Le 29 avril 2026, la revue Nature publiait une étude signée notamment par des chercheurs de l'Université McGill : une méthode baptisée click clotting, ou "coagulation en un clic", capable, sur des rats, d'arrêter une hémorragie en quelques secondes. Dans la couverture médiatique qui a suivi, dont celle de Global News, elle a même été présentée comme une méthode "life-saving", "salvatrice". Le professeur Jianyu Li, auteur senior de l'étude, parle d'"années à des décennies" de travail avant toute utilisation clinique. Entre la promesse et la prudence du chercheur, la réserve s'impose.

Le principe : du Velcro au niveau des globules rouges
Notre sang se coagule tout seul. Quand une paroi vasculaire est lésée, une cascade de réactions enchaîne le fibrinogène, les plaquettes et les globules rouges jusqu'à former un bouchon. C'est efficace, mais lent : une à cinq minutes dans les meilleures conditions, et souvent insuffisant face à une hémorragie grave.
L'équipe de McGill ne cherche pas à remplacer cette cascade. Elle s'y greffe. L'idée : utiliser une réaction de "chimie clic", récompensée par le prix Nobel de chimie en 2022, pour souder mécaniquement les globules rouges entre eux et former ce que les auteurs appellent un cytogel - un gel fait de cellules vivantes, redoutablement résistant.
Pour simplifier : imaginez des billes de ping-pong qu'on essaie d'empiler dans un bassin d'eau. Elles glissent, la pile s'effondre. La chimie clic, elle, ajoute une poignée de Velcro entre chaque bille. Les billes restent des billes, mais elles tiennent ensemble. Le "clic" du nom n'est pas anodin : il renvoie à une réaction dite bioorthogonale, c'est-à-dire qu'elle fonctionne dans le milieu aqueux du sang sans perturber la chimie naturelle du corps. C'est précisément ce que les produits hémostatiques précédents, décrits par le professeur Li, peinaient à offrir.
Résultat mesuré par les chercheurs : un caillot environ dix fois plus résistant, qui se forme presque instantanément une fois appliqué sur la plaie.
Deux durées qu'il ne faut pas confondre
C'est là que l'information devient fragile quand elle circule de média en média. Deux chiffres remontent dans la couverture de l'étude, et ils ne désignent pas la même chose.
- 10 à 20 minutes : le temps de préparer et de mettre en oeuvre le matériau, selon le professeur Jianyu Li, auteur senior de l'étude et professeur de génie mécanique à McGill. C'est la fenêtre dans laquelle la méthode se positionne pour les soins d'urgence à l'hôpital, la gestion de plaies ou la chirurgie - des contextes où l'on dispose d'un minimum de temps.
- Quelques secondes : l'arrêt du saignement une fois le caillot synthétique appliqué. Le professeur Li parle d'une action "presque instantanée", contre une à cinq minutes pour la coagulation naturelle.
Une "colle qui arrête les saignements en cinq secondes", comme l'a titré un site de republication, mélange donc la promesse et la mise en oeuvre. Le saignement s'arrête vite ; le produit, lui, ne se fabrique pas en un claquement de doigts.
Le niveau de preuve : laboratoire et rongeurs, rien d'autre
L'étude est publiée dans Nature, une revue à comité de lecture, avec des collaborations internationales : Université de la Colombie-Britannique, Medical College of Wisconsin, University of Colorado Boulder, University of Toronto, Versiti Blood Research Institute. L'auteur principal, Shuaibing Jiang, a dirigé les travaux pendant son doctorat à McGill et est aujourd'hui postdoctorant à la Harvard Medical School.
Mais les résultats ont été obtenus in vitro, puis chez des rats. Pas d'essai sur de grands animaux, et encore moins sur des humains. Selon le communiqué de l'étude, la cicatrisation et la régénération observées dans le foie lésé ont dépassé celles du produit utilisé en clinique testé dans l'étude - un résultat obtenu chez le rat. Le communiqué note aussi peu de signes de réactivité immunitaire et aucune toxicité dans les organes majeurs. Des résultats encourageants, mais pas concluants.
Le professeur Li lui-même a posé les limites : il faudra des essais chez de grands animaux puis chez l'humain et, selon lui, "d'années à des décennies" avant une utilisation courante. L'équipe "n'est pas encore en mesure de dire" dans quels cas la méthode sera la plus utile : traumatisme, chirurgie, ou autre chose.

Ce que ça change, comparé à ce qui existe déjà
Sur le terrain, on n'attend pas d'hémostatique miracle : on presse, on garrote, on tamponne.
- La pression directe reste le geste de première ligne. Elle est gratuite, immédiate et efficace contre la majorité des saignements.
- Le garrot sert aux hémorragies de membre massives, là où la pression ne suffit pas. Il ne se relâche pas une fois posé, et son placement doit être appris.
- Les poudres et éponges hémostatiques, souvent à base de chitosan (un dérivé de la carapace de crustacés) ou de zéolite, absorbent le sang et concentrent les facteurs de coagulation. Leur usage progresse dans le monde, notamment en traumatologie. Leur principale limite, et c'est celle que vise l'équipe de McGill, tiendrait au chitosan : selon le professeur Li, il peut être cassant et donne un caillottage irrégulier.
La différence de la méthode "clic" tient à sa nature. Un absorbant prend l'eau ; un poudrage chimique concentre la réaction ; ici, on réticule les cellules elles-mêmes en un matériau cohérent qui s'ajoute à la coagulation naturelle sans la contrecarrer. Sur le papier, c'est un saut qualitatif. Dans les faits, il reste à prouver que ce saut survient dans un organisme humain, face à une hémorragie réelle, dans des conditions de contrainte qui ne ressemblent pas à un plateau de laboratoire.

En attendant : ce qui sauve vraiment aujourd'hui
La coagulation en un clic ne sera pas disponible de sitôt. En revanche, les gestes qui sauvent existent déjà, et ils fonctionnent.
Face à une hémorragie abondante : appuyer fermement sur la plaie avec un tissu propre, ne pas retirer le premier pansement saturé mais en ajouter par-dessus, surélever le membre si possible, appeler les secours, et poser un garrot si le saignement touche un membre et ne cesse pas. Des formations comme le cours "Arrêtez les saignements" de Code Trauma enseignent précisément ces gestes au grand public.
C'est moins spectaculaire qu'un caillot qui arrête le saignement en quelques secondes - mais c'est ce qui fait la différence aujourd'hui.