En 2026, des antiprotons ont été transportés par route à travers le site du CERN : une première. L'exploit revient à la collaboration BASE et à son dispositif transportable BASE-STEP - et non à l'expérience ALPHA, comme certaines premières réactions l'ont laissé entendre. Les particules déplacées étaient des antiprotons, pas des atomes d'antihydrogèle.

Le trajet s'est déroulé sur le site même du CERN, près de Genève. Derrière ce déplacement anodin se cachent plusieurs années de conception et un défi d'ingénierie : garder des particules d'antimatière stables - et comptées - à bord d'un camion.
Un piège d'une tonne pensé pour la route
BASE-STEP est un piège de Penning : une chambre à vide quasi parfaite dans laquelle des particules chargées sont confinées par un champ magnétique et des champs électriques. L'ensemble pèse près d'une tonne, dont 600 kilogrammes d'aimants supraconducteurs. Ce poids est le prix de la mobilité : là où les pièges de Penning classiques occupent des halls entiers, le cadre de BASE-STEP a été conçu pour monter sur un camion et traverser les portes standard d'un laboratoire.
Le piège, surtout, est autonome. L'aimant supraconducteur, dit "persistant", maintient son champ sans apport continu d'électricité. L'hélium liquide assure le refroidissement cryogénique, tandis que des batteries de secours alimentent les électrodes qui génèrent le champ électrique. L'ensemble est conçu pour absorber une accélération de 1 G - environ 9,8 m/s² - dans toutes les directions, soit largement suffisant pour encaisser les bosses de la route. Pendant le trajet, les antiprotons sont surveillés en temps réel par une méthode non destructive, la détection par courant d'image, permettant de vérifier leur présence sans les détruire.
Pourquoi ce transport n'est pas dangereux
La question du risque vient naturellement : l'antimatière s'annihile au contact de la matière. Le CERN répond par un ordre de grandeur. Le piège contient entre 100 et 1 000 antiparticules. Si toutes s'annihilaient, l'énergie libérée serait équivalente à la masse d'un millier d'électrons. Or la lumière du soleil qui frappe notre peau chaque seconde apporte un milliard de fois plus d'énergie. Conclusion du CERN : ce transport n'est pas plus dangereux qu'un déplacement de camion ordinaire sur une route publique.
Une preuve de principe en 2024, des antiprotons en 2026
Le projet s'appuyait sur une première démonstration. En octobre 2024, BASE avait transporté des protons - des particules de matière ordinaire non liées dans un atome - à travers le site du CERN, une première pour ce type de particules dans un piège portable. "Un grand pas vers l'antimatière portable", avait alors salué le CERN.
Entre cette répétition générale et le transport d'antiprotons, plus d'un an s'est écoulé. La construction de BASE-STEP avait commencé en 2020. L'appareil a été perfectionnée à l'université Heinrich Heine de Düsseldorf jusqu'à la fin juillet 2025, transférée au CERN en août 2025, puis remplie d'antiprotons en septembre 2025. C'est ce piège chargé qui a traversé le site en 2026.
L'enjeu : mesurer l'antimatière loin du bruit des accélérateurs
Pourquoi prendre tant soin à déplacer de l'antimatière ? Parce que l'usine d'antimatière du CERN est le seul endroit au monde où l'on produit des antiprotons de basse énergie pour les expériences. BASE est l'une des six collaborations qui les étudient sur place. Or ce lieu d'exception a un défaut pour la physique de précision : les accélérateurs et le décélérateur de l'usine génèrent des fluctuations qui perturbent les mesures.
Transporter les antiprotons jusqu'à un laboratoire calme - l'objectif proche étant l'université Heinrich Heine de Düsseldorf - devrait améliorer la précision des mesures d'au moins un facteur cent. À plus long terme, l'équipe souhaite pouvoir transporter l'antimatière vers n'importe quel laboratoire d'Europe. La voie intéresse d'autres expériences : PUMA prépare également un piège transportable, tandis que BASE-STEP travaille à multiplier et miniaturiser les dispositifs pour rendre la prochaine génération plus économique.
L'antimatière n'est pas une source d'énergie
Faut-il y voir une étape vers une énergie de l'antimatière ? Non, répond le CERN sans détour. La production est d'une inefficacité extrême : on ne récupère qu'un dixième de milliardième de l'énergie investie, soit environ 10⁻¹⁰. L'ordre de grandeur parle de lui-même : si l'on rassemblait toute l'antimatière jamais produite au CERN et qu'on l'annihilait avec de la matière, on obtiendrait juste assez pour alimenter une ampoule électrique pendant quelques minutes.
Le sens de l'exploit est donc ailleurs, dans la précision : comparer les propriétés des protons et des antiprotons loin des perturbations du site. Les défis restants sont techniques - miniaturiser, multiplier, réduire les coûts. Mais la preuve est faite : un échantillon d'antimatière peut voyager sur une route. Et la porte par laquelle il est passé a exactement la largeur d'une porte de laboratoire ordinaire.