Christophe Fouquet (ASML) : « Personne ne vient nous chercher » – le vrai message derrière la déclaration
Le 5 mai 2026, Christophe Fouquet, PDG d'ASML, a lâché une phrase qui résonne bien au-delà du cercle des initiés de la tech. Depuis le rooftop de son hôtel à Beverly Hills, avant son intervention au Milken Institute, il a déclaré au média TechCrunch : « Personne ne vient nous chercher. » Une déclaration que beaucoup ont interprétée comme un simple constat de monopole. Mais le message est plus nuancé. Entre la puissance technologique écrasante de son entreprise et l'isolement stratégique de l'Europe, Fouquet a lancé un avertissement qui mérite d'être décrypté.

« Personne ne vient nous chercher » : analyse d'une déclaration choc
Le décor est planté. Beverly Hills, fin d'après-midi. Christophe Fouquet s'installe sur le rooftop de son hôtel, une vue imprenable sur les collines californiennes. Il est venu participer à la prestigieuse conférence du Milken Institute, un rendez-vous incontournable pour les décideurs financiers et technologiques mondiaux. C'est là que Connie Loizos, journaliste pour TechCrunch, l'interroge sur la position unique d'ASML dans l'industrie des semi-conducteurs.
ASML, dont le siège se trouve à Veldhoven, aux Pays-Bas, n'est pas une entreprise comme les autres. Elle détient environ 90 % du marché mondial des systèmes de lithographie. Mieux encore, elle est le seul fabricant au monde des machines EUV (extreme ultraviolet), ces monstres technologiques qui permettent de graver les circuits les plus fins sur les puces électroniques. Un monopole de fait, construit patiemment depuis sa création en 1984.
Quand Fouquet dit « personne ne vient nous chercher », la phrase peut se lire de deux manières. La première, la plus évidente, est celle de la confiance absolue : aucun concurrent ne menace sa position. La seconde, plus inquiétante, est celle du cri d'alarme : personne, en Europe ou ailleurs, ne vient au secours d'ASML face aux pressions géopolitiques qui s'accumulent.

Christophe Fouquet, un Français à la tête du géant néerlandais des puces
Christophe Fouquet n'est pas un PDG comme les autres. Ingénieur diplômé de Grenoble INP, il a passé plus de dix ans chez ASML, grimpant les échelons un à un. Directeur technique (CTO), puis vice-président exécutif, il a été nommé CEO en avril 2024, succédant à Peter Wennink. Son parcours illustre une mobilité européenne qui fait parfois défaut au Vieux Continent.
Dans une interview aux Échos en juillet 2024, il déclarait : « Le fait que je sois Français ne devrait pas être aussi important que ça. Je suis Européen. » Une phrase qui en dit long sur sa vision. Pour lui, les frontières nationales importent moins que la capacité de l'Europe à produire des champions technologiques. Il fait d'ailleurs partie de ce qu'on appelle le « shadow CAC 40 » – ces dirigeants français qui pilotent des fleurons étrangers, comme Marguerite Bérard à la tête d'ABN Amro.
Son arrivée à la tête d'ASML a coïncidé avec une période de tensions géopolitiques croissantes. Les États-Unis et la Chine se livrent une guerre technologique sans merci, et ASML se retrouve en première ligne. Fouquet doit naviguer entre les exigences de Washington, qui veut limiter les ventes à Pékin, et l'appétit du marché chinois, qui représente un tiers de son chiffre d'affaires.
Le contexte immédiat : une interview à Beverly Hills le même jour qu'une tribune européenne
Le 5 mai 2026, Fouquet a frappé sur deux fronts. D'un côté, l'interview TechCrunch où il affirme la position dominante d'ASML. De l'autre, une tribune co-signée avec les PDG d'Ericsson, d'Airbus, de Siemens et d'autres géants européens de la tech. Publiée dans plusieurs médias européens, cette tribune appelle à des règles plus souples pour l'IA et à des investissements massifs dans les semi-conducteurs.
Le timing n'est pas un hasard. Fouquet savait que son interview américaine ferait le tour du monde. En parallèle, il voulait envoyer un message à Bruxelles et aux capitales européennes : l'Europe doit se réveiller. La tribune, confirmée par Reuters et par un communiqué d'Ericsson, demande une véritable souveraineté numérique pour le continent.
Cette double opération de communication montre un dirigeant qui maîtrise les codes médiatiques. Il parle aux investisseurs américains depuis Beverly Hills, tout en interpellant les décideurs européens depuis les pages des journaux du Vieux Continent. Une manière de dire que l'Europe ne peut pas compter sur les autres pour garantir son avenir technologique.

ASML, le « miracle néerlandais » qui tient le monde des puces à sa merci
Pour comprendre pourquoi Fouquet peut se permettre une telle déclaration, il faut plonger dans les entrailles d'ASML. L'entreprise basée à Veldhoven, dans la banlieue d'Eindhoven, est un cas unique dans l'histoire industrielle. Fondée en 1984 comme une coentreprise entre ASM International et Philips, elle a failli faire faillite à plusieurs reprises. Mais grâce à des soutiens du gouvernement néerlandais et de Bruxelles, elle a tenu bon.
Aujourd'hui, ses installations ressemblent à un aéroport. Six cafétérias, des laboratoires immenses, des parkings à perte de vue. Et au cœur de tout cela, les machines EUV. Ces bijoux de technologie utilisent des faisceaux lumineux de 13,5 nanomètres. Pour y parvenir, des gouttes d'étain sont vaporisées par des lasers 50 000 fois par seconde. Le résultat ? Une lumière si pure qu'elle permet de graver des circuits d'une finesse inégalée.
La machine la plus avancée, la High NA EUV, coûte 380 millions de dollars pièce. Et en 2026, personne d'autre ne peut en fabriquer. Nikon et Canon, les concurrents historiques, restent cantonnés aux technologies DUV, moins avancées. La Chine tente bien de développer ses propres machines via SMEE, mais sans succès pour l'instant.
Pourquoi les clients n'ont pas le choix malgré le prix de 380 millions de dollars
Les clients d'ASML lisent comme un who's who de l'industrie des semi-conducteurs : TSMC, Samsung, SK Hynix, Intel, Micron. Tous investissent des milliards dans des usines qui dépendent des machines ASML. Le problème, c'est qu'ils n'ont pas d'alternative.
Dan Hutcheson, analyste chez TechInsights, résume la situation : « Allez-vous vraiment prendre le risque de tout perdre en choisissant le mauvais outil de lithographie ? » La question est rhétorique. Pour un fabricant de puces, changer de fournisseur de lithographie reviendrait à repenser toute sa chaîne de production. Les coûts de changement sont prohibitifs.
ASML prévoit de livrer 60 machines EUV en 2026 et 80 en 2027. La demande explose, portée par l'intelligence artificielle. Chaque nouveau data center a besoin de puces toujours plus puissantes, et seules les machines ASML peuvent les produire. Ce verrouillage technologique explique pourquoi Fouquet peut dire, sans se vanter, que personne ne vient le chercher.

Des résultats financiers qui donnent raison à Fouquet
Les chiffres parlent d'eux-mêmes. Au premier trimestre 2026, ASML a dégagé un bénéfice net de 2,76 milliards d'euros, en hausse de 15 % par rapport à l'année précédente. Les prévisions pour 2026 tablent sur un chiffre d'affaires compris entre 36 et 40 milliards d'euros. La capitalisation boursière de l'entreprise dépasse les 500 milliards de dollars, ce qui en fait la troisième entreprise européenne derrière LVMH et Novo Nordisk.
Cette croissance est portée par l'IA. Les clients d'ASML augmentent leurs dépenses d'investissement : TSMC prévoit une hausse de 37 % à 56 milliards de dollars, Samsung de 24 % à 40 milliards de dollars. Chaque nouveau data center, chaque nouveau modèle d'IA nécessite des puces plus performantes, et donc des machines ASML.
Pourtant, cette réussite financière cache une vulnérabilité stratégique. ASML est trop dépendante de la Chine et trop exposée aux pressions américaines. C'est là que le bât blesse.
Le piège chinois : quand 33 % du chiffre d'affaires devient une faiblesse
En 2025, la Chine représentait 33 % du chiffre d'affaires d'ASML. C'est énorme. Mais cette dépendance est devenue un boulet. Les États-Unis, inquiets de voir la Chine rattraper son retard technologique, multiplient les restrictions. Le MATCH Act, un projet de loi américain, vise à interdire la vente de machines DUV à la Chine. Si ce texte est adopté, ce sont 1,6 milliard d'euros de ventes qui pourraient s'envoler.
Christophe Fouquet doit donc jongler. D'un côté, il doit satisfaire Washington, qui considère ASML comme un maillon essentiel de la sécurité nationale américaine. De l'autre, il doit préserver ses relations avec Pékin, qui reste un marché colossal. Comme le résumait L'Opinion en juin 2024, sa mission est de « préserver un équilibre de plus en plus précaire entre l'Occident, qui exige qu'ASML ne vende plus son matériel de pointe à la Chine, et le marché chinois, l'un de ses principaux débouchés ».

Le MATCH Act : l'épée de Damoclès sur les ventes à la Chine
Le MATCH Act n'est pas une simple menace. Des parlementaires américains travaillent activement à son adoption. S'il est voté, il priverait la Chine des machines DUV d'ASML, qui sont pourtant moins avancées que les EUV. Mais la Chine les utilise pour produire des puces destinées à ses industries stratégiques.
En face, Huawei et ses partenaires chinois tentent de développer leurs propres machines de lithographie. En mars 2026, ils ont déposé plusieurs brevets dans ce domaine. Mais les experts sont sceptiques. La technologie EUV est le fruit de décennies de recherche et de milliards d'euros d'investissements. La Chine est encore loin du compte.
Si le MATCH Act est adopté, la part de la Chine dans le chiffre d'affaires d'ASML pourrait tomber à 20 % en 2026. Une chute brutale qui obligerait Fouquet à trouver de nouveaux débouchés. Mais où ? Les clients américains et européens sont déjà équipés. Le marché chinois est irremplaçable à court terme.
Bruno Le Maire, l'atout politique d'ASML pour contrer les pressions
Face à ces pressions, Fouquet a sorti une carte maîtresse : Bruno Le Maire. L'ancien ministre français de l'Économie a été nommé « conseiller stratégique extérieur » du comité exécutif d'ASML le 1er janvier 2025. Sa mission ? « Construire une coalition pour investir dans l'écosystème européen des semi-conducteurs », comme le rapportait Le Monde.
Le choix est stratégique. Bruno Le Maire connaît parfaitement les rouages de l'administration française et européenne. Pendant sept ans, il a géré les dossiers économiques les plus sensibles. Sa reconversion dans les semi-conducteurs, validée par la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, montre qu'ASML cherche à renforcer son influence politique.
Le Maire doit aider ASML à contrer les pressions américaines tout en préservant ses intérêts en Chine. Un exercice d'équilibriste qui rappelle d'autres reconversions controversées, comme celle de Christophe Ruggia dans l'affaire Adèle Haenel. Mais ici, l'enjeu est géopolitique.

« Personne ne vient nous chercher » : un appel à l'Europe plutôt qu'un cri de victoire
Derrière la déclaration de Fouquet se cache un message politique. Le même jour que son interview à TechCrunch, il cosignait une tribune avec Airbus, Ericsson, Siemens et d'autres géants européens. Leur demande : des règles européennes plus souples pour l'IA, des investissements massifs dans les semi-conducteurs, et une véritable souveraineté numérique.
« Personne ne vient nous chercher » ne signifie pas seulement qu'ASML n'a pas de concurrent. Cela signifie aussi que l'Europe ne peut pas compter sur les États-Unis ou la Chine pour résoudre ses problèmes. Si le continent veut rester dans la course technologique, il doit se prendre en main.
Fouquet ne dit pas cela par hasard. Il sait qu'ASML est une exception européenne. Dans un paysage dominé par les géants américains (Nvidia, Intel, AMD) et asiatiques (TSMC, Samsung), son entreprise est le seul champion européen des semi-conducteurs. Mais ce champion est fragile. Il dépend des décisions politiques prises à Washington et à Pékin.
La tribune du 5 mai : les géants européens de la tech unissent leurs voix
La tribune cosignée le 5 mai 2026 est un appel collectif. Les PDG d'ASML, d'Ericsson, d'Airbus et de Siemens demandent une régulation européenne de l'IA moins contraignante. Selon eux, l'Europe risque de se retrouver à la traîne si elle impose des règles trop strictes pendant que les États-Unis et la Chine avancent à toute vitesse.
Ils appellent aussi à des investissements massifs dans les semi-conducteurs. Le Chips Act européen prévoit 43 milliards d'euros, mais les résultats tardent à se concrétiser. Pendant ce temps, les États-Unis injectent des centaines de milliards dans leur propre industrie via le CHIPS and Science Act.
Cette tribune montre que Fouquet ne parle pas seulement pour ASML. Il porte une voix collective, celle des industriels européens qui veulent peser dans les décisions politiques. En utilisant sa notoriété, il espère faire bouger les lignes à Bruxelles.
L'Europe a-t-elle les moyens de répondre à l'appel de Fouquet ?
L'Europe a des atouts. ASML est un champion incontesté de la lithographie. Infineon et STMicroelectronics sont des acteurs solides dans les semi-conducteurs. Mais le continent manque cruellement de fonderie, ces usines capables de produire les puces les plus avancées. TSMC et Samsung dominent ce secteur, et l'Europe n'a pas de véritable alternative.
Le Chips Act européen, adopté en 2023, prévoit 43 milliards d'euros d'investissements. Mais les projets peinent à démarrer. La construction d'une fonderie prend des années et coûte des dizaines de milliards. Pendant ce temps, les États-Unis et la Chine avancent.
Fouquet veut que l'Europe devienne un acteur stratégique, pas seulement un fournisseur de machines. Il appelle à une véritable politique industrielle, avec des investissements massifs et une régulation intelligente. Mais les dirigeants européens sont-ils prêts à entendre ce message ? La réponse est encore incertaine.

Pourquoi les jeunes Français devraient s'intéresser à ASML
Au-delà des enjeux géopolitiques, la déclaration de Fouquet concerne directement les jeunes Européens. ASML recrute des milliers d'ingénieurs, d'informaticiens et de physiciens. En janvier 2026, l'entreprise a annoncé la suppression de 1 700 postes, mais principalement dans les fonctions managériales. Les recrutements techniques, eux, restent soutenus.
Les métiers de la lithographie sont fascinants. Ils combinent l'optique, la physique des lasers, la data science et la mécanique de précision. Les salaires sont compétitifs, et l'entreprise est basée aux Pays-Bas, un pays qui attire de nombreux Français. Christophe Fouquet lui-même est un exemple de cette mobilité européenne.
Mais il y a plus. En 2025, ASML est entré au capital de Mistral AI, la start-up française d'intelligence artificielle, pour 1,3 milliard de dollars, prenant 11 % du capital. Ce rapprochement montre que l'entreprise néerlandaise mise sur l'écosystème français et européen de l'IA.
Des métiers d'avenir dans la lithographie et l'IA
Travailler chez ASML, c'est participer à l'aventure technologique la plus avancée de notre époque. Les ingénieurs en optique conçoivent des systèmes de lentilles d'une précision inouïe. Les physiciens des lasers manipulent des gouttes d'étain vaporisées 50 000 fois par seconde. Les data scientists analysent des quantités phénoménales de données pour optimiser la production.
Les machines High NA EUV, qui coûtent 380 millions de dollars pièce, nécessitent une maintenance de haut niveau. ASML forme ses propres techniciens, capables de voyager à travers le monde pour installer et entretenir ces bijoux technologiques. Les perspectives de carrière sont excellentes.
Pour les jeunes Français, ASML représente une opportunité unique de travailler dans une entreprise européenne de premier plan, sans avoir à traverser l'Atlantique. Les salaires sont attractifs, et la qualité de vie aux Pays-Bas est reconnue.
Le message de Fouquet aux étudiants : « L'Europe a besoin de vous »
En disant « personne ne vient nous chercher », Fouquet lance aussi un appel aux jeunes talents. Si l'Europe veut rester dans la course, elle doit former ses propres experts. Les semi-conducteurs et l'IA sont les industries du futur, et l'Europe a besoin de cerveaux pour les développer.
L'investissement dans Mistral AI est un signal fort. ASML ne se contente pas de fabriquer des machines. Elle investit dans l'écosystème français de l'IA, montrant que l'innovation peut venir d'Europe. Pour les étudiants en ingénierie, en physique ou en informatique, c'est une invitation à se former et à s'engager.
Fouquet rappelle que l'Europe a les talents pour réussir. Mais encore faut-il que ces talents choisissent de rester sur le continent plutôt que de partir aux États-Unis. Son message est clair : l'avenir numérique de l'Europe dépend de vous.
Conclusion : entre monopole et vulnérabilité, la leçon de Christophe Fouquet
La déclaration de Christophe Fouquet, « personne ne vient nous chercher », est à double tranchant. D'un côté, elle reflète la puissance technologique d'ASML, seul fabricant mondial des machines EUV qui équipent les plus grandes usines de puces. De l'autre, elle révèle la vulnérabilité stratégique de l'Europe, trop dépendante des décisions américaines et chinoises.
Fouquet ne se contente pas de constater sa position dominante. Il lance un avertissement : si l'Europe ne se réveille pas, elle restera un simple spectateur de la révolution technologique en cours. Les semi-conducteurs sont le pétrole du XXIe siècle, et ceux qui les maîtrisent dicteront les règles du jeu mondial.
Pour les jeunes générations, le message est clair. Les métiers des semi-conducteurs et de l'IA sont porteurs d'avenir. ASML, Mistral AI, et d'autres champions européens ont besoin de talents formés sur le continent. L'Europe a les moyens de réussir, mais elle doit agir vite. Fouquet a lancé un pavé dans la mare. À l'Europe de réagir.