"Groland, un dernier conseil" : c'est sous ce titre que la Présipauté fera ses adieux le samedi 12 décembre à 21h10 sur Canal+. La chaîne a confirmé l'information à l'AFP le mardi 3 novembre, après des fuites dans la presse - Le Figaro TV Mag relève d'ailleurs que la chaîne "confirme des informations de presse", ce qui situe l'annonce dans la catégorie des secrets de Polichinelle. Trente-quatre ans de parodie d'actualité depuis un pays imaginaire : une longévité dont la chaîne elle-même fait l'éloge par la voix de Jean-Marc Juramie, directeur général adjoint de Canal+ France chargé des antennes et des programmes : "Peu de programmes peuvent revendiquer une telle longévité tout en restant aussi singuliers, libres et fidèles à eux-mêmes."

Reste une question plus intéressante que "pourquoi Groland s'arrête" : qu'est-ce qui s'arrête avec lui ?
La chaîne dit "respecter le choix des créateurs"
La version officielle est nette, et il faut la citer en entier : "Nous respectons pleinement le choix des créateurs de "Groland" d'arrêter l'émission. Après plus de trente ans d'existence, ils ont considéré qu'il était temps de conclure cette aventure exceptionnelle." Autrement dit : ce n'est pas une déprogrammation, c'est un départ à la retraite.
Le décor de l'annonce vaut le détour. C'est debout, derrière le bar de Chez Léon, bistrot du VIIIe arrondissement devenu le QG de l'équipe, que Benoît Delépine a prévenu la salle mardi matin, raconte Le Parisien. Sur place, une plaque récemment vissée recense les exploits du collectif : "798 sketchs pensés, 4 254 ballons de rouge, blanc et rosé engloutis, 735 assiettes de frites dévorées et 356 sandwichs rillettes et cornichons enfournés. Une carafe d'eau a été commandée par mégarde." Le titre du Parisien résume la tonalité : "On a tout donné".
Ce que les créateurs n'ont pas dit, en revanche, c'est pourquoi. Delépine et Gustave Kervern n'ont pas commenté publiquement les causes de l'arrêt depuis l'annonce, et la chaîne n'a publié aucun chiffre d'audience pour les primes diffusés depuis juin 2025.
Le clair avait déjà disparu
Car l'événement réel de ces dernières années n'est pas l'usure d'un concept : c'est la perte de la fenêtre. Groland a été programmée en clair sur Canal+ à partir de 1992. Ce détail, décisif, a sauté en juin 2025, quand le groupe a retiré ses quatre chaînes payantes de la TNT - Canal+, Canal+ Cinéma, Canal+ Sport et Planète - une décision annoncée le 5 décembre 2024, officiellement en riposte au non-renouvellement de C8 par l'Arcom.
Les effets ont été mesurés en une semaine par Médiamétrie. La case access de 20 heures de Canal+ a été divisée par deux : "En aparté" est tombé à 34 000 téléspectateurs (0,2 % du public) le 10 juin, contre 117 000 (0,6 %) en moyenne depuis le début de saison, et "Clique" a pointé à 0,0 % de part d'audience. Les programmes restent accessibles sur le canal 40 des box et via MyCanal - mais un programme satirique qui parodie l'actualité du jour n'a pas besoin d'abonnés : il a besoin d'un public large, simultané, et d'une raison de zapper.
C'est également en juin 2025 que Groland cesse sa version hebdomadaire pour se réduire à des primes et à des modules exceptionnels. Le calendrier est troublant ; la chaîne n'a jamais établi publiquement de lien de cause à effet. Un an et demi plus tard, l'émission n'avait plus ni rendez-vous régulier, ni fenêtre gratuite, ni une partie de ses figures.
"Bolloré a tué Groland" : pourquoi le récit le plus évident est le plus fragile
La lecture spontanée circule déjà : un groupe passé dans le giron du milliardaire Vincent Bolloré, une émission corrosive, un arrêt. C'est confortable, c'est cohérent, et c'est en partie contredit par les premiers intéressés eux-mêmes. Fin 2024, pour les 40 ans du groupe, Kervern confiait à l'AFP que Groland et son équipe étaient "quasiment les derniers représentants" de l'esprit Canal des années 1980-1990 - constat lucide, pas accusation. Et Delépine, au Parisien : "Grolloré (sic) a respecté une forme d'exception culturelle avec Groland. Un patron qu'on ne voit qu'une fois tous les dix ans et qui vous fout la paix, je le souhaite à tout le monde."
Ces propos datent d'avant l'annonce et ne commentent pas la décision. On n'en fera donc pas une preuve de liberté éditoriale intacte pour tout le groupe. Mais ils rendent fragile la version mécanique d'une censure : si la direction avait voulu se débarrasser de Groland, elle aurait eu mille occasions de le faire avant, et n'aurait probablement pas attendu que l'émission se réduise d'elle-même à quelques primes.
L'explication la plus solide est plus prosaïque, et plus intéressante. Une émission de ce type a un coût de production modeste mais un coût d'exposition élevé : elle doit être là, chaque semaine, dans une case regardée. En quittant la TNT, le groupe a arbitré en faveur de l'abonnement et du streaming, où l'audience se mesure autrement et où un rendez-vous d'actualité satirique perd l'essentiel de sa valeur - l'immédiateté partagée. Groland n'est probablement pas mort de censure : il est mort d'avoir perdu son canal de diffusion. Et les disparitions - Christophe Salengro, le président, mort en 2018, l'auteur Franck Benoist plus récemment - comme le départ de Jules-Édouard Moustic la même année, ont fait le reste.
Ce qui part vraiment : un collectif, pas une personnalité
Il faut mesurer la place qu'occupait Groland. Un pays fictif, une bande d'auteurs, une continuité absurde sur trois décennies, un humour "provocateur, corrosif et délibérément franchouillard" selon la formule consacrée. Ce modèle - la satire par la fiction et le collectif - n'a pas de successeur identifié dans le paysage français. Les rendez-vous satiriques qui subsistent en access reposent sur l'inverse : un animateur identifiable, l'actualité du jour, un débit de vannes.
Delépine et Kervern, eux, n'ont pas attendu pour bifurquer : ils sont cinéastes depuis longtemps, et Groland n'était déjà plus leur unique métier. C'est vrai de beaucoup d'auteurs de l'équipe. Le vrai coût de la fin de Groland n'est donc pas un trou dans une grille : c'est un atelier qui ferme, dans un paysage audiovisuel où les marges de manoeuvre se réduisent aussi - France Télévisions a engagé ces derniers mois un plan d'économies de 150 millions d'euros qui touche ses grilles, arrêt d'émissions et coupes dans le sport compris.
La satire n'a pas disparu, elle a changé de case
Dernier indice, plus révélateur qu'il n'y paraît : le compte officiel @Groland n'a pas relayé l'annonce de sa propre mort. Son post du 3 novembre à 17 heures était un module humoristique ordinaire - "Le saviez-vous ? Le Groland a inventé les cours en extérieur !". La nouvelle a circulé par la presse et les comptes médias, à l'image du post de Cerfia qui totalisait environ 159 600 vues et 3 200 "likes" au 4 novembre.
La Présipauté est restée dans son personnage jusqu'au bout, et c'est peut-être la meilleure façon de comprendre ce qui se joue : la satire française s'est déplacée vers des espaces où l'on n'a plus besoin d'une fréquence hertzienne pour exister - plateformes, réseaux, formats courts, abonnement. Elle y gagne en liberté de ton et y perd en commun : plus de pays imaginaire partagé par plusieurs millions de personnes au même moment.
Rendez-vous le 12 décembre à 21h10, donc, pour un dernier conseil. Il sera sans doute moins drôle que les 798 sketchs pensés chez Léon, mais il vaudra d'être regardé pour ce qu'il est : la dernière soirée d'un modèle de télévision, pas seulement d'une émission.