L'année 2025 marque un tournant radical dans la manière dont le monde perçoit l'information et l'argent. Alors que la politique devient un spectacle total et que la finance se démocratise par la crypto, une nouvelle arène émerge où se croisent les intérêts les plus puissants de la planète. Ce n'est plus simplement une question de pronostics, mais une véritable guerre d'influence entre le mouvement populiste de Donald Trump et une nouvelle caste de milliardaires de la technologie, surnommés les « Broligarchs ». Au cœur de ce conflit se trouvent des plateformes de marchés prédictifs qui ont transformé l'actualité mondiale en un casino à enjeux stratosphériques, bouleversant les codes de la démocratie et de la régulation financière.

27,9 milliards de dollars en jeu : l'alliance explosive entre Trump et la Tech
L'ampleur phénoménale prise par les marchés prédictifs au cours des années 2025 et 2026 dépasse l'entendement. Ce qui pouvait encore ressembler à une curiosité technologique marginale il y a à peine deux ans s'est mué en une machine à cash géante, attirant des flux financiers qui rivalisent avec ceux de secteurs industriels entiers. Entre janvier et octobre 2025, les volumes de transactions cumulés sur les deux géants du secteur, Polymarket et Kalshi, ont atteint le chiffre vertigineux de 27,9 milliards de dollars. Cette explosion n'est pas un simple effet de mode passager, mais signale un basculement structurel vers une « financiarisation de l'actualité », où chaque événement mondain, géopolitique ou climatique se transforme instantanément en actif financier spéculatif.
Le pic d'activité enregistré en novembre 2025, à lui seul, a avoisiné les 13 milliards de dollars échangés en un seul mois. Pour se faire une idée, cela représente des volumes quotidiens qui font pâlir bon nombre de bourses nationales traditionnelles. Cette frénésie s'explique par l'arrivée massive d'une jeune génération d'utilisateurs, familiers avec les applications de trading et les cryptomonnaies, qui ne consomment plus l'information de manière passive mais cherchent à monétiser leurs connaissances en temps réel. Loin d'être un simple divertissement, ces marchés sont devenus le baromètre privilégié d'une élite numérique qui considère que la meilleure façon de prédire l'avenir est d'y miser sa fortune.
L'embrayage brutal de l'administration Trump sur les paris
Le changement de cap aux États-Unis a été brutal et décisif avec l'arrivée de Donald Trump au pouvoir. La nomination de Michael Selig à la tête de la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), le gendarme américain des marchés dérivés, a agi comme un détonateur. Contrairement à l'ère précédente, où les autorités cherchaient à contenir ces plateformes, l'administration Trump a choisi d'abandonner les poursuites engagées contre Kalshi et Polymarket, leur conférant par là même une légitimité institutionnelle inattendue. Ce revirement politique a ouvert les vannes, autorisant ces plateformes à opérer au grand jour, contrairement à l'Europe qui tente de dresser des barrages juridiques.
La posture de la CFTC sous l'égide de Michael Selig est d'une agressivité inédite : l'agence revendique désormais une juridiction fédérale exclusive, allant jusqu'à menacer les États américains qui tenteraient de résister à cet essor. La phrase « Nous vous verrons au tribunal » est devenue le mot d'ordre d'une agence fédérale déterminée à imposer la loi fédérale sur les législations locales plus restrictives. Cette stratégie vise clairement à créer un environnement unifié favorable aux paris d'événements, transformant les États-Unis en un terrain de jeu immense pour ces nouvelles technologies financières, au mépris des alertes de sécurité éthique.
De la salle des marchés au casino politique
Les chiffres parlent d'eux-mêmes : nous assistons à une mutation profonde des comportements financiers. L'explosion des volumes à 27,9 milliards de dollars de transactions cumulées entre janvier et octobre 2025, avec ce pic hallucinant de 13 milliards en novembre 2025 seul, illustre une migration massive des capitaux vers ces nouveaux véhicules d'investissement. Comparé aux marchés financiers traditionnels, souvent perçus comme complexes et inaccessibles, les marchés prédictifs offrent une interface ludique et immédiate qui séduit particulièrement les « digital natives ».
Cette tendance marque une rupture générationnelle dans le rapport au monde. Les jeunes générations, accoutumées aux fluctuations rapides de la crypto et à l'utilisation quotidienne d'applications de trading mobile, délaissent désormais l'information pure au profit du « betting news ». Pourquoi se contenter de lire la une du journal lorsque l'on peut parier sur l'issue d'une guerre, d'une élection ou d'une catastrophe naturelle ? Ce glissement de la sphère de l'information vers celle du jeu transforme l'actualité en un produit de consommation jetable, où l'intensité émotionnelle est directement corrélée au montant misé.
Peter Thiel et Charles Schwab : les « Broligarchs » qui achètent l'avenir
Une fois le cadre financier établi, il est crucial de regarder qui se cache derrière ces plateformes et qui en tire les ficelles. L'émergence des marchés prédictifs n'est pas un phénomène spontané ; elle est le fruit d'une stratégie concertée d'une nouvelle caste de milliardaires que la presse américaine surnomme désormais les « Broligarchs ». Ce terme, contraction de « bro » (copain) et « oligarchy », désigne cette fraternité de magnats de la Tech et de la finance, souvent proches de la mouvance libertarienne, qui cherchent non seulement à s'enrichir mais aussi à influencer le cours des événements en contrôlant l'infrastructure même de la prédiction. Ce sont les nouveaux architectes de la réalité, capables de déplacer des montagnes avec un clic de souris.
Derrière l'outil anodin de pari se cache donc une lutte de pouvoir acharnée entre différentes factions de l'élite américaine pour contrôler ces données prédictives. Posséder la plateforme, c'est posséder la donnée, c'est savoir ce que le monde pense de l'avenir avant qu'il n'arrive, et potentiellement, pouvoir l'influencer. C'est une arme géopolitique redoutable qui permet à ces « Broligarchs » de jouer sur deux tableaux : engranger des profits colossaux grâce aux commissions sur les paris, et exercer une influence discrétionnaire sur l'agenda médiatique et politique en mettant en lumière certains événements plutôt que d'autres.
Kalshi et Polymarket : deux modèles, mêmes milliards
Bien qu'ils poursuivent le même but ultime, les deux géants du secteur, Kalshi et Polymarket, reposent sur des modèles stratégiques distincts qui reflètent les deux visages de la Tech américaine. Polymarket, le plus connu et le plus débridé, s'appuie sur la technologie blockchain et les cryptomonnaies. Il opère depuis l'étranger (offshore) pour échapper aux régulations strictes, profitant d'un financement de la part de figures iconoclastes comme Peter Thiel, le cofondateur de PayPal, et Vitalik Buterin, le créateur d'Ethereum. C'est le modèle far-west, décentralisé et agressif, qui prône la liberté totale des paris sans frontières.
À l'opposé, Kalshi adopte une approche beaucoup plus institutionnelle et sage, cherchant la légitimité réglementaire pour s'intégrer durablement dans le tissu financier américain. Elle est financée par des piliers de la finance traditionnelle comme Charles Schwab, la légende vivante de Wall Street, et Henry Kravis, le titan du rachat à effet de levier (Leveraged Buyout) chez KKR. Kalshi veut être le « New York Stock Exchange » des événements futurs, propre, régulé et accepté par les grands fonds de pension. Pourtant, malgré leurs différences stylistiques, les deux plateformes servent les mêmes intérêts ultimes : capturer la valeur de l'incertitude humaine.

Le cercle très restreint des investisseurs de la prédiction
Pour comprendre la puissance de ce réseau, il faut regarder les noms propres qui gravitent autour. Nous ne parlons plus de simples investisseurs de capital-risque, mais de véritables piliers de l'économie mondiale. Thomas Peterffy, le fondateur d'Interactive Brokers et dont la fortune s'élève à 72 milliards de dollars, a ainsi tenté de racheter Kalshi en 2021 avant de lancer sa propre solution, ForecastEx. Côté Polymarket, on trouve Joe Gebbia, cofondateur d'Airbnb, ou encore Brian Armstrong, le patron de Coinbase. Ces hommes disposent de réserves de cash quasi illimitées pour financer cette révolution.
Leurs motivations affichées sont souvent teintées d'un altruisme suspect. Thomas Peterffy explique par exemple que les marchés prédictifs sont un moyen « d'enseigner au public à penser à l'avenir en termes probabilistes ». C'est un argument philanthropique séduisant qui masque mal la réalité d'un contrôle accru des données prédictives. En formulant les questions sur lesquelles le public peut parier, ces milliardaires orientent la réflexion collective. Ils définissent ce qui est important, ce qui est parié, et par extension, ce qui mérite l'attention médiatique. C'est une forme de censure douce, mais redoutablement efficace.
Quand Don Jr rejoint le conseil d'administration : la politisation des paris
L'alliance entre le mouvement MAGA et les « Broligarchs » ne se contente pas de financements croisés ; elle s'est concrétisée par une interpénétration directe des personnalités au sein des organes dirigeants de ces plateformes. C'est ici que le récit bascule de la simple spéculation financière à une histoire d'influence politique directe et potentiellement conflictuelle. La famille Trump a très vite compris le pouvoir de ces outils pour mobiliser sa base et légitimer ses décisions, utilisant les cotes des marchés prédictifs comme une forme de « sondage en temps réel » plus performant que les instituts traditionnels. C'est une collusion dangereuse où l'argent des paris finance les carrières des régulateurs.
Cette infusion de politique au sein de la Tech pose des questions éthiques fondamentales. Nous sommes passés d'une époque où la Tech se voulait apolitique à une ère où elle est le fer de lance d'une idéologie partisane. Les plateformes de paris deviennent des instruments de propagande potentiels, capables de créer des boucles de rétroaction où le pari influence l'opinion, qui influence le pari. Dans ce contexte, la distinction entre l'analyse rationnelle des probabilités et la manipulation de masse devient de plus en plus ténue, laissant craindre une instrumentalisation massive de la psychologie des foules à des fins politiques.
La CFTC devenue le fer de lance des MAGA
L'épisode le plus révélateur de cette prise de contrôle concerne la Commodity Futures Trading Commission (CFTC). Avec la nomination de Michael Selig, un fidèle de Trump, à sa tête, l'agence a adopté une posture belliqueuse pour défendre les intérêts des marchés prédictifs contre toute velléité de régulation locale. Selig a ouvert un conflit juridique majeur contre les États américains qui tenteraient de s'opposer à ces plateformes, arguant d'une juridiction fédérale exclusive. Sa déclaration « Nous vous verrons au tribunal » résume bien l'état d'esprit d'une administration qui utilise la force de l'État fédéral pour écraser les résistances locales.
Cette offensive n'a pas manqué de susciter des réactions virulentes chez les opposants politiques. La sénatrice Elizabeth Warren n'a pas hésité à accuser la CFTC de « dépouiller les États » de leur droit souverain de réguler les jeux d'argent sur leur territoire. Elle estime que Michael Selig, le président nommé par Trump, utilise son pouvoir pour aider les initiés politiques plutôt que pour remplir la mission de base de l'agence, qui est de réguler les marchés dérivés sérieux pour éviter une nouvelle catastrophe économique. Pour elle, c'est une dérégulation aveugle qui expose les citoyens américains à des risques majeurs de manipulation et de fraude.
Trump, Kalshi et la porte tournante vers le DOGE
L'histoire concrète des nominations est édifiante et témoigne d'un conflit d'intérêts permanent. Dès janvier 2025, Donald Trump Jr., le fils aîné de l'ancien président, a rejoint Kalshi en tant que conseiller stratégique. Cette nomination a envoyé un signal fort aux milliers de traders de la base MAGA : Kalshi est la plateforme « safe », validée par la famille Trump. Mais ce n'est que le début de l'histoire. Eliezer Mishory, l'ancien directeur réglementaire de Kalshi, a été nommé par Trump lui-même pour diriger le DOGE (Department of Government Efficiency), le fameux super-ministère créé pour réduire les dépenses de l'État.
On retrouve également Brian Quintenz, un membre du conseil d'administration de Kalshi et ancien commissaire de la CFTC sous la première administration Trump, qui joue aujourd'hui le rôle de courtier entre le monde de la finance et la politique. Cette « porte tournante » entre les régulateurs et les plateformes qu'ils sont censés surveiller crée une situation kafkaïenne. C'est un cercle vicieux où l'argent généré par les paris politiques finance directement les campagnes et les carrières de ceux qui écrivent les lois pour autoriser ces mêmes paris. Une collusion parfaite entre le pouvoir politique et la puissance de l'argent, scellée au cœur même de la Tech.
Parier sur l'explosion d'une fusée ou un coup d'État : les dérives inquiétantes
Au-delà des enjeux de pouvoir et de régulation, l'explosion des volumes sur ces marchés a conduit à des dérives éthiques et sécuritaires profondément inquiétantes. L'avidité des traders et l'absence de limites claires ont poussé les plateformes à proposer des contrats de plus en plus morbides ou dangereux. Il ne s'agit plus de savoir qui sera le prochain président, mais de parier sur la mort, la guerre ou le terrorisme. Cette marchandisation de l'horreur, loin d'être anecdotique, révèle l'absence totale de garde-fous moraux dans une logique purement mercantile où tout événement, aussi tragique soit-il, est une opportunité de profit.
Les experts et les autorités sonnent l'alarme sur les conséquences réelles de ces paris. En créant un incitatif financier à la réalisation d'événements catastrophiques, ces marchés pourraient théoriquement inciter des individus malveillants à commettre des actes pour faire monter leurs positions. C'est la pente glissante du « propaganda betting », où la prédiction devient une prophétie autoréalisatrice. Cette dynamique menace de transformer certaines zones géopolitiques instables en théâtres d'opérations financières, où le sort des populations se joue non plus dans des négociations diplomatiques, mais dans les algorithmes de trading de milliardaires anonymes.
L'affaire Artemis II : la sécurité nationale mise en enchère
L'un des exemples les plus frappants de cette dérive est l'affaire concernant la mission spatiale Artemis II de la NASA. Sur Polymarket, un contrat a été proposé, permettant aux utilisateurs de parier sur l'explosion potentielle de la fusée lors de son lancement. Le marché a réagi avec une froideur clinique : le pari « Oui », l'explosion, est monté jusqu'à 8 % de probabilité. Ce chiffre, bien que bas en apparence, signifie qu'une partie du marché pariait activement sur l'échec et la mort potentielle des astronautes, un scénario digne d'un film dystopique.
Face au tollé médiatique et à l'intervention de la NASA, le contrat a finalement été retiré sous la pression, mais le mal était fait. Cet incident a provoqué une alerte sérieuse au sein du Congrès américain. Plusieurs sénateurs démocrates, dont Adam Schiff et Richard Blumenthal, ont publiquement exprimé leur crainte de voir des acteurs malveillants tenter de saboter des missions critiques ou d'encourager des actes terroristes juste pour faire monter leurs gains. Mettre la sécurité nationale et les vies humaines en enchère pour satisfaire l'appétit de spéculateurs représente une rupture civilisationnelle inacceptable.
33 000 % de profit sur la chute de Myrnohad : la fin de l'éthique ?
Les exemples de profits astronomiques réalisés sur des événements tragiques abondent et donnent le vertige. Un trader anonyme a ainsi parié 20 000 dollars sur le renversement du gouvernement vénézuélien de Maduro ou sur la chute de la ville de Myrnohad en Ukraine. Quelques heures plus tard, suite à une décision politique ou militaire impromptue, sa position a explosé, lui permettant d'empocher 400 000 dollars ou de réaliser des profits allant jusqu'à 33 000 %. C'est le genre de rendement qui ne s'observe même pas dans les pires excès de la crypto-monnaie, illustrant la puissance dévastatrice de ces outils.
Nikos Smyrnaios, maître de conférences à l'Université de Toulouse et spécialiste des plateformes numériques, dénonce cette mécanique comme une « spéculation sur les risques » caractérisée par une « absence totale d'éthique ». Ce n'est plus de la finance, c'est du vampirisme sur l'actualité humaine. Le fait que des individus puissent s'enrichir de la sorte sur le malheur des autres, sans aucune limite ni considération morale, soulève une question fondamentale : où se situe la ligne rouge entre l'innovation financière et l'indécence ? Avec l'avènement des « Broligarchs », il semble que cette ligne ait été définitivement effacée.
800 000 Français qui brisent le blocage : l'anomalie hexagonale
Si cette bataille semble lointaine, centrée sur la Silicon Valley et Washington D.C., elle résonne déjà en France de manière surprenante. Malgré une interdiction formelle et des avertissements répétés des autorités, les Français se ruent massivement vers ces plateformes interdites. Le récit revient donc vers le lecteur français pour lui montrer que ce qui se passe outre-Atlantique n'est pas une fiction lointaine, mais une réalité qui débarque déjà sur nos écrans, contournant les frontières numériques avec une facilité déconcertante.
Cette anomalie hexagonale pose problème aux régulateurs français qui se retrouvent démunis face à la détermination des jeunes utilisateurs. L'attrait de l'interdit, couplé à l'omniprésence des réseaux sociaux, crée une demande que le marché légal français, avec son offre de paris sportifs et hippiques très encadrée, est incapable de satisfaire. Les jeunes Français, souvent férus de technologies et d'anglais, ne voient aucun obstacle à utiliser des outils étrangers pour parier sur la politique américaine ou la géopolitique mondiale, considérant l'État français comme un obscurantisme numérique.
De 200 000 à 800 000 visiteurs : l'addiction malgré l'ANJ
Les chiffres communiqués par l'Autorité nationale des jeux (ANJ) sont glaçants pour les défenseurs de la régulation. En quelques mois seulement, le nombre de visiteurs français sur ces plateformes illégales a été multiplié par quatre, passant de 200 000 en septembre 2025 à 800 000 en janvier 2026. Cette croissance exponentielle s'est produite malgré la mise en place d'un géoblocage officiel par les sites eux-mêmes et la qualification de ces plateformes comme « jeux d'argent illégaux » par la loi française.
L'ANJ tire la sonnette d'alarme, soulignant que ces sites présentent « plusieurs caractéristiques addictives similaires à celles constatées pour les jeux d'argent en ligne, mais amplifiées du fait de l'absence des mécanismes de protection existant sur le marché légal ». Guillaume Laborderie, directeur des marchés et de l'innovation à l'ANJ, explique que ces plateformes n'ont aucune obligation de limite de mise, d'interdiction volontaire de jeux ou de vérification de l'âge réelle. C'est un Far West numérique où les joueurs les plus vulnérables peuvent se ruiner en quelques clics sans aucun filet de sécurité.

Le vide juridique que les jeunes utilisateurs exploitent
Pourquoi cet engouement soudain chez les jeunes Français ? La réponse réside en partie dans l'effet « forbidden fruit ». L'interdiction crée une désirabilité, transformant l'accès à ces plateformes en un acte de rébellion numérique. De plus, le manque d'alternative légale pousse les utilisateurs vers des solutions techniques de contournement, comme l'utilisation de VPN (réseaux privés virtuels), qui permettent de masquer leur localisation géographique pour accéder aux sites américains ou offshore.
La France n'est pas isolée dans ce combat. L'Allemagne, la Belgique, l'Australie ou encore la Colombie ont également mis en place des blocages. Cependant, la demande populaire est si forte et la technologie si accessible que ces barrières deviennent poreuses. Les jeunes utilisateurs, ayant grandi avec internet, considèrent le web comme un espace global et n'acceptent pas les frontières juridiques nationales. Ils cherchent à « parier sur la vérité », considérant que leur intuition sur l'actualité vaut bien de l'argent, quitte à braver la loi. Cette situation crée un vide juridique que les autorités peinent à combler, pris entre la protection des citoyens et la réalité d'une pratique en pleine expansion.
« Tout devient une excuse pour parier » : la marchandisation de la vérité
Au-delà des aspects financiers et juridiques, l'essor des marchés prédictifs marque un changement profond de paradigme médiatique et cognitif. Nous entrons dans une ère où les marchés prédictifs ne se contentent plus de parier sur l'actualité, ils commencent à la remplacer. La phrase résumant cette tendance, « Prediction markets want to eat the news », résume l'ambition de ces plateformes : devenir la source unique de vérité sur l'état du monde. Si un pari indique qu'un candidat politique a 80 % de chances de gagner, cette cote devient-elle l'information définitive, remplaçant l'analyse politique ?
Cette marchandisation de la vérité pose des questions vertigineuses sur la nature de l'information dans nos sociétés démocratiques. Est-ce que la vérité devient ce que le marché dit le plus cher ? Cette dynamique risque de réduire les débats complexes à des pourcentages froids, déshumanisant le discours public et excluant toute nuance. Dans un monde où la cote d'un marché prédictif circule plus vite sur les réseaux sociaux qu'un article de journal en profondeur, le risque est de voir l'opinion publique formatée par les algorithmes de la finance plutôt que par la réflexion critique.
Peut-on vraiment prédire l'avenir ou juste le manipuler ?
L'argument principal des défenseurs de ces marchés repose sur la « sagesse des foules » (Wisdom of Crowds), la théorie selon laquelle la moyenne des estimations d'un grand nombre d'individus est souvent plus précise que celle d'un expert isolé. Cependant, cette théorie s'effondre dès lors que l'on introduit des « whales » (baleines), ces traders disposant de capitaux immenses capables de manipuler les cours à eux seuls. Un milliardaire décidé à influencer la perception d'un événement peut injecter massivement de l'argent sur une position, créant une réalité artificielle qui sera reprise par les médias.
Les sénateurs américains ont souligné un autre risque majeur : celui des initiés politiques. Imaginons un sénateur ou un conseiller de la Maison Blanche qui connaît une décision militaire imminente. Il peut parier dessus quelques heures avant l'annonce publique et empocher une fortune, comme ce fut le cas lors du contrat sur le Venezuela. Ce n'est plus de la prédiction, c'est du délit d'initié à grande échelle. Le marché ne prédit pas l'avenir, il le précède parce que certains le fabriquent. Cette manipulation potentielle mine la crédibilité même du concept de marché prédictif comme outil d'analyse objective.
L'Europe face à l'hégémonie américaine
Face à ce raz-de-marée, deux modèles s'affrontent désormais. D'un côté, les États-Unis, sous l'influence conjointe du mouvement MAGA et des « Broligarchs », ont choisi de lâcher les rênes pour créer un nouveau marché financier massif, sans trop se soucier des conséquences éthiques ou sociales immédiates. C'est la vision d'un capitalisme financier sans entraves, où tout se vend et tout s'achète.
De l'autre, l'Europe tente de maintenir une ligne de défense en protégeant ses citoyens via l'ANJ et les blocages. Mais pour combien de temps ? L'écart entre les pratiques des utilisateurs et la loi se creuse chaque jour. Se pose inévitablement la question de l'avenir : ces plateformes vont-elles finir par obtenir des licences européennes et se plier à la régulation pour légitimer leur activité, ou continueront-elles à opérer dans l'ombre ? Avec 800 000 Français prêts à braver l'interdiction, la pression pour une légalisation, ou du moins une régulation, va devenir de plus en plus difficile à ignorer pour les législateurs européens.
Conclusion : La démocratie mise en piste
La bataille qui oppose le mouvement MAGA aux « Broligarchs » de la Tech sur le terrain des marchés prédictifs est bien plus qu'une simple dispute entre milliardaires ou un nouveau produit financier à la mode. Elle représente une redéfinition fondamentale de la valeur de l'information et du rôle du politique dans nos sociétés. En transformant chaque élection, chaque décision diplomatique ou chaque catastrophe naturelle en un actif financier spéculatif, nous risquons de vider le sens civique de sa substance.
Si l'on parie sur l'élection d'un président, le résultat n'est plus un choix collectif porteur d'espoir ou de projets, mais le dénouement d'un ticket de loto pour quelques-uns. Cela crée une distance cynique entre le citoyen et la politique, où l'intérêt financier prime sur l'engagement idéologique. La démocratie se trouve ainsi « mise en piste », soumise aux mêmes aléas et aux mêmes excès qu'un casino de Las Vegas.
Pour le lecteur français, cette évolution doit servir d'avertissement. Même si l'Europe tente aujourd'hui de résister par la régulation, la fascination pour ces mécanismes est déjà présente chez nous. L'histoire nous montre que l'interdiction pure et simple est rarement efficace sur le long terme face à l'innovation technologique. Le véritable défi sera de trouver un équilibre, peut-être en régulant ces outils plutôt qu'en les niant, pour empêcher que la « sagesse des foules » ne devienne simplement la folie des marchés. La financiarisation de l'opinion est en marche, et elle ne s'arrêtera pas aux frontières de l'Hexagone.