Aujourd'hui, 19 février 2026, les regards du monde technologique sont tournés vers New Delhi, où le Premier ministre indien Narendra Modi accueille les plus grands dirigeants mondiaux pour une journée historique. Au cœur du Bharat Mandapam, un immense complexe d'exposition, l'événement dépasse la simple rencontre diplomatique pour devenir une déclaration d'intentions géopolitique. Alors que l'intelligence artificielle redéfinit les rapports de force planétaires, l'Inde cherche à s'imposer non plus comme une simple usine du monde numérique, mais comme le laboratoire d'une IA inclusive et souveraine. Cette journée, marquée par une « photo de famille » des dirigeants et un discours d'ouverture crucial, pose les bases d'une nouvelle stratégie : une troisième voie entre la régulation rigide de l'Europe et le capitalisme de surveillance américain, le tout orienté vers les besoins du Sud global.
Le Bharat Mandapam : scène d'une diplomatie technologique
Le choix du lieu n'est pas anodin. Le Bharat Mandapam, ce centre de convention moderne situé dans le cœur de la capitale indienne, a été transformé en une véritable forteresse diplomatique et technologique pour l'occasion. Conçu pour accueillir des événements d'envergure internationale, comme le sommet du G20 précédent, il offre aujourd'hui un cadre spectaculaire pour le « Premier sommet de l'IA organisé dans le Sud global ». L'architecture circulaire du bâtiment, avec ses vastes halls d'exposition accueillant des centaines de stands d'entreprises, rappelle le style hybride d'une conférence des Nations Unies croisée avec un salon technologique comme le VivaTech de Paris.
Cependant, l'ambiance y est électrique et tendue. Avec près de 250 000 visiteurs attendus sur cinq jours, l'organisation fait face à des défis logistiques colossaux. Les participants ont rapporté des files d'attente interminables et une certaine confusion lors des premiers jours, certains fondateurs de start-ups se plaignant de ne même pas pouvoir accéder à leurs propres stands à cause des protocoles de sécurité draconiens mis en place pour l'arrivée des VIP. Malgré ces frictions logistiques, l'importance symbolique du lieu est indéniable : c'est ici que l'Inde projette sa puissance montante, montrant au monde qu'elle possède désormais l'infrastructure nécessaire pour accueillir les plus grands cerveaux de la planète et dicter une partie de l'agenda technologique futur.
Une audience prestigieuse réunie à New Delhi

La présence des dirigeants internationaux ce jeudi confère au sommet une légitimité incontestable. La photo de famille officielle, prévue en début de matinée, réunit une pléiade de chefs d'État et de patrons de géants de la Tech. On retrouve notamment Emmanuel Macron, qui copréside l'événement aux côtés de Narendra Modi, ainsi que des leaders du Brésil et de l'Espagne. Cette représentation politique forte est doublée d'une présence économique massive avec les PDG des entreprises les plus influentes du secteur. Sam Altman d'OpenAI, Sundar Pichai de Google, Dario Amodei d'Anthropic ou encore Arthur Mensch de Mistral AI sont tous présents pour discuter de l'avenir de cette technologie.
Cet alignement planétaire illustre l'attrait croissant de l'Inde. Contrairement aux précédents sommets tenus à Bletchley Park ou à Paris, qui se concentraient largement sur les préoccupations des nations occidentales, New Delhi offre une perspective nouvelle. C'est l'opportunité pour ces dirigeants de toucher un marché numérique en pleine explosion et de comprendre comment l'IA peut être déployée à une échelle sans précédent, celle d'un milliard d'habitants. La participation active de l'ONU, via son secrétaire général Antonio Guterres, souligne également l'urgence d'intégrer les pays du Sud global dans les discussions sur la gouvernance de l'IA, une intégration que l'Inde revendique aujourd'hui avec force.
La vision MANAV : une éthique centrée sur l'humain
Au cœur de cette journée se trouve le discours programmatique de Narendra Modi. Lors de son allocution, le Premier ministre indien ne s'est pas contenté de promouvoir l'innovation technologique ; il a dévoilé un cadre éthique baptisé « MANAV ». Ce sigle, qui signifie « humain » en hindi, résume l'ambition indienne de placer l'être humain au centre de la révolution de l'IA, contredisant ainsi les approches purement mercantiles ou sécuritaires vues ailleurs.

Les cinq piliers de l'éthique indienne
L'acronyme MANAV décline cinq principes fondamentaux destinés à guider le développement et l'adoption de l'intelligence artificielle en Inde et, idéalement, dans le reste du monde. Ces piliers sont :
- M pour Moral et Éthique : L'IA doit être développée avec une boussole morale claire, garantissant que les algorithmes ne perpétuent pas de préjugés ou d'injustices sociales.
- A pour Accountable (Responsable) : Les développeurs et les entreprises doivent rendre des comptes. La responsabilité des décisions prises par les systèmes d'IA ne peut être floue.
- N pour Navigate (Naviguer) : Il s'agit de guider l'humanité à travers la complexité de cette transition, en assurant une navigation sûre et éclairée face aux risques de disruption.
- A pour Accessible : La technologie ne doit pas être réservée à une élite. L'Inde insiste sur la nécessité de rendre l'IA accessible à tous, y compris les populations rurales et les moins favorisées.
- V pour Values (Valeurs) : Enfin, l'IA doit respecter et amplifier les valeurs culturelles et démocratiques.
Cette approche se distingue nettement de l'AI Act européen, qui se concentre massivement sur la classification des risques et la restriction des usages dangereux. Là où l'Europe légifère de manière contraignante, l'Inde propose une charte de valeurs souple, pensée pour stimuler l'innovation tout en évitant les dérives éthiques majeures. C'est une philosophie de « soft law », basée sur des lignes directrices et des engagements volontaires, qui semble mieux adaptée, selon New Delhi, à la dynamique de croissance rapide nécessaire aux pays émergents.
Une alternative au modèle occidental
Cette proclamation éthique n'est pas juste de la rhorique. Elle vise à positionner l'Inde comme une alternative crédible face à la domination des modèles américain et chinois. Si les États-Unis privilégient l'innovation de rupture avec une régulation a posteriori, et si la Chine impose un contrôle étatique strict sur les algorithmes, l'Inde propose une voie médiane : une innovation ouverte mais encadrée par des valeurs sociales fortes. C'est ce que les observateurs appellent la « troisième voie ».
En mettant l'accent sur l'accessibilité et les valeurs, Modi lance un message clair aux pays du Sud global : l'IA indienne n'est pas seulement une copie des technologies de la Silicon Valley, mais une technologie repensée pour répondre aux défis des pays en développement. C'est une tentative de rupture avec la dépendance technologique occidentale, offrant une vision où l'IA est un outil de développement social plutôt qu'un simple produit de consommation de masse.
Investissements massifs : l'or noir numérique indien
Pour soutenir cette ambitieuse vision, l'Inde ne compte pas uniquement sur la déclaration de principes. Le sommet a été le théâtre d'annonces financières colossales qui prouvent que le sous-continent est devenu un eldorado pour les investisseurs technologiques. L'ampleur des sommes engagées dépasse les simples promesses et marque une accélération brutale de la stratégie nationale.
Les géants de la Tech misent sur New Delhi
Les investissements annoncés se chiffrent en dizaines, voire en centaines de milliards de dollars sur les prochaines années. Sundar Pichai, le patron de Google, et Sam Altman, d'OpenAI, ont tous deux souligné la nécessité critique de s'implanter en Inde. Selon les informations rapportées lors de ce sommet, les engagements financiers cumulés des acteurs mondiaux pour le marché indien de l'IA atteignent des sommets historiques. L'Inde n'est plus vue comme un simple marché de consommateurs, mais comme un réservoir inépuisable de talents et de données.
On se souvient par exemple de la rencontre stratégique entre Modi et Pichai, qui a scellé un partenariat de plusieurs milliards de dollars pour le développement d'une « IA made in India ». Ces fonds ne servent pas seulement à créer des data centers ; ils sont destinés à former des ingénieurs locaux, à financer des start-ups indiennes et à adapter les modèles existants aux particularités linguistiques et culturelles du sous-continent. C'est une reconnaissance explicite que pour réussir à l'échelle mondiale, une IA doit d'abord réussir en Inde, avec ses 22 langues officielles et sa diversité culturelle vertigineuse.

L'investissement souverain de Reliance Jio
Au-delà des géants américains, les acteurs nationaux jouent un rôle clé dans cette mobilisation des ressources. Mukesh Ambani, le magnat de l'énergie et des télécommunications à la tête de Reliance Jio, a annoncé un plan d'investissement colossal de plus de 100 milliards de dollars sur sept ans. Cet investissement, décrit comme « patient et discipliné », vise à bâtir l'infrastructure numérique nécessaire à l'Inde du futur.
Cet argent servira à déployer des réseaux 5G et 6G, à construire des centres de données ultra-puissants et à créer des écosystèmes numériques complets. Pour Ambani, l'objectif est clair : l'IA doit être une force transformatrice pour l'économie indienne, capable de résoudre des problèmes concrets dans l'agriculture, la santé et l'éducation. Cet engagement massif du secteur privé indien, en synergie avec les investissements étrangers, crée une dynamique irrésistible qui pourrait propulser New Delhi au rang de superpuissance numérique bien avant 2047.
La révolution vernaculaire : l'IA pour les langues locales
L'une des particularités les plus fascinantes de la stratégie indienne réside dans sa priorité donnée aux langues locales. Contrairement aux modèles dominants, souvent centrés sur l'anglais et quelques autres langues européennes, l'Inde mise tout sur une approche « voice-first » (d'abord la voix) et multilingue. C'est là que réside peut-être la plus grande contribution de l'Inde au monde de l'IA : la capacité à rendre la technologie intelligente accessible à des populations qui ne parlent ni anglais, ni chinois, ni espagnol.
BharatGen : le modèle de langage du sous-continent
L'élément central de cette stratégie est le lancement récent de « BharatGen AI ». Il s'agit du premier modèle de langage multimodal financé directement par le gouvernement indien. Lancé au milieu de l'année 2025, BharatGen est conçu pour comprendre et générer du contenu dans les 22 langues officielles de l'Inde, ainsi que dans de nombreux dialectes régionaux. Ce modèle intègre texte, parole et image, utilisant des ensembles de données locaux pour capturer la richesse et la diversité culturelle indienne.
L'importance de BharatGen ne peut être sous-estimée. Les géants comme OpenAI ou Google supportent aujourd'hui seulement une partie de ces langues, laissant des milliards de personnes sur la touche de la révolution numérique. En développant son propre modèle souverain, l'Inde se dote d'un outil capable de servir sa population rurale, les agriculteurs et les travailleurs non qualifiés, directement dans leur langue maternelle. C'est une rupture majeure avec l'impérialisme linguistique de la Tech actuelle, offrant une plateforme aux startups locales pour créer des solutions profondément ancrées dans la réalité indienne.
Des applications concrètes pour le quotidien
L'impact de cette approche vernaculaire se voit déjà dans des applications concrètes qui changent la vie de millions d'Indiens. Dans le secteur agricole, par exemple, environ 200 millions d'agriculteurs reçoivent désormais des conseils localisés sur les cultures, la météo et les prix du marché directement sur leur téléphone portable, dans leur dialecte local. Ces applications utilisent l'IA pour analyser des données complexes et les traduire en conseils simples et compréhensibles, améliorant ainsi les rendements et les revenus des agriculteurs.
Dans la santé, des programmes permettent aux travailleurs sociaux et aux cliniques rurales d'obtenir des conseils en temps réel basés sur les symptômes des patients, là encore dans la langue locale. Cela permet de pallier le manque cruel de médecins spécialistes dans les campagnes. En éducation, des outils d'apprentissage adaptatif utilisent l'IA pour enseigner dans les langues vernaculaires, offrant à des enfants qui n'ont pas accès à des écoles de qualité l'opportunité d'apprendre à leur propre rythme. Ces exemples illustrent parfaitement la volonté de Modi de faire de l'IA un outil de service public, plutôt qu'un simple gadget pour la classe moyenne urbaine.
L'Inde comme laboratoire pour le Sud global
En adoptant cette approche pragmatique et inclusive, l'Inde se positionne implicitement comme le leader naturel des pays du Sud. L'objectif affiché par le Premier ministre est d'offrir un modèle adapté aux besoins de l'Afrique, de l'Asie du Sud-Est et de l'Amérique latine. C'est une vision géopolitique intelligente qui utilise la technologie pour bâtir des alliances stratégiques basées sur des besoins partagés, plutôt que sur l'aide au développement traditionnelle.
Combler le fossé de l'adoption
Alors que dans les pays occidentaux, plus de 50 % de la population utilise régulièrement des outils d'IA, les taux d'adoption restent inférieurs à 10 % dans de vastes parties de l'Afrique, de l'Asie et de l'Amérique latine. L'Inde veut combler ce fossé en démontrant que l'IA peut être utile, abordable et accessible dans des contextes de faibles ressources. En réussissant ce pari, l'Inde devient le « laboratoire » du monde, testant des solutions qui pourront ensuite être exportées vers d'autres pays en développement.
Cette stratégie est d'autant plus pertinente que les modèles actuels des Big Tech américaines sont souvent mal adaptés aux réalités du Sud global, que ce soit en termes de coût, de connectivité ou de pertinence culturelle. En proposant une alternative open-source ou peu coûteuse, lisible et locale, l'Inde espère saper l'hégémonie des firmes technologiques occidentales dans ces marchés en pleine croissance. C'est une bataille pour l'infrastructure numérique mondiale, et l'Inde est en train de prendre une longueur d'avance en montrant que l'IA peut être une force de justice sociale.
Défis et controverses : les ombres du tableau
Malgré l'enthousiasme ambiant et les annonces fracassantes, le chemin vers l'hégémonie technologique indienne est semé d'embûches. Le sommet lui-même a été le reflet des contradictions qui traversent la société indienne entre une ambition futuriste et des réalités structurelles difficiles.
Des ratés logistiques qui font tâche
Les participants au sommet ont été les premiers témoins des limites de l'organisation indienne. Les files d'attente interminables, la confusion quant aux horaires des sessions, et même des incidents de vol de produits dans des zones soi-disant sécurisées ont terni l'image de l'événement. Certains exposants se sont plaints d'avoir dépensé des fortunes pour venir, pour finir bloqués à l'extérieur par des protocoles de sécurité mal gérés.
Ces désagréments, bien que superficiels, soulèvent une question plus profonde : l'Inde possède-t-elle l'infrastructure physique et administrative pour gérer une révolution technologique à cette échelle ? Si les idées et les capitaux sont là, la mise en œuvre sur le terrain reste un défi majeur. De plus, un incident diplomatique a eu lieu lorsqu'une université indienne a été invitée à quitter le sommet après avoir présenté un robot d'origine chinoise comme étant une innovation locale. Cet épisode embarrassant rappelle que la course à l'innovation peut parfois pousser à des raccourcis peu flatteurs.
Le travail invisible de l'IA
Enfin, il ne faut pas oublier que la réussite de l'IA indienne repose aussi sur une main-d'œuvre précaire et peu rémunérée. Comme le rapportent plusieurs observateurs, l'Inde abrite une armée de travailleurs qui effectuent la tâche invisible et fastidieuse de catégoriser manuellement les données qui entraînent les modèles d'IA. À Chennai, par exemple, le salaire annuel d'un « data trainer » pour l'IA est inférieur à 5 000 dollars. C'est une misère face aux valorisations faramineuses des entreprises comme OpenAI.
Cette réalité pose la question éthique de l'inclusion que prône Modi. Si l'IA doit servir « tous les humains », comme le stipule la vision MANAV, elle ne doit pas se construire sur l'exploitation d'une classe ouvrière numérique. Le défi pour l'Inde sera de faire monter en compétence ces travailleurs et de leur offrir de meilleures perspectives, afin que la révolution de l'IA profite à l'ensemble de la chaîne de valeur, et pas seulement aux actionnaires des grandes entreprises technologiques.
Conclusion
Le sommet de New Delhi marque donc un tournant décisif dans la course mondiale à l'intelligence artificielle. En rassemblant les dirigeants du monde entier au Bharat Mandapam, Narendra Modi a réussi un coup de force diplomatique, affirmant l'ambition de l'Inde de devenir l'une des trois superpuissances de l'IA d'ici 2047. À travers la vision MANAV et des initiatives comme BharatGen, le pays propose une alternative crédible et nécessaire aux modèles américain et chinois, une alternative qui place l'inclusion sociale et la diversité linguistique au cœur du projet technologique.
L'enjeu est désormais de passer des promesses aux réalités. Entre les investissements massifs annoncés par Reliance et Google, et les partenariats stratégiques avec des pays comme la France, l'Inde a les cartes en main pour accélérer sa métamorphose numérique. Cependant, les défis logistiques et sociaux rappellent que la route vers le futur sera semée d'obstacles. Pour les jeunes Français et les citoyens du monde entier, ce qui se joue à New Delhi est crucial : l'avenir de l'IA ne se décidera pas seulement dans les laboratoires de la Silicon Valley, mais aussi dans les rues de Delhi, dans les villages agricoles du Rajasthan et dans les start-ups de Bangalore. L'Inde ne suit plus la tendance, elle participe activement à l'écrire.