En France, près de 29 000 signalements de sextorsion en ligne ont été enregistrés en 2024, soit une hausse de 460 % en trois ans selon l'Office des mineurs (OFMIN) de la police nationale et le 3018. Ces chiffres comptent des signalements, pas des victimes identifiées : ils n'en décrivent pas moins une pratique installée dans le quotidien des adolescents. C'est pour en parler sans détour que la CIIVISE et le ministère de la Santé ont lancé, le 25 septembre 2026, une campagne nationale 100 % digitale sur TikTok et Snapchat, destinée aux 11-17 ans et courant jusqu'au 14 octobre.

Voici comment fonctionne ce chantage, quoi faire dès les premières menaces et comment réduire le risque.
Comprendre le mécanisme
La sextorsion - contraction d'"extorsion sexuelle", aussi appelée chantage à la webcam - désigne la menace de diffuser des photos ou vidéos intimes d'une personne afin de lui extorquer de l'argent, d'obtenir de nouveaux contenus ou de la contraindre à des actes sexuels à distance, précise cybermalveillance.gouv.fr.
Le scénario général est le suivant : l'escroc prend contact sur un réseau social, un site de rencontre ou une messagerie, gagne la confiance de l'adolescent sous une fausse identité, puis propose des échanges en vidéo ou en photos. Dès réception d'un premier contenu, la bascule est brutale : il affirme avoir tout enregistré et menace de tout publier ou d'envoyer les images à l'entourage.

Trois variantes sont possibles :
- Les contenus ont réellement été envoyés par la victime, qui a été manipulée.
- Les contenus ont été volés, par piratage d'un compte de messagerie ou de réseau social.
- Les contenus n'existent pas : l'escroc prétend les avoir, ou il les fabrique en montant le visage de la victime sur des images à caractère sexuel, y compris avec de l'intelligence artificielle.
Cette troisième forme explique pourquoi la honte est un mauvais guide : même lorsqu'aucun contenu n'a été envoyé, la faute n'est jamais celle de la victime. Sarah El Haïry, haute-commissaire à l'Enfance, a résumé la situation à l'occasion de la campagne : "Lorsqu'un jeune est menacé parce qu'une image intime a été obtenue, détournée, piratée ou fabriquée grâce à l'intelligence artificielle, il est victime".
Une distinction utile : un courriel massif qui affirme "j'ai filmé votre webcam pendant que vous regardiez un site pornographique, payez ou je diffuse" relève de l'hameçonnage de masse. Aucune preuve réelle n'y est fournie : il suffit de le supprimer sans y répondre.
Les quatre réflexes d'urgence
Face à une menace, la panique est normale. Le ministère de l'Économie recommande quatre réflexes.
Ne jamais payer. C'est la règle principale. Payer ne résout rien : les maîtres-chanteurs suppriment rarement les images et reviennent réclamer des sommes plus importantes. La même logique s'applique si l'on vous demande d'envoyer d'autres contenus ou d'accomplir un acte : chaque cession renforce l'emprise.
Conserver les preuves avant de bloquer. C'est l'étape que l'on oublie trop souvent. Avant de bloquer ou de supprimer quoi que ce soit, faites des captures d'écran de l'ensemble des échanges, des profils, des numéros et des demandes. Ce sont elles qui permettront aux enquêteurs d'agir et, le cas échéant, à la justice de poursuivre l'auteur.
Ne plus répondre et bloquer. Aucune négociation n'est possible : ne répondez plus aux menaces et bloquez l'escroc sur tous les canaux - réseaux sociaux, téléphone, messageries.
Changer les mots de passe et verrouiller les comptes. Passez immédiatement vos comptes en mode privé, modifiez vos mots de passe et activez la double authentification. Si l'escroc tente de contacter votre entourage, prévenez-le avec un message simple : "mon compte a été piraté, des personnes malveillantes diffusent de faux contenus ; ne cliquez sur aucun lien et bloquez-les".
Pour les deepfakes pornographiques, obtenus à partir de simples photos publiques de votre visage, les réflexes sont strictement les mêmes.
Demander de l'aide : les numéros utiles
Le 3018 est la ligne nationale d'aide aux victimes de violences numériques, opérée par e-Enfance. Gratuit, anonyme et confidentiel, il est ouvert 7 jours sur 7, de 9 h à 23 h, par téléphone, par chat dans l'application 3018 ou par courriel. Ses équipes peuvent intervenir directement auprès des plateformes et faire retirer en quelques heures les contenus intimes et les comptes préjudiciables. En 2024, le nombre de cas de sextorsion pris en charge par le 3018 a augmenté de 74 % par rapport à 2023.

Info Escroqueries, le service du ministère de l'Intérieur, répond au 0 805 805 817, du lundi au vendredi de 9 h à 18 h 30 ; appel et service gratuits.
Ma Sécurité, l'application du ministère de l'Intérieur, propose depuis novembre 2025 un chat ouvert jour et nuit dans son Espace Mineurs : policiers et gendarmes formés y répondent, avec l'appui d'un psychologue.
Pharos, le portail de signalement des contenus illicites sur Internet, permet de signaler les images diffusées ; les signalements sont traités par des policiers ou des gendarmes.
Enfin, déposer plainte reste possible et utile, y compris pour un mineur qui souhaite agir seul. Les captures d'écran faites au début font toute la différence.
Prévenir : réduire les risques en amont
Aucune mesure n'élimine le risque, mais quelques réflexes réduisent nettement la surface d'attaque :
- Méfiez-vous des demandes de contact d'inconnus, et a fortiori lorsqu'on vous invite à basculer vers une autre plateforme ou une messagerie privée. Ce changement de canal est souvent le premier signal d'alerte.
- Vérifiez les paramètres de confidentialité de vos réseaux sociaux, souvent publics par défaut, et limitez la visibilité de vos publications et de vos informations personnelles.
- Utilisez des mots de passe différents et complexes pour chaque service, et activez la double authentification.
- Si vous envoyez un contenu intime, ne montrez ni votre visage ni de signes distinctifs. Si le sujet vous intéresse, notre guide sur le sexting sans pression détaille les précautions à prendre.
Ces précautions individuelles ont une limite que les autorités françaises reconnaissent ouvertement. Cette limite, Sarah El Haïry l'a exprimée à l'occasion de la campagne : "Nous ne protégerons pas les enfants en leur demandant, à eux seuls, d'apprendre à éviter tous les dangers du numérique". Elle appelle de ce fait au "Safety by Design" : des comptes protecteurs par défaut, une limitation des contacts non sollicités et un contrôle d'âge, intégrés dès la conception des services.
Ce que dit la loi
La sextorsion n'est pas un simple jeu : elle réunit plusieurs infractions. Le chantage (articles 312-10 à 312-12 du Code pénal) est puni de sept ans d'emprisonnement et 100 000 euros d'amende, peine portée à dix ans et 150 000 euros lorsque la victime a moins de 15 ans. L'accès frauduleux à un système de traitement automatisé de données (article 323-1) est puni de trois ans d'emprisonnement et 100 000 euros d'amende, de cinq ans et 150 000 euros lorsque des données ont été supprimées ou modifiées. Les montages sexuels réalisés avec de l'intelligence artificielle relèvent de l'article 226-8-1 du Code pénal.
Un phénomène qui dépasse la France
Les chiffres français et internationaux ne se comparent pas directement : ils ne mesurent pas la même chose.
À l'international, la FBI a alerté sur la sextorsion financièrement motivée, dans laquelle des escrocs se font passer pour de jeunes femmes afin d'amadouer des adolescents sur les réseaux sociaux et les plateformes de jeux. Entre octobre 2021 et mars 2023, l'agence et les services fédéraux américains ont reçu plus de 13 000 signalements concernant au moins 12 600 victimes, majoritairement des garçons, et recensé au moins 14 décès par suicide sur la période ; les enquêteurs situent les auteurs hors des États-Unis, principalement en Afrique de l'Ouest et en Asie du Sud-Est.
L'ONG Thorn, qui a interrogé 1 200 jeunes de 13 à 20 ans aux États-Unis, distingue quatre formes - relationnelle, exploitative, financière et sadistique - et note que 30 % des victimes ont reçu des exigences dans les 24 premières heures suivant le premier contact, que 16 % n'ont jamais parlé à personne, et que 44 % disent que leurs images ont été capturées sans leur consentement. Ces résultats ne sont pas extrapolables à la France, mais ils disent une chose directement utile : le temps joue contre la victime, et le silence aussi.