Le lac de Saint-Point s'étire sur 7,2 km au fond d'une vallée du Haut-Doubs, à 849 mètres d'altitude, entre Malbuisson et Saint-Point-Lac. Quarante mètres de fond au maximum, une eau qui gèle certains hivers, des brochets que l'on vient chercher de loin. Et, depuis quelques années, une histoire de serpent de sept mètres qui refait surface à intervalles réguliers.

La lettre d'un homme de 97 ans
Tout part d'un courrier publié le 5 avril 2016 par Vosges Matin, dans un article signé Didier Fohr. L'auteur de la lettre, Fernand Rousseau, avait 97 ans. Il vivait alors à l'EHPAD de Mouthe ; auparavant, il avait habité aux Grangettes, sur la rive du lac, et se décrivait comme un "fou du lac". "C'est au sujet du monstre du lac", écrivait-il à la rédaction.
Puis vient la description, dont je cite le début tel quel, avec ses hésitations de chiffres : "L'automne dernier, je me promenais un petit peu lorsque un énorme poisson fait un bond de trente à quarante mètres (NDLR : 3 à 4 mètres?). Je l'ai très bien vu, environ 7 mètres de long...". Il ajoute avoir distingué une "mâchoire en demi-cercle" qui "fait corps, donc pas de cou", et dit craindre "pour les jeunes enfants sur les plages".
Le témoin ajoute avoir lu qu'on pouvait attraper "ces bêtes-là" avec des hommes, un peu de matériel et beaucoup de bruit. Le journal, lui, conclut sur un clin d'oeil : "Et même s'il est recommandé de continuer à faire des poissons d'avril à 97 ans... et s'il disait vrai?"

Ce conditionnel est le mode d'emploi du dossier. Un homme très âgé, un lac qu'il connaît, une observation faite "l'automne dernier" - donc en 2015 -, aucun cliché, aucune mesure, et une rédaction qui signale elle-même l'incohérence du bond avant de relancer le doute. Qu'il soit sincère ou non, le témoignage n'est pas vérifiable. C'est un point de départ fragile pour une légende.
Une observation, pas une série
On lit parfois que, "depuis 1900", les pêcheurs du lac décrivent un grand serpent. La formule est séduisante, mais elle ne tient pas. Rien, dans ce qui est accessible aujourd'hui, ne documente une série d'observations remontant au début du XXe siècle : pas de date précise, pas de nom, pas de dépouillement de presse ancienne, pas une seule photographie analysée, pas un prélèvement. Les pages consacrées aux monstres lacustres recopient souvent la même anecdote sans jamais indiquer d'où elle vient.
La chronologie réelle est plus courte et plus banale : un récit local ancien - nous y venons -, une couche médiatique récente, et un témoignage circonstancié publié en 2016. Ce "depuis 1900" appartient à la mémoire du récit, pas à ses archives.
Un détail de la lettre mérite l'attention. Fernand Rousseau ne décrit pas seulement ce qu'il a vu : il dit aussi ce qu'il a lu, et comment on capture ce genre de bête. Son cadre de référence est déjà médiatique. Ce n'est pas une critique du témoin ; c'est le mécanisme ordinaire de ces dossiers. On aperçoit mieux ce qu'on a déjà en tête, surtout au crépuscule, sur une eau qui bouge, à une distance où un dos noir long de trente centimètres devient un animal de sept mètres.
La légende du lac n'est pas celle d'un serpent
Car le lac de Saint-Point possède déjà son monstre, et ce n'est pas un reptile. C'est une ville.
Une légende raconte qu'un soir d'hiver, une femme en haillons, pieds nus, serrant un nouveau-né contre elle, demanda l'hospitalité dans la cité de Damvauthier, au bord du Doubs. Les habitants la lui refusèrent un à un. Un vieil homme, nommé Saint Point, finit par l'héberger. Au matin, un lac immense avait noyé la ville maudite. Depuis, certains soirs, des silhouettes erreraient sur les rives en poussant des soupirs, et à la Toussaint des lamentations monteraient du fond. Surtout, "les pêcheurs connaissent bien l'emplacement du clocher ; leurs filets s'y déchirent souvent".
Ce dernier détail est le vrai folklore halieutique du lac : non pas une bête qui attaque, mais un clocher qui accroche. On le retrouve d'une version à l'autre, y compris dans les fiches de randonnée officielles de l'office de tourisme du Haut-Doubs, qui vendent aujourd'hui le tour du lac comme une promenade "à la découverte des légendes". La légende du lac n'est pas une histoire de zoologie ; c'est une histoire de cloches englouties, un motif qu'on retrouve ailleurs en France, et que l'office de tourisme exploite désormais comme patrimoine.
Un nom plus ancien que son saint
Il y a dans cette légende une curiosité que la toponymie permet d'éclairer. Les formes anciennes du nom du lac ne sont pas celles qu'on attendrait. On trouve De lacu donni Valtheri en 1263, Lou lay dam Vatier en 1282, ay Damp Wauthier en 1325 - puis Saint Ponce en 1454. Le vocable de Saint-Point, lui, apparaît plus tard et pour la paroisse voisine : Saint Poing en 1598, Sainct Point en 1614.
Or Dam- est la forme altérée de Dom-, du latin dominus, employé du haut Moyen Âge au Xe siècle avec le sens de "saint" dans l'Est de la France. Damvauthier signifie donc "Saint-Gauthier", du nom d'un sanctuaire disparu. Le nom du lac renvoyait ainsi à Saint-Gauthier avant de passer à Saint-Point.
Une hypothèse, que je présente comme telle : la légende de la ville engloutie pourrait bien être une légende d'explication, forgée après coup pour rendre compte d'un nom dont le référent - un lieu de culte - avait déjà disparu, et pour raccorder l'ancien nom du lac (Damvauthier, la ville noyée) au nouveau (Saint-Point, le vieil homme qui recueille la mendiante). La chronologie des formes écrites colle à ce scénario. Elle ne le prouve pas : l'absence d'une attestation n'est pas l'absence d'un nom, et une paroisse peut être bien plus ancienne que ses premières mentions écrites. Mais elle rappelle une règle utile : quand une légende explique un nom, c'est souvent le nom qui a fabriqué la légende, et non l'inverse.
Les monstres attestés du lac ont des écailles
Reste la faune, celle que l'on attrape et que l'on pèse. L'Est Républicain y consacrait, le 19 août 2018, un article nourri, où il n'est question ni de serpent ni de créature, mais de poissons et de records.
Frédéric Boucry, patron de l'Escale à Saint-Point-Lac, y évoque son voisin Marius Dame, "figure de la pêche", et un brochet de 1,42 m. Dans son restaurant, une tête naturalisée de 1,40 m, prise dans le lac "il y a de longues années", occupe un mur. Il précise : "À cette époque, il n'était pas rare de voir des poissons supérieurs à 1m35. Le dernier très gros que j'ai vu, avait été pêché par des amis parisiens en 2007. Il mesurait 1m34." Un vendeur du magasin Territoire Pêche évoque, lui, un client qui a pris 112 cm trois jours plus tôt. Côté truites, le tenancier se souvient d'une pièce de 1,10 m ; "c'est aujourd'hui devenu très rare".
Un brochet d'un mètre quarante qui roule en surface à vingt mètres de la rive, au crépuscule, produit un dos, une ondulation, un remous et un sillage. Ajoutez la question du silure - sa présence est reconnue dans les étangs du Pont rouge à Pontarlier, mais rien n'indique qu'il se soit installé à Saint-Point ; le guide de pêche Yves Faillenet juge l'acclimatation "possible si des personnes l'ont introduit", comme à Vouglans - et vous obtenez un candidat crédible à presque toutes les descriptions de "bête" faites de loin.
Il faut être honnête dans l'autre sens : aucun de ces poissons ne fait sept mètres, et personne n'a jamais expliqué la mention d'une "mâchoire en demi-cercle" par une prise du lac. La faune réelle explique des silhouettes ; elle n'explique pas le récit. L'écart entre les deux est précisément là où la légende travaille.
Ce qu'un prélèvement aurait pu dire
Le lac de Saint-Point est grand - 419 hectares environ - et un animal rare pourrait, en théorie, échapper aux baigneurs. Il échapperait plus difficilement à une pêche professionnelle et de loisir intense et aux études limnologiques conduites dans les années 2000 ; le lac est en outre inscrit en ZNIEFF et, depuis février 2021, site Ramsar. Il devrait aussi composer avec quarante mètres de fond dont les couches profondes souffrent d'un déficit chronique en oxygène.
Car un animal de plusieurs mètres qui respire l'air doit remonter. Souvent. Et une population viable ne se compose pas d'un individu solitaire : il faut des dizaines de bêtes qui se reproduisent, et donc des traces, des cadavres, des échouages.
Le précédent du loch Ness est éclairant, à condition de ne pas le transposer mécaniquement. En 2019, l'étude d'ADN environnemental menée par le généticien Neil Gemmell (université d'Otago) sur environ 250 échantillons d'eau a identifié plus de 3 000 espèces et écarté l'hypothèse d'un reptile préhistorique, tout en laissant ouverte celle de grandes anguilles. Un prélèvement de ce type, à Saint-Point, n'a jamais été réalisé. C'est la principale lacune du dossier, et elle se corrige avec des tubes et un laboratoire, pas avec des témoignages.
Le lac Champlain fournit l'autre leçon, plus utile encore. Sa créature "Champ" a été "observée" dès 1819, dans un récit de presse que certains chercheurs tiennent pour une parodie ; les écrits de Samuel de Champlain, eux, ont été largement réinterprétés dans les années 1980 pour lui faire dire qu'il avait vu le monstre. Après plus de trois cents témoignages, le dossier n'a toujours pas de spécimen. Ce qui s'est accumulé, ce n'est pas de la preuve : c'est de la littérature.
Le mystère qui, lui, est mesurable
Il serait injuste de réduire Saint-Point à son serpent. Le lac a un problème documenté, et il n'est pas zoologique. Les investigations des années 2000 ont mis en évidence un déficit chronique en oxygène qui s'aggrave, avec un risque de relargage du phosphore sédimentaire en fin de stratification. En 2015, les élus de la communauté de communes ont décidé d'affecter 3,7 millions d'euros à de nouveaux travaux d'assainissement destinés à réduire les rejets. En 2018, la sécheresse a conduit le préfet du Doubs à demander la baisse des vannes de sortie pour donner la priorité à l'eau potable.
Voilà de quoi nourrir un récit de lac menacé : une eau qui s'asphyxie en profondeur, des communes qui paient, une rivière en aval qui trinque. C'est moins vendeur qu'un reptile de sept mètres, et c'est vérifiable.

La légende, elle, continue de rendre service. Elle donne un nom aux sentiers, un argument aux brochures, une raison de s'arrêter au bord de l'eau. On peut le dire sans mépris : les récits de clochers engloutis ont fait vivre des vallées entières bien avant le tourisme vert. Simplement, un lieu ne devient pas mystérieux parce qu'on y a peur ; il le devient parce qu'on y a cherché.
Il reste deux images : des filets qui se déchirent sur un clocher que personne n'a vu, et, depuis 2016, un poisson de sept mètres que personne n'a mesuré. À Saint-Point, le monstre n'est pas dans l'eau. Il est dans la transmission - une lettre d'un homme de 97 ans, un conditionnel de journaliste, une brochure de randonnée. Le lac, lui, continue de manquer d'oxygène et de dépendre de ses vannes. C'est un mystère moins beau, mais nettement mieux étayé.