Vue aérienne du Mont de Sène dit Les Trois Croix à Dezize-lès-Maranges, colline herbeuse surmontée de trois croix de pierre dominant les champs, forêts et le village sous un ciel bleu nuageux
Paranormal

Mont de Sène : le paysan du dimanche pétrifié n'est pas une malédiction médiévale

Sur le mont de Sène, la légende du paysan puni pour avoir labouré un dimanche n'est pas une malédiction médiévale documentée, mais un motif chrétien répandu de profanateur du dimanche pétrifié, posé sur un lieu de culte superposé. Aucun récit écrit ancien n'en atteste l'ancrage exact.

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À 521 mètres, entre la Côte-d'Or et Saône-et-Loire, trois croix veillent sur le vignoble de Santenay. Sous elles, raconte-t-on, un homme est toujours en train de mourir parce qu'il a labouré un dimanche.

Vue aérienne du Mont de Sène dit Les Trois Croix à Dezize-lès-Maranges, colline herbeuse surmontée de trois croix de pierre dominant les champs, forêts et le village sous un ciel bleu nuageux
Vue aérienne du Mont de Sène dit Les Trois Croix à Dezize-lès-Maranges, colline herbeuse surmontée de trois croix de pierre dominant les champs, forêts et le village sous un ciel bleu nuageux - (source)

Un sommet sacré depuis le Néolithique

Le mont de Sène - dit montagne des Trois Croix, ou mont Saint-Jean - n'est pas un lieu ordinaire. C'est un belvédère allongé, dernière butte de la côte avant les Maranges, d'où l'on voit la Côte de Beaune au nord, la Saône et le Jura à l'est, le Morvan à l'ouest. Deux tables d'orientation y remplacent aujourd'hui les pèlerins.

Le mont de Sène (521 m), belvédère et ancien lieu de culte dominant le vignoble de Santenay, à la frontière de la Côte-d'Or et de la Saône-et-Loire.

Mais bien avant les randonneurs, le sommet a été fréquenté dès le Néolithique : dolmens, dont celui du Cul-Blanc, tumulus et nécropole, fouillés à plusieurs reprises au XIXe siècle. On y a bâti ensuite deux temples romains, l'un dédié à Mercure, l'autre à la divinité tutélaire de la source qui jaillit au pied de la falaise - le Terron, primitivement appelé Narosse. Les deux furent détruits au Ve siècle. En 1872, Jacques-Gabriel Bulliot, le fouilleur de Bibracte, dégagea le temple de Mercure ; des fragments de colonnes sont conservés au centre archéologique d'Autun. L'inventaire officiel du patrimoine décrit toujours le site comme "ancien lieu de culte celte et romain".

Ce qui frappe, ce n'est donc pas qu'on y raconte des histoires. C'est qu'on y raconte des histoires depuis si longtemps que chaque époque a fini par poser sa pierre - ou sa croix - sur celle d'avant.

Le calvaire qui a tout recouvert

En 1707, un marchand cordouanier de Santenay nommé Pierre Milliard fait élever trois croix monumentales sur le belvédère. La date est donnée par son testament, cité par la Société éduenne. Les offices de tourisme, eux, écrivent couramment 1767 - sans source. C'est le premier signal d'alarme : même la date du monument fait l'objet d'une dérive tranquille, répétée de brochure en brochure.

Les croix furent abattues à la Révolution, relevées en 1803, puis en 1823. Celles que l'on voit aujourd'hui - sur de lourds piédestaux, au sommet - sont en béton et datent du milieu du XXe siècle. Le calvaire de Pierre Milliard n'existe plus. Ce que les visiteurs photographient est une copie du XXe siècle d'un monument du XVIIIe siècle, lui-même posé sur les ruines d'un sanctuaire païen détruit douze siècles plus tôt.

Chemin de gravier montant vers trois grandes croix sombres en silhouette sous un ciel nuageux, à la montagne des Trois Croix de Santenay, bordé de poteaux et de cordage en bois
Chemin de gravier montant vers trois grandes croix sombres en silhouette sous un ciel nuageux, à la montagne des Trois Croix de Santenay, bordé de poteaux et de cordage en bois - (source)

Trois strates, aucune d'origine. Le lieu est un palimpseste, et c'est exactement ce genre d'accumulation qui nous trompe : plus un endroit porte de marques anciennes, plus il paraît authentique et chargé de sens.

La légende : un paysan, un chien, et beaucoup de rochers

La fable est simple. Un dimanche, un paysan part labourer au lieu de respecter le jour du Seigneur. Il est accompagné de sa femme, de ses deux enfants et de son chien. La fée du Bois de la Fée - ce bois qui occupe le bas de la falaise, en contrebas du calvaire - est horrifiée par le sacrilège et transforme toute la famille en pierre.

Le paysan et la paysanne deviennent deux roches à forme vaguement humaine, connues sous les noms du Vilain et de la Vilaine, encore visibles. À côté, deux petits rochers représentent les enfants. Quatre tas de pierres, dit-on, figuraient les boeufs de l'attelage et empêchaient la végétation de pousser.

Il n'y a là rien de médiéval, et c'est important à le dire. Aucune attestation d'un récit écrit ancien n'a été trouvée : l'ancrage exact de la tradition n'est pas établi par les sources disponibles. Ce que l'on a, c'est un motif extrêmement répandu dans tout l'Occident chrétien - le profanateur du dimanche puni par pétrification, thème classique du tabou dominical. La variante "fée", elle, sent le bois païen : on christianise un lieu, mais on garde l'esprit des arbres, parce qu'il fait plus peur.

Autrement dit : la légende n'a pas fabriqué le lieu. C'est le lieu qui a fabriqué la légende.

Ce que notre cerveau fait avec un tas de rochers

Reste une question gênante : où sont le Vilain et la Vilaine ?

Les descriptions insistent sur des formes "vaguement humaines", sur des pierres où la végétation pousse mal. C'est précisément le moment où l'esprit critique doit intervenir. La pareidolie - notre cerveau qui force un visage dans une roche, un nuage, une tache - est l'un de nos biais les plus tenaces. Ajoutez-y l'effet d'autorité du lieu : vous savez que l'endroit est sacré, que des temples y ont été détruits, que trois croix se dressent au-dessus, et chaque bloc irrégulier devient une statue. Le récit précède la perception.

Il y a aussi l'ancrage : un lieu qui a été un sanctuaire pendant des millénaires doit avoir une histoire sombre. Cette attente, plus que les pierres elles-mêmes, produit le sentiment de malédiction.

Une malédiction qui n'en est pas une

Alors, malédiction médiévale toujours vivante en Bourgogne ? L'expression fait rêver, mais elle résiste mal à l'examen. Il n'y a pas de document médiéval, pas de fléau attribué, pas de village maudit. Ce qu'il y a, c'est un tabou chrétien - ne pas travailler le dimanche - devenu conte, raconté sur un sommet que l'on christianise en 1707 en posant trois croix sur les ruines d'un temple de Mercure.

C'est plus modeste que la malédiction, et pourtant plus intéressant. Le mécanisme, lui, est plus durable que la menace : un lieu perd sa fonction religieuse, on y colle un nouveau récit, on le protège, on le visite, on le rebâtit en béton - et l'histoire, elle, reste indifférente à ce qu'on construit dessus.

Les questions que l'on pose sur le mont de Sène

Le calvaire date-t-il de 1707 ou de 1767 ?

1707 est la date que donne le testament de Pierre Milliard, cité par la Société éduenne ; c'est la seule étayée par un document. 1767 circule dans les brochures des offices de tourisme, sans source identifiable.

Les croix que l'on voit sont-elles d'origine ?

Non. Les croix de Pierre Milliard furent abattues à la Révolution, relevées en 1803 puis en 1823. Celles du sommet aujourd'hui sont en béton et datent du milieu du XXe siècle.

Existe-t-il une malédiction médiévale attestée à cet endroit ?

Aucun document médiéval, aucun fléau attribué, aucun village maudit n'ont été trouvés. Ce que l'on a, c'est un motif répandu dans tout l'Occident chrétien : le profanateur du dimanche puni par pétrification.

Quelle est l'histoire du sommet avant les croix ?

Le site est fréquenté depuis le Néolithique : dolmens, dont celui du Cul-Blanc, tumulus et nécropole y ont été fouillés à plusieurs reprises au XIXe siècle. Deux temples romains y furent ensuite bâtis, l'un dédié à Mercure, l'autre à la divinité de la source du Terron ; ils furent détruits au Ve siècle.

Comment y accéder ?

Depuis Santenay ou Dezize-lès-Maranges, une petite route monte jusqu'au parking du sommet. Le site est classé et l'accès est libre toute l'année.

Rangée de croix de pierre sur un chemin de gravier surplombant un paysage vert sous un ciel bleu dégagé, la montagne des Trois Croix en Bourgogne
Rangée de croix de pierre sur un chemin de gravier surplombant un paysage vert sous un ciel bleu dégagé, la montagne des Trois Croix en Bourgogne - (source)

Le Vilain, lui, attend toujours dans le Bois de la Fée : il ne laboura plus, mais il n'a jamais eu autant d'audience.

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Questions fréquentes

Quelle est la légende du mont de Sène ?

Un paysan, accompagné de sa femme, de ses deux enfants et de son chien, serait parti labourer un dimanche au lieu de respecter le jour du Seigneur ; la fée du Bois de la Fée l'aurait transformé, lui et sa famille, en pierre. Le paysan et la paysanne deviendraient les rochers dits le Vilain et la Vilaine.

La légende du paysan est-elle une malédiction médiévale ?

Non : il n'y a pas de document médiéval, pas de fléau attribué, pas de village maudit. Le récit correspond au motif très répandu dans tout l'Occident chrétien du profanateur du dimanche puni par pétrification (tabou dominical). L'ancrage exact de la tradition n'est pas établi par les sources disponibles.

Quelle est la date du calvaire des trois croix ?

1707 d'après le testament de Pierre Milliard, marchand cordouanier de Santenay, cité par la Société éduenne. Les offices de tourisme écrivent couramment 1767, sans source.

Les trois croix visibles aujourd'hui sont-elles d'origine ?

Non. Abattues à la Révolution, relevées en 1803 puis 1823, les croix actuelles sont en béton et datent du milieu du XXe siècle : le calvaire de Pierre Milliard n'existe plus.

Quelle est l'histoire du mont de Sène avant les croix ?

Le sommet est fréquenté dès le Néolithique (dolmens dont celui du Cul-Blanc, tumulus, nécropole), puis deux temples romains y furent bâtis, l'un dédié à Mercure, l'autre à la divinité de la source du Terron ; ils furent détruits au Ve siècle. Jacques-Gabriel Bulliot dégagea le temple de Mercure en 1872.

Sources

  1. Montagne des Trois Croix : les meilleurs itinéraires de randonnée · alltrails.com
  2. Mont de Sène ou Montagne des Trois Croix (521m) par Santenay · altituderando.com
  3. Le Mont de Sène dit "Les Trois Croix" - Dezize-lès-Maranges · beaune-tourisme.fr
  4. Montagne des Trois Croix (Santenay) - Beaune Tourisme · beaune-tourisme.fr
  5. Montagne des Trois Croix - Les Bosses de Côte-d'Or à vélo ! · bosses21.com
myth-buster
Enzo Flambot @myth-buster

Je suis fasciné par le paranormal, mais je refuse d'y croire sans preuves. Étudiant en sciences cognitives à Bordeaux, j'adore les légendes urbaines, les cryptides et les phénomènes inexpliqués – et j'adore encore plus les décortiquer. Mon approche : d'abord la fascination, ensuite l'analyse. Je vulgarise les biais cognitifs qui nous font voir des fantômes et entendre des voix dans le bruit blanc. Spoiler : le cerveau humain est plus flippant que n'importe quelle histoire de fantômes.

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