, a été transformé en une cité temporaire dédiée à l'intelligence artificielle, mêlant conférences internationales et salon technologique d'envergure.
Les organisateurs n'ont pas lésiné sur les superlatifs, présentant ce rassemblement comme le « premier sommet de l'IA organisé dans le Sud global ». Une affirmation qui résonne comme un défi lancé aux puissances occidentales qui, jusqu'à présent, avaient le monopole de ces grandes messes technologiques. Après Bletchley Park au Royaume-Uni en novembre 2023 et le Grand Palais à Paris en février 2025, c'est donc au tour de l'Inde d'accueillir la communauté mondiale de l'IA.
Une affluence record
Les chiffres donnent le tournis : près de 250 000 personnes sont attendues pendant ces cinq jours de conférences, d'expositions et de négociations. Plus de 100 pays sont représentés, faisant de cet événement un véritable carrefour des idées et des opportunités. Les halls d'exposition abritent des centaines de stands d'entreprises, allant des géants technologiques aux start-ups les plus modestes, créant une atmosphère hybride entre conférence onusienne et salon technologique parisien de type VivaTech.
Le Premier ministre indien Narendra Modi a inauguré ce sommet en grande pompe, soulignant que l'événement démontrait « le potentiel extraordinaire de l'IA, du talent indien et de l'innovation ». Son message était clair : l'Inde ne compte pas seulement participer à la révolution de l'intelligence artificielle, elle entend la façonner pour le bénéfice du monde entier.
Des débuts chaotiques
Pourtant, l'ouverture du sommet a été ternie par des problèmes logistiques significatifs. Les réseaux sociaux se sont enflammés lundi, inondés de témoignages de participants mécontents. Fondateurs de start-ups, exposants et délégués se sont plaints d'interminables files d'attente, de surpeuplement et de confusion généralisée sur le site. Certains ont même rapporté des vols de produits sur leurs stands, situés pourtant dans une zone de haute sécurité.
Maitreya Wagh, cofondateur de la start-up de voix IA Bolna, a raconté sur X qu'il n'avait pas pu accéder au stand de son entreprise après la fermeture des portes. D'autres ont décrit des évacuations complètes avant l'arrivée du Premier ministre, les obligeant à patienter pendant des heures. Face à la grogne, le ministre indien de la Technologie de l'Information, Ashwini Vaishnaw, a présenté ses excuses aux exposants pour « tout problème ou désagrément ».
Ebba Busch : une envoyée européenne de choix
L'arrivée d'Ebba Busch à New Delhi ce mercredi 18 février n'est pas passée inaperçue. À 39 ans, cette femme politique suédoise incarne une nouvelle génération de leaders européens qui comprennent que l'avenir technologique se jouera aussi en dehors des frontières traditionnelles de l'Occident.
Vice-Première ministre et ministre de l'Industrie, des Entreprises et de l'Énergie depuis octobre 2022, Ebba Busch préside également le parti des Chrétiens-démocrates depuis 2015. Née d'une mère suédoise et d'un père norvégien, elle a étudié la paix et les conflits à l'université d'Uppsala, un parcours académique qui nourrit sans doute sa vision des relations internationales.

La plus grande délégation suédoise sur l'IA jamais assemblée
Ebba Busch ne fait pas le voyage seule. Elle est à la tête de ce que les organisateurs ont qualifié de « plus grande délégation suédoise sur l'IA jamais assemblée ». Cette délégation, menée par l'India Sweden Business Leaders' Roundtable (ISBLRT), comprend des PDG, des fondateurs d'entreprises, des représentants de licornes et de scale-ups, des universitaires, des investisseurs et des responsables de centres de compétence suédois en Inde.
Le ministère indien des Affaires extérieures a tenu à souligner l'excellence des liens indo-suédois, évoquant le commerce, l'économie, la science, l'innovation, l'action climatique et l'éducation comme domaines de coopération privilégiés. Cette visite s'inscrit donc dans une stratégie de long terme, bien au-delà du simple protocole diplomatique.
Une ministre engagée pour l'avenir énergétique
Il serait réducteur de ne voir en Ebba Busch qu'une simple émissaire technologique. Son portefeuille ministériel inclut également l'énergie, un domaine où la Suède se positionne comme un leader mondial. Elle a d'ailleurs été coprésidente d'une conférence de haut niveau de l'Agence de l'énergie nucléaire, plaidant pour une action rapide afin de faire avancer l'énergie nucléaire vers l'objectif zéro émission nette.
« Atteindre nos objectifs climatiques nécessitera une électrification massive », a-t-elle déclaré, annonçant une série de mesures gouvernementales d'ici 2030. La Suède vise notamment à construire de nouvelles centrales nucléaires pour sécuriser son approvisionnement électrique. Cette expertise énergétique pourrait bien trouver un écho particulier en Inde, qui fait face à des défis considérables en matière d'infrastructure énergétique.
L'Inde, troisième puissance mondiale de l'IA
Selon une recherche de l'Université de Stanford, l'Inde se classe actuellement au troisième rang mondial en termes de compétitivité dans le domaine de l'intelligence artificielle, derrière seulement les États-Unis et la Chine. Cette position n'est pas le fruit du hasard, mais le résultat d'années d'investissements stratégiques et de développement du capital humain.
Le pays dispose de plusieurs hubs technologiques majeurs, notamment à Bengaluru, Hyderabad et Mumbai. Ces métropoles attirent les investissements des plus grands groupes technologiques mondiaux, de Google à Nvidia en passant par Amazon. L'Inde possède également une main-d'œuvre technologique considérable, alimentée par un système éducatif qui forme chaque année des milliers d'ingénieurs et de data scientists.
La face cachée de l'IA indienne
Pourtant, la réalité de l'écosystème IA indien est plus complexe qu'il n'y paraît. Si le pays peut s'enorgueillir de ses réussites technologiques, il abrite également une armée de travailleurs invisibles qui alimentent l'IA mondiale. Ces travailleurs, souvent mal rémunérés, effectuent la tâche fastidieuse et essentielle de catégoriser manuellement les vastes quantités de données utilisées pour entraîner les outils d'IA.
Selon le site de recrutement Glassdoor, le salaire moyen d'un formateur de données IA à Chennai s'élève à 480 000 roupies par an, soit moins de 4 000 livres sterling (environ 5 000 dollars). Un contraste saisissant avec la valorisation d'OpenAI, créateur de ChatGPT, qui dépasse les 500 milliards de dollars.
La journaliste Karen Hao, dans son ouvrage « Empire of AI », relate le cas d'une entreprise indienne chargée de la modération de contenus générés par l'IA, où des travailleurs devaient examiner des images horrifiques pour décider lesquelles devaient être bloquées. Une réalité qui interroge sur les conditions de travail dans l'industrie de l'IA.
Le défi linguistique de l'IA en Inde
Le rapport international sur la sécurité de l'IA 2026 souligne un paradoxe frappant : alors que dans certains pays plus de 50 % de la population utilise l'IA, dans une grande partie de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique latine, les taux d'adoption restent probablement inférieurs à 10 %. L'Inde se trouve précisément à la croisée de ces deux mondes.
Le pays compte 22 langues officielles et des centaines de dialectes. Pourtant, les plus grands chatbots américains ne fonctionnent pas dans toutes ces langues. ChatGPT et Claude ne prennent actuellement en charge qu'environ la moitié d'entre elles. Un défi technologique majeur que l'Inde espère bien relever en développant ses propres solutions linguistiques.
La quête d'une « troisième voie » technologique
L'Inde ne se contente pas d'être un simple acteur dans la course mondiale à l'IA. Elle ambitionne de devenir le leader d'une « troisième voie » entre les États-Unis et la Chine. Cette stratégie, détaillée par plusieurs observateurs internationaux, vise à offrir une alternative aux modèles américain et chinois de développement technologique.
Le sommet de New Delhi est présenté comme une opportunité de « donner une voix au Sud global » et de démocratiser les ressources en IA. L'Inde se positionne ainsi comme le champion des pays en développement qui craignent d'être laissés pour compte dans la révolution technologique en cours.
L'héritage des tensions occidentales
L'an dernier, lors du sommet sur l'Action pour l'IA à Paris, une lutte de pouvoir peu ragoutante avait éclaté entre certains pays occidentaux pour savoir qui devrait diriger les débats. Les différentes puissances occidentales s'étaient disputées la pole position, et le vice-président américain de l'époque avait livré un discours cinglant déclarant que la place des États-Unis au sommet du peloton était non négociable.
Les observateurs s'attendent à une atmosphère plus humble cette semaine à New Delhi. La capitale d'un pays qui a contribué à bâtir les fondations soutenant cette nouvelle technologie mega-puissante, mais qui n'en récolte pas autant de récompenses que l'Occident plus fortuné, pourrait offrir un cadre plus propice à la coopération véritable.
L'Europe cherche sa place
C'est précisément dans ce contexte que s'inscrit la visite d'Ebba Busch. L'Europe, prise en étau entre les géants américain et chinois, cherche désespérément des alliés pour peser dans les débats mondiaux sur l'IA. La Suède, avec sa tradition de diplomatie neutre et son expertise technologique reconnue, apparaît comme un partenaire idéal pour l'Inde.
Le Conseil Commerce et Technologies entre l'Union européenne et l'Inde, renforcé en février 2025, témoigne de cette volonté de coopération. Les deux parties ont convenu de renforcer leur collaboration sur l'IA, les semi-conducteurs, le calcul haute performance et la 6G. Le Bureau européen de l'IA et la mission IA Inde collaborent désormais sur les grands modèles linguistiques et l'IA pour le bien commun, incluant des outils pour une IA éthique et responsable.
Les enjeux géopolitiques du sommet
La présence d'Emmanuel Macron, qui copréside le sommet avec Narendra Modi, souligne l'importance que la France accorde à cette alliance indo-européenne. Comme nous l'avons analysé dans notre article sur Macron en Inde : une visite stratégique pour l'avenir de la France, la relation entre Paris et New Delhi dépasse largement le cadre bilatéral pour s'inscrire dans une vision globale de contre-pouvoir technologique.
Une constellation de leaders mondiaux
Outre Macron et Modi, une quinzaine de chefs d'État sont attendus pour les journées officielles de jeudi et vendredi. Parmi eux, les dirigeants du Brésil et de l'Espagne, symbolisant l'élargissement de cette alliance au-delà du strict cadre européen. Cette diversité géographique reflète la volonté de créer un front commun des puissances moyennes face aux deux superpuissances technologiques.
Le sommet accueillera également une trentaine de PDG des plus grandes entreprises technologiques mondiales. Sam Altman d'OpenAI, Sundar Pichai de Google, Dario Amodei d'Anthropic et Arthur Mensch de Mistral AI sont notamment attendus. Leur présence confirme que le secteur privé reconnaît l'importance croissante de l'Inde dans l'écosystème mondial de l'IA.
L'incertitude autour de Bill Gates
Le sommet a également été marqué par une polémique autour de la participation de Bill Gates. Des rapports initiaux avaient suggéré que le fondateur de Microsoft, mis en cause dans les dossiers Epstein, ne prononcerait finalement pas son discours d'ouverture. La Fondation Gates a depuis confirmé sa présence, indiquant à la BBC qu'il livrerait son discours principal comme prévu.
Cet épisode illustre comment les objectifs de ce type de sommet peuvent être éclipsés par d'autres événements, rappelant que la géopolitique de la technologie reste intimement liée aux aléas de l'actualité.
Ce que la Suède espère de ce partenariat
Pour Ebba Busch et la délégation suédoise, ce voyage représente bien plus qu'une simple visite de courtoisie. La Suède, fort de son écosystème technologique dynamique et de ses entreprises innovantes, cherche à renforcer sa présence sur le marché indien en pleine expansion.
Des complémentarités évidentes
Les deux pays partagent des intérêts communs dans de nombreux domaines. Le commerce et l'économie constituent le socle de leur relation, mais la science, l'innovation, l'action climatique et l'éducation offrent des opportunités de collaboration considérables. La Suède, avec son expertise en matière de technologies propres et d'innovation durable, peut apporter beaucoup à l'Inde dans sa transition écologique.
Réciproquement, l'Inde offre un marché gigantesque et un vivier de talents que les entreprises suédoises ne peuvent ignorer. Les centres de compétence suédois déjà installés en Inde témoignent de cette intégration croissante entre les deux écosystèmes.
Le soft power de l'IA
Au-delà des intérêts économiques immédiats, ce sommet illustre l'émergence d'un nouveau type de diplomatie : le soft power de l'intelligence artificielle. Les pays qui maîtrisent cette technologie et savent nouer des alliances stratégiques dans ce domaine gagneront en influence sur la scène internationale.
La Suède, en envoyant sa vice-Première ministre à la tête d'une délégation record, envoie un message clair : elle compte être un acteur majeur de cette nouvelle donne géopolitique. Et l'Inde, en accueillant ce sommet historique, affirme sa volonté de ne pas être un simple spectateur de la révolution technologique en cours.
Conclusion
L'arrivée d'Ebba Busch à New Delhi pour le AI Impact Summit 2026 incarne parfaitement les enjeux de cette semaine historique. Alors que l'Inde s'affirme comme la troisième puissance mondiale de l'intelligence artificielle et le leader du Sud global dans ce domaine, l'Europe cherche à tisser des alliances stratégiques pour ne pas rester à la traîne face aux géants américain et chinois. Ce sommet, malgré ses débuts chaotiques, représente une opportunité unique de redéfinir l'ordre technologique mondial. La présence conjointe de dirigeants européens, de chefs d'entreprise américains et de représentants du monde entier témoigne de l'importance que tous accordent à cette « troisième voie » que l'Inde propose d'incarner. Reste maintenant à voir si les belles paroles se traduiront en actions concrètes pour une IA plus inclusive et plus équitable.