Le 19 avril 1977, à Domèvre-sur-Durbion, un photographe de La Liberté de l'Est cadre une silhouette qui traverse une battue. Ernest Gless en rapporte une image floue : un gros canidé, trop loin, mal cadré. Ce cliché est devenu l'image de la Bête des Vosges. Aucune dépouille n'ayant été retrouvée, c'est aussi le seul "spécimen" que l'affaire ait jamais produit.

On parle volontiers des "procès-verbaux" de l'époque, comme s'il existait un corpus d'auditions, de constats et de relevés qu'on pourrait consulter. Ce corpus est absent de l'affaire telle qu'elle se raconte : les synthèses, les documentaires et les articles qui la reprennent aujourd'hui citent tous le même document administratif, le rapport que le préfet des Vosges adresse au ministre de l'Intérieur le 16 avril 1977. Une note de synthèse, pas un dossier d'enquête - et connue par citation, faute de fac-similé largement diffusé.
Le rapport du 16 avril, dans le texte
"Un animal, non identifié, qui pourrait être un chien rendu à l'état sauvage, commet des déprédations importantes au détriment du bétail et plus particulièrement du cheptel ovin."
La suite est un enchaînement de faits, sans adjectif. Le secteur : entre Châtel et Rambervillers. Les premiers méfaits signalés le 7 avril, plus de soixante moutons et brebis égorgés depuis. À la demande du préfet, deux battues ont été organisées par la Direction départementale de l'agriculture, en liaison avec les maires concernés, sous la conduite du lieutenant de louveterie compétent, avec la participation de l'armée, de la gendarmerie et des gardes fédéraux. Elles ont débusqué l'animal à trois reprises sans parvenir à l'abattre. Le préfet termine en indiquant que la population a été avisée des risques que pourrait encourir toute personne circulant isolément dans la zone forestière où l'animal semble se tenir.
Trois choses frappent dans cette écriture administrative. D'abord la prudence : l'auteur ne nomme pas la bête, il propose une hypothèse raisonnable, le chien retourné à l'état sauvage. Ensuite la méthode : les battues ne sont pas l'affaire de chasseurs improvisés, elles sont encadrées par l'administration, avec l'armée et la gendarmerie. Enfin le résultat : l'animal est débusqué trois fois, et repart trois fois.
Voilà qui corrige une légende tenace. L'armée n'a pas été "déployée" contre un monstre : elle a participé, avec la gendarmerie, à des battues administratives. La différence est moins spectaculaire, mais elle est réelle.
La chronologie, la partie la plus solide
Les dates, elles, sont documentées, et elles suffisent à donner le vertige :
- nuit du 27 au 28 mars 1977 : sept moutons égorgés dans un parc de Domèvre-sur-Durbion ;
- 30 mars : dix boeufs attaqués ;
- nuit du 31 mars au 1er avril : une biche tuée en lisière de la forêt de Romont, douze moutons étranglés à Hadigny-les-Verrières ;
- nuit du 8 au 9 avril : trente-quatre brebis tuées ou blessées, toujours à Hadigny ;
- 11 avril : dix brebis à la ferme du Bouzillon, près de Rambervillers ;
- 16 avril : un taureau égorgé à Domèvre ;
- 21 avril : une génisse tuée à Girecourt-sur-Durbion.
Deux écarts subsistent, et ils sont instructifs. Le rapport préfectoral situe les "premiers méfaits" au 7 avril, alors que la chronologie commence fin mars - comme si l'écrit administratif avait arrondi, ou commencé son décompte quand l'affaire est devenue sérieuse. Et le témoignage le plus souvent cité, celui d'un ouvrier agricole qui décrit, sur la route de Moyemont à Rambervillers, "une espèce de gros chien, ou plutôt ce loup [...] plus clair sur le poitrail et sous le ventre [...] terminée par un toupet de poils noirs", est daté du 16 février 1977 : plusieurs semaines avant la première attaque recensée. Soit la mémoire des dates flotte, soit l'animal rôdait déjà.
Le 30 avril, une centaine d'hommes participent à six battues simultanées, à Rambervillers, Girecourt, Deycimont, Prey et Jussarupt : aucune ne donne rien. L'animal franchit la crête, tue à Mittlach dans le Haut-Rhin le 2 juin, revient à La Bresse le 29 juillet, est signalé le 16 octobre à Basse-sur-le-Rupt. Le 13 novembre, en pleine tempête, il attaque un troupeau de mille têtes au col de Grosse Pierre : une centaine de moutons se perdent dans la panique, et leurs corps seront retrouvés au dégel. Puis, début 1978, plus rien. Ni cadavre, ni capture, ni identification zoologique.
Un tueur qui n'emporte pas ses proies
Que disent ces constats, une fois débarrassés du vocabulaire d'épouvante ? Un animal qui revient, qui esquive, qui tue beaucoup et prélève peu. Le détail est décisif : un loup tue pour manger et emporte ou consomme sa proie. Les carcasses de 1977 sont laissées sur place, égorgées, parfois déchirées. Ce comportement - tuer au-delà du besoin - est courant chez le chien, notamment chez les chiens divaguants ou retournés à l'état sauvage, et beaucoup plus rare chez un prédateur sauvage adulte.

À cela s'ajoute un argument que les autorités de l'époque avaient en main : le loup est officiellement absent du massif depuis 1918-1919, date des dernières destructions attestées dans les Vosges. C'est précisément ce qui rend l'affaire si troublante pour les contemporains : l'hypothèse du loup est techniquement fermée, et le vide se remplit avec autre chose.
Les descriptions d'empreintes démesurées, elles, reviennent surtout dans les reprises récentes du récit. Le rapport du préfet ne mentionne ni trace surdimensionnée ni fauve exotique : il retient un chien possiblement retourné à l'état sauvage et une zone forestière à éviter. Le contraste est éclairant : le document administratif pointe vers l'hypothèse la plus banale, le folklore a retenu la plus spectaculaire. Les deux versions n'ont jamais eu le même poids.
La bête comme prétexte : l'Allemand du château
Le vrai trouble de 1977 n'est pas zoologique, il est politique. À Hadigny-les-Verrières, un industriel allemand, Manfred "Peter" Reinartz, possède le château et un domaine clos de 1 185 hectares répartis sur sept communes. Il devient le coupable idéal : on l'accuse d'avoir "perdu" un loup, ou de téléguider un chien de guerre - dressé par ultrasons ou équipé d'un collier radio - pour ruiner les éleveurs français. Des témoignages font état d'un véhicule utilitaire aperçu près des pâturages avant plusieurs attaques ; la gendarmerie en prend note, sans pouvoir le confirmer.
La presse s'engouffre. L'Humanité titre sur cette "zone interdite aux Français". L'Express raille les habitants de La Bresse, "repliés sur eux-mêmes". Le parallèle avec l'Occupation affleure : selon les synthèses de l'affaire, des écrits de l'époque comparent le domaine à un camp de concentration et son propriétaire à un nazi. En 1980, le PCF local lance une campagne contre sa présence ; un député communiste, Alain Bocquet, écrit au Premier ministre Raymond Barre pour demander que "toute la clarté soit faite" sur cet homme. Reinartz saisit la justice. En juin 1980, le tribunal de grande instance d'Épinal le relaxe dans une tout autre affaire - coups et blessures avec arme contre des braconniers - ce qui relance la polémique au lieu de l'éteindre.
Ce n'est plus une histoire de bête. C'est un règlement de comptes rural, avec un étranger riche, une clôture de plus de mille hectares et une région qui se souvient. L'animal, lui, n'a jamais eu besoin d'exister pour que tout cela fonctionne.
Deux cents ou trois cents bêtes ?
Le chiffre aussi a enflé. Le Monde évoque "quelque deux cents ovins et bovins" massacrés en six mois. La médiathèque de Strasbourg résume l'affaire par "trois cents têtes de bétail". La chercheuse Véronique Campion-Vincent, citée dans les travaux sur les réactions au retour du loup, parle d'environ trois cents moutons, plus deux génisses, un taurillon et un poulain, de février à novembre.
L'écart entre 200 et 300 ne signale pas une controverse de fond : il trahit des périmètres de comptage différents - bêtes tuées ou blessées, ovins seuls ou tout le cheptel, période close en novembre ou en janvier. C'est le mécanisme ordinaire par lequel un fait divers devient un chiffre rond, puis un mythe. Aucune victime humaine n'a jamais été officiellement déclarée, contrairement à l'affaire du Gévaudan, à laquelle celle-ci a été comparée.
Ce que la légende a gardé
Le reste est affaire de mémoire. En 2008, Robin Hunzinger signe un documentaire au titre presque programmatique : "La Bête des Vosges, autopsie d'une rumeur". Danielle Thiéry et Marc Welinski imaginent ensuite un polar où la Bête revient, durant l'hiver 2022, et cette fois s'en prend aux humains. Le surnom, lui, a resservi : une louve qui attaqua des troupeaux en 1994 et 1995 l'a hérité, et une nouvelle vague d'attaques dans les années 2010 a réactivé l'expression. À chaque reprise, le canidé probable recule, le monstre avance.

De l'affaire, il reste peu de chose vérifiable : des carcasses comptées, une photo floue, un rapport de préfet prudent, des battues qui échouent. Un animal a tué sans être identifié, dans un département où le loup avait disparu depuis près de soixante ans - et une époque a préféré l'énigme au chien errant.
La Bête des Vosges n'a probablement jamais été un monstre. C'est peut-être ce qui la rend, aujourd'hui encore, si difficile à regarder en face.