L'industrie de la mode a longtemps fasciné par son glamour, ses paillettes et ses défilés prestigieux. Pourtant, derrière cette vitrine éblouissante se cache parfois une réalité beaucoup plus sombre, faite d'abus de pouvoir et de silences complices. Jean-Luc Brunel a incarné cette zone d'ombre pendant des décennies. Figure centrale du mannequinat international des années 1980, il est passé du statut de « roi du casting » à celui d'ennemi public numéro un, accusé d'avoir utilisé son influence pour assouvir ses pulsions. Son lien étroit avec le financier américain Jeffrey Epstein a jeté une lumière crue sur un système toxique où de jeunes filles étaient piégées. Retour sur la trajectoire d'un homme qui a fini par rattraper la justice, pour laisser les victimes dans un désarroi profond.

De la gloire aux ténèbres : qui était Jean-Luc Brunel ?
Pour comprendre l'ampleur du scandale, il faut revenir aux origines de celui qui a longtemps fait et défait les carrières. Jean-Luc Brunel n'est pas né dans la misère, bien au contraire. Né le 18 septembre 1946 à Neuilly-sur-Seine, il grandit dans un milieu aisé, baignant dans les codes de la bourgeoisie parisienne. Son père dirigeait une société dans l'immobilier, ce qui inculque rapidement au jeune Jean-Luc une compréhension fine des rapports de force sociaux et une capacité à naviguer dans les milieux fermés.
Une jeunesse entre deux identités
La biographie de Jean-Luc Brunel comporte sa part de mystère, voire de flou volontaire. Bien qu'il soit connu sous ce nom à travers le monde, certaines sources suggèrent qu'il serait né sous le nom de Benchamoul. Cette question d'identité, loin d'être anecdotique, a alimenté de nombreuses spéculations sur sa capacité à se réinventer et à effacer ses traces. Sur les pages de discussion de Wikipédia, un contributeur affirmait même connaître « très bien la famille et l'origine », qualifiant l'allégation d'un autre nom de « totalement fallacieuse ». Qu'il s'agisse d'un changement de nom officiel ou d'une simple transformation administrative, cette dualité symbolise à elle seule la carrière de l'homme : une façade lisse et respectable dissimulant des intentions moins avouables.
Dès son plus jeune âge, il développe une fascination pour l'image et le pouvoir. Il ne cherche pas à devenir l'homme devant l'objectif, mais celui qui tient l'objectif. Il comprend très tôt que dans le monde du spectacle, ceux qui détiennent le pouvoir sont ceux qui choisissent les visages qui seront vus par des millions de personnes.
L'apprentissage de la manipulation
C'est à Paris qu'il débute dans le métier, gravissant rapidement les échelons grâce à un charme dévastateur et une intelligence relationnelle aiguisée. Ses contemporains le décrivent comme un homme séducteur, capable de mettre en confiance les parents les plus inquiets. Il ne vend pas seulement du rêve à ces jeunes filles, il vend de la sécurité à leurs familles. C'est cette habileté à inspirer la confiance qui va devenir son arme la plus dangereuse.
Brunel ne se contente pas de trouver de beaux visages. Il comprend les failles psychologiques de ces adolescentes en quête de reconnaissance. Il sait flatter leur ego, jouer sur leur insécurité pour les rendre dépendantes de son approbation. Dès ses débuts, on retrouve les germes de ce qui deviendra plus tard un système d'emprise redoutable : il isole la jeune femme de sa famille, contrôle son alimentation, gère son agenda et devient l'unique intermédiaire entre elle et le reste du monde.
L'ascension d'un roi du casting et ses réseaux stars
Le vrai tournant de sa carrière intervient au début des années 1980 avec la fondation de l'agence Karin Models. À cette époque, le monde de la mode est en pleine mutation. On passe de l'ère du mannequin anonyme, simple cintre vivant pour les couturiers, à celle de la « top model », une star adulée dont le visage apparaît sur les couvertures de magazines du monde entier.

Karin Models : la machine à rêves
Brunel saisit cette opportunité avec brio. Avec Karin Models, il ne se contente pas de gérer des carrières, il les invente. Il a l'œil pour dénicher des profils atypiques qui vont bientôt régner sur les podiums des plus grandes maisons de couture comme Yves Saint Laurent, Chanel ou Dior. Son agence devient une référence incontournable, un passage obligé pour toute jeune fille rêvant de gloire internationale.
Sous sa direction, des mannequins deviennent des noms connus. On lui attribue la découverte de talents comme Christy Turlington, Sharon Stone ou encore Milla Jovovich. Il impose un nouveau style, plus commercial, plus agressif aussi, qui correspond parfaitement à l'ère du consumérisme triomphant des années 80. Il se forge une réputation de découvreur de talents, un « nose » infaillible capable de repérer la future star dans une fille timide venue passer un casting. Sa réussite financière est à la hauteur de sa notoriété : il devient un homme riche et puissant, fréquentant les jet-setters et les célébrités.
Un réseau d'influence puissant
Cette ascension fulgurante ne se fait pas en solitaire. Brunel tisse un réseau d'influences dense, s'immisçant dans les cercles du spectacle et de la production cinématographique. On le côtoie dans les soirées parisiennes, sur les yachts de la Côte d'Azur ou dans les clubs privés new-yorkais. Il noue des amitiés stratégiques avec des producteurs et réalisateurs influents, comme Luc Besson, pour qui il cast parfois des figures emblématiques de leurs films. Ce pouvoir de casting lui confère une influence quasi absolue sur les carrières naissantes.
C'est à cette période qu'il consolide son image de « monsieur Mannequin ». Personne ne semble remettre en cause ses méthodes ni la morale de ses pratiques. Tant que les contrats rentrent et que les podiums brillent, le système semble aveugle aux dérives qui commencent pourtant à poindre. Brunel profite de cette période de grâce pour bâtir un empire qui va bientôt lui permettre d'agir en toute impunité, loin des regards indiscrets.
L'alliance toxique avec Jeffrey Epstein
Si la carrière de Brunel a été brillante, elle est devenue sulfureuse à partir du moment où son chemin a croisé celui de Jeffrey Epstein. La rencontre entre l'agent de mannequins français et le financier américain, dans la seconde moitié des années 1980, marque le début d'une descente aux enfers pour de nombreuses victimes. C'est le point de bascule où l'ambition sans limites de Brunel bascule dans la criminalité avérée. Les deux hommes auraient été mis en contact par Ghislaine Maxwell, que Brunel connaissait depuis les années 1980.
Une union contre nature
Au départ, leur relation se présente comme une simple association d'affaires. Epstein, milliardaire excentrique, cherche à investir dans des secteurs glamour. Brunel, lui, a besoin de fonds pour développer ses agences à l'international. Epstein injecte alors des millions dans le capital de Karin Models et, plus tard, dans la création de MC2 Model Management, une agence basée à Miami qui va servir de plaque tournante pour leurs activités illégales. Le financement d'Epstein aurait atteint jusqu'à un million de dollars.
Mais très vite, les limites du commerce légal sont franchies. Epstein exprime son intérêt pour de très jeunes filles. Brunel, profitant de son accès illimité au vivier de mannequins, se transforme en fournisseur. Ce rôle de « pourvoyeur » ne s'est pas limité à quelques rencontres fortuites ; il s'est structuré comme une véritable branche de leur « business » commun. L'agence MC2 Model Management, dont le nom rappelle l'équation d'Einstein E=mc2, est devenue le centre névralgique de cet opération. Si la vitrine affichait des contrats glamour et des podiums à South Beach, l'arrière-boutique servait de catalogue vivant pour Epstein et ses puissants amis.
Le piège des « soirées » et des déplacements
La méthode était rodée et implacable. Sous couverts d'opportunités professionnelles exceptionnelles, Jean-Luc Brunel organisait des voyages pour ces jeunes mannequins vers des destinations exotiques ou des résidences luxueuses. Le yacht d'Epstein en Méditerranée, son ranch au Nouveau-Mexique ou son manoir de New York devenaient des pièges dorés. Une fois sur place, l'isolement géographique faisait le reste : loin de chez elles, sans argent, sans contacts, la jeune fille se retrouvait à la merci de ses hôtes.
Selon plusieurs témoignages de victimes, ces week-ends se transformaient souvent en cauchemars. L'alcool et la drogue circulaient librement pour abaisser les inhibitions. On promettait aux filles des contrats avec de grandes marques comme Victoria's Secret ou des campagnes publicitaires lucratives en échange de leur « soumission ». Brunel, jouant le rôle de l'agent bienveillant, assurait qu'être « amie » avec Epstein était la clé de la réussition. C'est ce mélange toxique de chantage, de manipulation psychologique et de coercition sexuelle qui a permis à ce système de perdurer pendant des années, dans l'indifférence quasi totale des professionnels de la mode qui fermaient les yeux.
L'omerta du monde de la mode et les premières alertes
Comment un tel système a-t-il pu prospérer aussi longtemps ? La réponse réside dans la structure même de l'industrie du mannequinat des années 80 et 90. C'était un milieu fermé, régi par des rapports de force extrêmes, où les carrières se jouaient en un instant. Jean-Luc Brunel n'était pas un marginal ; il était un pilier de ce système. Critiquer Brunel, c'était risquer de se mettre à dos l'agence la plus puissante du moment et de se voir blacklister définitivement.
Les enquêtes étouffées
Pourtant, les signes avant-coureurs n'avaient pas manqué. Dès la fin des années 1980, des rumeurs insistantes circulaient dans les dîners parisiens. En 1988, une journaliste d'investigation américaine a mené une enquête retentissante pour l'émission 60 Minutes. Avec une caméra cachée, elle a filmé Brunel admettre qu'il se faisait payer par Epstein pour lui fournir des filles. « Il passe par moi pour avoir des étudiantes », confiait-il même devant l'objectif. Ces images, diffusées à la télévision américaine, auraient dû signer sa fin professionnelle immédiate.
Quelques années plus tard, en 1999, l'émission britannique MacIntyre Undercover du journaliste Donal MacIntyre diffusait de nouvelles révélations accablantes. Les témoignages de viols conduisaient d'anciens partenaires à l'empêcher d'utiliser le nom de Karin Model. Mais le monde de la mode est une sphère où le scandale fait parfois vendre. Au lieu de le rejeter, l'industrie a simplement regardé ailleurs. Les parents continuaient de confier leurs filles à cet homme qui semblait intouchable. Cette capacité à survivre aux accusations révèle une part de complicité collective : la valeur d'un mannequin ou l'argent généré par les contrats semblaient primer sur la sécurité et la dignité des jeunes femmes.
La fuite en avant vers l'Amérique du Sud
Face à la pression médiatique qui commençait à monter en Europe et aux États-Unis dans les années 90, Brunel a dû adapter sa stratégie. Il a senti que le vent tournait et que ses méthodes agressives n'étaient plus aussi tolérées ouvertement. Au début des années 2000, il quitte l'Europe pour s'installer aux États-Unis, transformant le nom de son agence américaine en MC2 Model Management. Ne pouvant plus compter sur ses soutiens habituels, notamment de son frère Arnaud avec qui il avait fondé Next Management Corporation en 1988, il obtient un financement de Jeffrey Epstein.
Brunel a également tenté de déplacer une partie de ses activités vers l'Amérique du Sud, et plus particulièrement le Brésil. À Rio de Janeiro et à São Paulo, il a tenté de répliquer le modèle de Karin Models, profitant de l'engouement pour les mannequins brésiliens sur la scène internationale. Là-bas, loin des projecteurs parisiens, il a continué d'exercer son emprise. Cette période d'exil relatif lui a permis de se refaire une santé financière tout en continuant à alimenter le réseau d'Epstein, prouvant que sa volonté de puissance était intacte.
La chute finale : arrestation et mort mystérieuse
Il a fallu attendre le séisme de l'affaire Weinstein en 2017 et la vague #MeToo pour que les mentalités changent véritablement. Soudainement, des voix qui avaient été étouffées pendant des décennies se sont élevées. L'arrestation puis la mort suspecte de Jeffrey Epstein en août 2019 ont agi comme un détonateur. Les projecteurs se sont braqués de nouveau sur ses « complices », et Jean-Luc Brunel s'est retrouvé en première ligne.
Une cavale qui prend fin
L'image du séducteur bourgeois s'est effondrée pour laisser place à celle d'un vieillard en fuite. En 2020, alors qu'il tente de se cacher dans des appartements discrets, la police française, sous l'impulsion des enquêteurs spécialisés dans les crimes contre l'humanité et les atteintes sexuelles, lance des mandats d'arrêt internationaux. Il est finalement interpellé en décembre 2020 à l'aéroport de Roissy-Charles de Gaulle, alors qu'il s'apprêtait à s'envoler vers Dakar, au Sénégal. Le masque tombe définitivement : il ne fuyait pas pour des affaires, mais pour échapper à la justice.
Brunel était introuvable depuis des mois. Au moment de son arrestation, il venait d'être mis en examen pour « viols sur mineurs de plus de 15 ans » et « harcèlement sexuel », et placé sous le statut de témoin assisté pour « traite des êtres humains aggravée ». Il sera une nouvelle fois mis en examen pour viol sur mineur à la fin de juin 2021. Ses avocats, Mes Mathias Chichportich, Marianne Abgrall et Christophe Ingrain, n'ont cessé de clamer son innocence, affirmant qu'il multipliait ses efforts pour en faire la preuve.
Une mort qui laisse planer le doute
Son incarcération à la prison de la Santé à Paris a marqué le début d'une longue attente judiciaire. En novembre 2021, Jean-Luc Brunel avait été brièvement libéré sous contrôle judiciaire, avant que la chambre de l'instruction de la cour d'appel de Paris ne décide sa remise en détention. Ses avocats s'étaient pourvus en cassation contre cette décision, qualifiée d'« indigne ».
Mais la justice a une ironie cruelle. Le 19 février 2022, Jean-Luc Brunel est retrouvé mort dans sa cellule, pendu selon les premières conclusions de l'enquête. Il avait 75 ans. Le parquet de Paris a ouvert une enquête pour expliquer les causes du décès. Il rejoint ainsi son ami Epstein dans la mort, emportant avec lui ses secrets et privant les victimes de la confrontation publique qu'elles attendaient. Ses avocats ont laissé entendre que M. Brunel aurait mis fin à ses jours, évoquant sa « détresse », « celle d'un homme de 75 ans broyé par un système médiatico-judiciaire ».
Le traumatisme durable des victimes et les leçons d'un scandale
Au-delà de la figure de l'agresseur, c'est le destin des victimes qui doit retenir notre attention. Car le scandale Jean-Luc Brunel ne se résume pas à un homme tombé en disgrâce. Il raconte l'histoire de vies brisées, de talents étouffés et de blessures psychologiques qui mettent des années à cicatriser, si tant est qu'elles le fassent.
Des vies brisées par le silence
Beaucoup de ces jeunes femmes ont quitté le monde de la mode traumatisées, développant des troubles alimentaires, une perte de confiance en elles ou une dépression sévère. Certaines ont réussi à reconstruire leur vie loin des projecteurs, trouvant une force inouïe pour témoigner et aider d'autres victimes. D'autres portent encore le poids de la honte, bien qu'elles n'en soient en aucun cas responsables.
La mort de Brunel a éteint le volet français de l'affaire Epstein, laissant les victimes dans un désarroi profond. Le procès qui n'aura jamais lieu privait ces femmes de la reconnaissance judiciaire tant attendue. Leurs avocats ont déploré que « la justice ne puisse plus s'exercer », tandis que les associations d'aide aux victimes soulignaient l'importance de continuer à entendre et soutenir celles qui avaient eu le courage de briser le silence.
Vers une refonte du système du mannequinat
Ce cas d'école a néanmoins eu le mérite de forcer l'industrie de la mode à regarder en face ses propres démons. Depuis quelques années, de nouvelles réglementations sont apparues pour protéger les mineurs, interdisant le travail de nuit ou exigeant la présence d'un tuteur. Certains pays ont interdit le défilé de mannequins de moins de 16 ans. La France a renforcé sa législation sur le harcèlement sexuel et les violences sexistes au travail, notamment dans les secteurs artistiques.
Des organisations professionnelles ont mis en place des chartes éthiques et des mécanismes de signalement. Des campagnes de sensibilisation ont été lancées pour informer les jeunes mannequins de leurs droits. L'affaire Brunel a servi de catalyseur, démontrant que nul n'est à l'abri de la justice, même après des décennies d'impunité. Reste à savoir si ces changements seront suffisants pour empêcher que de tels abus se reproduisent.
Conclusion
L'histoire de Jean-Luc Brunel reste un avertissement sévère pour une industrie qui a trop longtemps préféré le glamour à l'éthique. De Neuilly-sur-Seine aux cellules de la Santé, son parcours trace une ligne brisée à travers quarante années de mode, d'argent et de silence. Son association avec Jeffrey Epstein a révélé l'étendue d'un système prédateur où les jeunes femmes étaient traitées comme des marchandises jetables. Sa mort en prison, si elle clôt le chapitre judiciaire, laisse ouvertes les plaies de celles qui ont survécu à ses agissements. L'héritage de Brunel n'est pas celui d'un découvreur de talents, mais celui d'un homme qui a abusé de son pouvoir pendant que le monde regardait ailleurs. Le monde de la mode, désormais sous surveillance, doit s'assurer que plus jamais un « roi du casting » ne puisse régner en maître absolu sur les rêves brisés des adolescentes.