La facture s'affiche en gros plan sur l'écran du téléphone. Le montant fait mal : 6 700 dollars. Derrière la caméra, une voix tremble de frustration. Ce n'est pas un arnaqueur, pas une erreur bancaire, mais un garçon de sept ans qui jouait tranquillement sur sa tablette. Cayden Correia, fils de la star de télé-réalité Jazz Correia, a vidé le compte de son père en trois mois de clics invisibles sur Roblox. L'anecdote aurait pu rester un drame familial privé si elle ne cristallisait pas, à elle seule, tout ce qui cloche dans la childhood 2.0 : des enfants livrés aux algorithmes, des parents qui filment leur moindre réaction, et une loi qui regarde ailleurs.

L'alerte TikTok de Laurent Correia face aux 6 700 $ dépensés par son fils
La scène se passe fin mars 2026. Laurent Correia est assis dans ce qui ressemble à un salon de leur appartement dubaïote, un téléphone tendu vers son visage. Il consulte son historique bancaire et découvre, ligne après ligne, une hémorragie de prélèvements. La phrase fuse, crue : « Vous ne pouvez pas savoir à quel point j'ai les nerfs. » Le post Facebook du Blog de la Télé-Réalité qui relaie la vidéo résume le choc collectif des abonnés. Selon Public.fr, Cayden, né en février 2019, a accumulé ce montant en achats in-app sur Roblox. Le mécanisme est cruellement simple : les options de paiement étaient pré-enregistrées sur l'appareil utilisé par l'enfant. Chaque clic sur un accessoire virtuel déclenchait un prélèvement réel, sans validation parentale, sans code, sans aucune friction. Laurent oscille entre l'exaspération brute et une tentative de pédagogie en direct. Il explique à la caméra que son fils ne saisit pas la différence entre l'argent virtuel et l'argent réel. Sauf que cette leçon de vie, il la donne devant des milliers de spectateurs.
Comment Cayden a vidé le compte en trois mois sans déclencher d'alerte
Trois mois. C'est le temps qu'il a fallu à Cayden pour transformer un jeu en gouffre financier. La chronologie est édifiante : entre décembre 2025 et mars 2026, les prélèvements se sont succédé, probablement plusieurs par jour, sans jamais déclencher de signal d'alarme chez les parents. Le problème central réside dans la suppression totale de friction liée aux paiements pré-enregistrés. Quand une carte bancaire est enregistrée dans l'App Store ou le Google Play d'une tablette, un simple clic suffit pour valider un achat. Pas de saisie de code, pas de reconnaissance biométrique si l'option est désactivée. Pour un enfant de sept ans, le geste est indistinguable de celui qu'il fait dans le jeu pour attraper un objet ou ouvrir une porte. Les microtransactions individuelles étaient probablement modestes — quelques dollars ici, quelques Robux là — mais leur accumulation sur quatre-vingt-dix jours a produit cet effet de tsunami. Le fait qu'aucun système de notification bancaire n'ait coupé court à la spirale interroge aussi sur le niveau de surveillance des finances familiales, une question d'autant plus sensible quand on sait que les Correia vivent de leur exposition médiatique.
Entre colère et leçon de vie : la réaction en deux temps de Laurent Correia
Ce qui frappe dans la vidéo de Laurent Correia, c'est le basculement. La première minute est brute : visage fermé, voix tendue, la colère d'un père qui réalise l'ampleur de la fuite. Puis vient le second mouvement, plus posé, presque scolaire. Laurent explique à son audience que Cayden n'a pas de notion de la valeur de l'argent, qu'il croit que les Robux sont une ressource infinie comme les pièces dans Mario. C'est un discours raisonnable, sauf qu'il est adressé à une caméra TikTok. La correction de l'enfant devient elle-même un contenu. On a déjà vu ce pattern avec d'autres drames familiaux filmés en direct, comme ce père de Cagnes-sur-Mer qui a découvert via le piège des snaps éphémères de Snapchat que son fils était en danger. Sauf que dans le cas Correia, l'enjeu initial est financier, et la frontière entre l'éducation privée et le spectacle public s'efface une fois de plus.

Quand la tablette devient un portefeuille sans verrou
Le détail technique mérite qu'on s'y arrête, car il est au cœur de milliers de drames similaires qui ne finissent pas sur TikTok. Une tablette configurée pour un enfant devrait, en théorie, être un espace clos. Dans la pratique, le défaut de configuration le plus fréquent est le paiement en un clic laissé actif après un achat adulte. Apple et Google proposent bien des contrôles parentaux — Screen Time sur iOS, Family Link sur Android — qui permettent de désactiver les achats in-app ou d'exiger une validation systématique. Mais ces outils restent optionnels, enfouis dans des menus peu intuitifs, et leur activation repose entièrement sur la vigilance du parent. Le sociologue Gérard Neyrand, cité par PROTECTED_5, explique que les vidéos de familles influenceurs tendent un « miroir rassurant » aux spectateurs, qui projettent leur propre parentalité dans ces contenus. Le problème, c'est que ce miroir montre aussi les failles en temps réel.
Cayden Correia : 2,7 millions d'abonnés avant l'âge de 6 ans
L'incident Roblox prend une dimension différente quand on regarde qui est Cayden au-delà de cette facture. Né le 16 février 2019 à Dubaï, il est le deuxième enfant de Jazz et Laurent Correia, après Chelsea (2017), suivis de London (2021) et Love (2023). Jazz est une figure de la télé-réalité française depuis 2015, passée par Les Marseillais et La Villa des cœurs brisés avant de lancer avec Laurent l'émission JLC Family sur TFX, qui documente leur vie d'expatriés dans les Émirats. Cayden n'a jamais connu un monde sans caméras. Mais le passage de la télé-réalité à l'influence a franchi un cap supplémentaire. Selon La Croix, Cayden fait partie d'un trio d'enfants influenceurs identifié comme symptomatique du phénomène. Lui, Tiago Tanti et Ruby Guedj cumulent à eux seuls près de 2,7 millions d'abonnés sur Instagram. Aucun n'a dépassé six ans au moment de ce décompte. Leur vie est un contenu permanent, leurs visages des produits monétisés avant même qu'ils sachent lire.
Le trio des enfants les plus suivis de France n'a pas l'âge du CE1
2,7 millions d'abonnés. C'est plus que la plupart des créateurs adultes n'atteindront jamais. Et ce chiffre concerne trois enfants qui, collectivement, n'avaient pas encore l'âge du CE1 quand il a été calculé. Cayden Correia, Tiago Tanti (fils de Maëva Ghennam) et Ruby Guedj (fille de Carla Guedj) représentent l'avant-garde d'une industrie de l'influence enfantine qui n'existait pas il y a dix ans. Cette audience massive ouvre des possibilités de monétisation considérables : placements de produits intégrés dans des photos de quotidien, contrats avec des marques de vêtements ou de jouets, et potentiellement des revenus publicitaires directs. Le problème est que ces enfants n'ont donné aucun consentement éclairé. Ils ne choisissent pas d'être photographiés en pyjama le matin, de voir leur premier jour d'école diffusé à des centaines de milliers de personnes, ou de devenir le visage d'une marque avant de savoir écrire leur prénom. L'audience est réelle. L'absence de choix de l'enfant aussi.

De TFX à Instagram : comment JLC Family a transformé sa vie de famille en entreprise
Le parcours des Correia illustre parfaitement la continuité logique entre télé-réalité classique et influence digitale. Jazz a commencé sa carrière télévisuelle dans Les Anges de la téléréalité en 2015, a enchaîné avec La Villa des cœurs brisés, puis a créé avec Laurent un format centré sur leur vie de couple et de famille. JLC Family, diffusé sur TFX, est le prolongement télévisuel de cette logique. Mais là où la télé-réalité classique s'arrête aux saisons et aux épisodes, Instagram fonctionne en continu. Chaque photo de Cayden postée sur un compte dédié est un micro-épisode qui n'a pas de fin. Le format SOS Télé-Réalité a souvent souligné comment les candidats peinent à sortir de l'orbite du format une fois le feu éteint. Pour les enfants Correia, le feu n'a jamais été éteint. Ils sont nés dedans. Leur image est devenue une entreprise familiale, avec toute la logique de rendement que cela implique.
Des visages monétisés avant l'apprentissage de la lecture
La notion de travail dissimulé prend un sens inédit dans l'univers des enfants influenceurs. Comme le souligne franceinfo, ces enfants « s'amusent et travaillent, puisqu'ils placent des produits et sont payés pour ça ». L'ambiguïté est précisément là : parce que l'enfant rit, parce qu'il joue, parce qu'il ne porte pas un uniforme de travail, on refuse de voir l'activité économique qui se cache derrière. Un shooting de jouets dans un salon de Dubaï, c'est du travail. Une photo sponsorisée où un enfant porte une marque de vêtements, c'est du travail. Mais le cadre domestique brouille les pistes. L'enfant ne signe pas de contrat, ne perçoit pas de salaire, n'a pas d'horaires. Il est à la fois le produit, le modèle et le principal ignoré de la transaction.

Pourquoi Roblox est un piège financier pour les enfants de moins de 13 ans
Maintenant qu'on sait qui est Cayden et dans quel écosystème il baigne, il faut comprendre pourquoi Roblox spécifiquement est un piège redoutable pour les enfants. La plateforme n'est pas un simple jeu vidéo. C'est un écosystème social et économique à part entière, qui compte entre 60 et 150 millions d'utilisateurs quotidiens dans le monde. Selon CommentÇaMarche, environ 40 % des utilisateurs de Roblox avaient moins de 13 ans en 2024, et l'inscription est autorisée dès cinq ans. Le modèle économique repose sur le free-to-play : le téléchargement est gratuit, mais tout le reste se monétise via les Robux, une monnaie virtuelle achetable avec de l'argent réel. Cette double conversion — euros contre Robux, Robux contre objets virtuels — crée une déconnexion totale entre l'acte d'achat et la perception de la dépense. Pour un enfant de sept ans, dépenser 400 Robux n'évoque absolument pas la réalité de quelques euros prélevés sur le compte de son père.
Le business model de Roblox repose-t-il sur l'innocence des enfants ?
Le fonctionnement interne de Roblox est un chef-d'œuvre de design persuasif appliqué à des cerveaux en développement. L'enfant entre dans un univers visuel coloré, côtoie d'autres joueurs, personnalise son avatar. Les objets cosmétiques — skins, accessoires, animations — sont partout, affichés comme des badges de statut social au sein du jeu. Le prix est affiché en Robux, jamais en euros. Il faut faire un effort mental de conversion pour réaliser qu'un objet à 1 000 Robux représente environ 10 euros. Un enfant de sept ans n'a pas cette capacité d'abstraction. Il voit un chiffre, il clique, l'objet apparaît. La gratification est instantanée, le coût est invisible. Le fait que l'inscription soit ouverte dès cinq ans montre que la plateforme a consciemment ciblé une tranche d'âge qui n'a aucune compétence financière. Ce n'est pas un dysfonctionnement du système, c'est le système lui-même.
Achats in-app sur Roblox : pourquoi les banques commencent à rembourser
Le cas de Cayden n'est malheureusement pas isolé. Au Royaume-Uni, une fillette de dix ans a dépensé 2 500 livres (soit environ 2 880 euros) sur Roblox en utilisant le compte de sa mère, comme le rapporte iPhonesoft. La différence, c'est que cette mère a porté l'affaire devant les médias et a témoigné à la BBC Radio 4. Résultat : sa banque a accepté de rembourser la totalité de la somme. Ce cas britannique est intéressant car il esquisse un début de jurisprudence silencieuse. Les banques commencent à reconnaître que les achats in-app non autorisés par un titulaire de carte relèvent d'une faille de sécurité du dispositif de paiement, et non d'une négligence parentale absolue. Pour les parents français confrontés au même problème, ce précédent ouvre une porte. Mais il faut pour cela oser porter plainte, expliquer la situation, et admettre publiquement une faille de contrôle parental — ce que peu de familles sont prêtes à faire, surtout quand leur vie est déjà sous le microscope des réseaux sociaux.
Le Robux, une monnaie conçue pour effacer la notion de prix
La mécanique de la double monnaie n'est pas anodine — elle est centrale dans la stratégie de Roblox. Le joueur n'achète jamais directement un objet avec de l'argent réel. Il achète d'abord des Robux par lots : 400 Robux pour 5 euros, 800 pour 10, 1 700 pour 20. Les prix des objets dans le jeu sont calibrés pour ne jamais correspondre exactement à un lot, ce qui pousse à l'achat récurrent. Il reste des Robux sur le compte, ils ne suffisent pas pour l'objet convoité, il faut en racheter. Le cerveau de l'enfant ne traite pas la transaction en euros mais en unités abstraites dont il ne maîtrise ni la valeur ni la provenance. C'est exactement le même principe que les jetons de casino, sauf que le casino s'adresse à des adultes et que Roblox accueille des enfants de cinq ans.

Des gros mots à 5 ans : comment Jazz Correia transforme ses enfants en contenu viral
On vient d'expliquer le danger extérieur représenté par Roblox. Mais le danger vient aussi de l'intérieur du foyer. Deux épisodes précis impliquant Cayden et sa sœur aînée Chelsea illustrent une logique inquiétante. Le 19 mars 2024, Jazz Correia publie une vidéo où elle demande à Chelsea et Cayden — alors âgés de cinq et six ans — de dire tous les gros mots qu'ils connaissent, en français et en anglais. Les enfants s'exécutent sous le regard amusé de leur mère, qui capte la scène pour ses abonnés. Puis, le 31 août 2025, nouvelle polémique quand Cayden prononce le mot « putain » dans une vidéo partagée par Jazz. Les réactions fusent, les critiques pleuvent. La défense de Jazz est toujours la même : ses enfants parlent anglais comme langue maternelle, vont dans une école anglaise à Dubaï, et ne réalisent pas que ce mot est un gros mot en français. L'argument est séduisant en surface. Il cache un problème plus profond.
La vidéo des gros mots : Chelsea et Cayden mis en scène pour le buzz
Reconstituer la séquence vidéo de mars 2024, c'est comprendre à quel point la frontière entre éducation et spectacle a disparu. Jazz Correia installe ses deux enfants face à elle, sort son téléphone, et lance un défi : dites tous les gros mots que vous connaissez. Chelsea et Cayden, cinq et six ans, obéissent. Ils récitent une liste de mots en français et en anglais, certains vulgaires, d'autres orduriers, avec la spontanéité et l'absence de filtre caractéristiques de leur âge. Le portail Free.fr rapporte que la vidéo a provoqué une onde de choc sur les réseaux sociaux. Ce qui dépasse le simple fait divers de people, c'est la mise en scène consciente. Jazz ne surprend pas ses enfants en train de jurer. Elle les y invite, les encourage, les filme, monte la vidéo et la publie. Le contenu est conçu pour générer une réaction — de l'indignation ou du rire, peu importe. L'algorithme se fiche de la nature de l'émotion, il la quantifie.
La défense de Jazz Correia (« ils parlent anglais ») et ses failles logiques
L'argument linguistique de Jazz Correia mérite qu'on s'y arrête. Selon Voici, elle affirme que ses enfants ont l'anglais pour langue maternelle et ne mesurent pas la charge vulgaire de certains mots en français. C'est techniquement plausible : les Correia vivent à Dubaï, les enfants sont scolarisés dans le système britannique, le français est la langue du foyer mais pas nécessairement celle du playground. Le problème n'est pas là. Le problème est que cet argument répond à la mauvaise question. La vraie question n'est pas « est-ce que Cayden sait que ce mot est vulgaire en français ? » mais « pourquoi filmer un enfant de cinq ans en train de dire des gros mots et pourquoi le publier ? ». Même en supposant que l'enfant ne comprend pas ce qu'il dit, le parent lui comprend. Et il choisit de transformer ce moment en contenu. La défense linguistique est un écran de fumée commode qui évite de s'interroger sur la nature même de l'acte de publication.
L'indignation comme carburant algorithmique
Ce qu'il faut comprendre, c'est que la vidéo des gros mots n'est pas un accident de parcours. Elle relève d'une logique de création de contenu où la polémique est un objectif, pas un risque. Sur les réseaux sociaux, l'engagement se mesure en commentaires, partages, saves. Un contenu qui fait réagir négativement génère souvent plus d'engagement qu'un contenu qui fait sourire poliment. En publiant ses enfants en train de dire des gros mots, Jazz Correia ne commet pas une erreur de jugement — elle produit exactement le type de contenu que les algorithmes récompensent. Les critiques dans les commentaires alimentent la viralité. Les comptes qui dénoncent la vidéo la font circuler davantage. Le cycle est parfait : l'enfant est le carburant, la polémique est le moteur, les vues sont le produit final.

Loi Studer : pourquoi 5 000 familles d'enfants influenceurs échappent aux contrôles
Le lecteur a maintenant le tableau complet : un enfant exposé financièrement via Roblox, médiatiquement via Instagram, et éducativement via des contenus polémiques conçus pour le buzz. Il est temps d'aborder le cadre légal censé le protéger — et de comprendre pourquoi il échoue. La loi Studer (n° 2020-1266 du 19 octobre 2020) encadre l'exploitation commerciale de l'image des mineurs de moins de seize ans sur les plateformes en ligne. Elle instaure trois piliers : une autorisation administrative préalable pour toute activité lucrative impliquant l'image d'un enfant, un droit à l'oubli permettant au mineur de demander la suppression de ses contenus, et l'obligation de déclarer les revenus générés par cette image. Sur le papier, c'est un texte ambitieux. Dans la réalité, c'est un texte mort.
Ce que la loi Studer impose en théorie pour protéger les enfants
Les trois piliers de la loi Studer méritent qu'on les détaille pour mesurer le décalage avec la pratique. Premier pilier : l'autorisation administrative préalable. Avant de monétiser l'image de son enfant sur une plateforme, un parent doit obtenir une autorisation délivrée par la préfecture, qui évalue les conditions de travail (qui dit travail dit horaires, durée, rémunération). Deuxième pilier : le droit à l'oubli. Tout mineur dont l'image a été exploitée peut, une fois majeur, demander la suppression de l'ensemble des contenus le concernant. Troisième pilier : la déclaration des revenus. L'argent généré par l'image de l'enfant doit être déclaré séparément et une part doit être consignée sur un compte bloqué jusqu'à sa majorité. Ce dispositif, calqué sur le modèle du droit du travail des enfants du spectacle, aurait pu être un bouclier efficace. Il ne l'est pas, parce que son application dépend de mécanismes de contrôle que personne n'a réellement mis en place.
5 000 familles et un marché que l'État ne contrôle pas
Les chiffres révélés par le Sénat en juillet 2025 sont éloquents. Environ 5 000 familles en France tentent de vivre de l'influence parentale, selon les données relayées par Le Parisien. Selon l'Observatoire national de la protection de l'enfance (OPEN), 70 % des parents influenceurs déclarent gagner jusqu'à 5 000 euros par mois grâce au contenu impliquant leurs enfants. C'est un marché parallèle considérable qui fonctionne en grande partie en dehors de tout cadre déclaratif. Les plateformes — Instagram, TikTok, YouTube — ne disposent pas des moyens ni de la volonté de vérifier si chaque compte dédié à un enfant a fait l'objet d'une autorisation préfectorale. Le Sénat le reconnaît lui-même : l'application de la loi Studer reste limitée, les parents outrepassent leurs obligations en toute impunité, et les contrôles sont quasi inexistants. Le texte existe. La réalité, elle, ressemble à un far west numérique.
Retirer l'autorité parentale numérique : la proposition qui inquiète les influenceurs
Face à ce vide juridique, une proposition plus radicale a émergé. Comme le rapporte Le Figaro, le député Renaissance Bruno Studer a porté l'idée de retirer « l'autorité parentale numérique » aux parents qui abusent de l'image de leurs enfants. Concrètement, un parent qui monétise excessivement l'image de son mineur pourrait se voir priver du droit de gérer les comptes numériques de celui-ci. C'est une sanction lourde, mais proportionnelle à l'enjeu : quand un enfant est transformé en produit commercial avant sa majorité, la protection de son image devrait primer sur la liberté d'expression de ses parents. Le débat reste ouvert, mais l'intention est claire. Il s'agit de poser un principe simple : l'enfant n'est pas la propriété numérique de ses parents.
Enfants influenceurs et pédocriminels : le danger que les parents refusent de voir
Il reste un dernier angle, le plus sombre, celui que les parents d'enfants influenceurs minimisent systématiquement quand ils justifient leur démarche par la « mémoire familiale » ou le « partage avec la communauté ». En janvier 2026, Sarah El Haïry, haute-commissaire à l'Enfance, a lâché une bombe lors d'une déclaration reprise par RTL : Roblox est devenu « un repaire de pédocriminels ». Elle pointe du doigt la messagerie intégrée de la plateforme, qui permet à n'importe quel utilisateur de contacter un enfant en privé, sans contrôle parental effectif. Mais le danger ne s'arrête pas à Roblox.
Ce que la messagerie de Roblox cache réellement selon Sarah El Haïry
La déclaration de Sarah El Haïry en janvier 2026 ne porte pas sur les microtransactions mais sur la sécurité des mineurs au sens large. Roblox intègre une messagerie privée qui permet à tout joueur d'envoyer des messages à un autre joueur, y compris un enfant de sept ans. Les témoignages recueillis par RTL sont glaçants : des prédateurs utilisent cette messagerie pour glisser des questions personnelles, demander des photos, tenter d'isoler l'enfant du groupe de jeu. Le problème est structurel. Roblox revendique des systèmes de modération, mais quand on sait que 40 % des utilisateurs ont moins de treize ans et que la plateforme autorise l'inscription dès cinq ans, la surface d'attaque est colossale. Un enfant comme Cayden, qui passe du temps sur Roblox sans supervision rapprochée — ce que la facture de 6 700 dollars suggère implicitement — est une cible désignée. La haute-commissaire appelle les parents à redoubler de vigilance, mais le message peine à traverser le bruit ambiant des publications quotidiennes.
50 % des photos pédopornographiques viennent des comptes parents
Le chiffre le plus dur de ce dossier ne concerne pas Roblox mais les parents eux-mêmes. Selon l'exposé des motifs de la proposition de loi Studer, repris par Le Figaro, près de 50 % des photographies qui circulent sur les forums pédopornographiques avaient initialement été publiées par les parents sur les réseaux sociaux. La moitié. Pas des photos volées, pas des hackings de comptes : des photos postées par des pères et des mères qui voulaient partager un moment de vie de leur enfant avec leur communauté. Le cercle est vicieux : plus un enfant est visible, plus ses photos sont partagées, plus elles sont récupérées, détournées, rediffusées sur des plateformes opaques. Quand on sait que Cayden, Tiago et Ruby cumulent 2,7 millions d'abonnés et que leurs photos sont publiées quasi quotidiennement, le risque n'est pas théorique. Il est statistique. Ce n'est pas accuser nommément les Correia de négligence criminelle. C'est poser la question systémique que tout parent influenceur devrait se poser avant d'appuyer sur « publier » : qui, exactement, regarde mon enfant ? La question de l'anonymat en ligne est centrale ici, car une fois qu'une photo d'enfant est en ligne, elle échappe définitivement au contrôle de celui qui l'a postée.
Pourquoi les comptes « familiaux » privés ne protègent pas les enfants
Un argument revient souvent dans la bouche des parents influenceurs : « mon compte est privé, seuls mes abonnés voient mes enfants ». C'est une illusion technique. Un compte privé sur Instagram ne signifie pas que les photos sont inaccessibles. Chaque abonné peut faire une capture d'écran et la redistribuer. Un compte peut être piraté. Un follower malveillant peut accumuler des photos sur un disque dur pendant des mois sans que le parent ne s'en rende compte. La notion de « communauté de confiance » est un oxymore sur les réseaux sociaux : quand on a 2,7 millions d'abonnés répartis entre trois enfants, la probabilité qu'aucun d'entre eux n'ait d'intentions malveillantes tend vers zéro. Le « cercle privé » est une fiction rassurante que les algorithmes se chargent de démentir à chaque partage.

Le vrai scandale de l'affaire Cayden Correia dépasse la facture Roblox
Reculons d'un pas. Le vrai problème de l'affaire Cayden Correia n'est pas qu'un enfant de sept ans ait dépensé 6 700 dollars sur Roblox. C'est un symptôme, pas la maladie. La maladie, c'est qu'un enfant de sept ans ait eu un accès non contrôlé à un compte bancaire parental parce que personne dans le foyer n'a pris la peine de désactiver les paiements pré-enregistrés sur sa tablette. C'est que ce même enfant vive depuis sa naissance sous le regard de centaines de milliers de personnes qui consomment son image comme un produit de divertissement. C'est que ses gros mots soient filmés, montés et diffusés par la personne censée le protéger. C'est que la loi Studer, censée être son bouclier, ne soit qu'un texte que 5 000 familles ignorent en toute impunité avec la complicité passive des plateformes. La ligne rouge n'est pas financière. Elle est existentielle. Chaque like sur une photo d'un enfant qui n'a pas choisi d'être public est un choix de société. Chaque vue sur une vidéo d'un mineur mis en scène pour le buzz valide un modèle économique qui exploite la vulnérabilité.
Dans dix ans, quand Cayden aura dix-sept ans, il pourra peut-être demander le retrait de ses contenus grâce au droit à l'oubli de la loi Studer. Mais les captures d'écran existeront encore. Les archives des forums existeront encore. Les vidéos repostées existeront encore. Il regardera cette facture Roblox avec le même détachement que son père face à la caméra, ou il y verra le symbole d'une enfance où chaque clic, chaque mot, chaque sourire lui appartenait un peu moins. La question n'est pas de savoir si les Correia sont de bons ou de mauvais parents. La question est de savoir jusqu'où nous acceptons, en tant que société, que l'enfance devienne un format de contenu.