L'histoire circule volontiers : une église de Saint-Bonnet, un inventaire de sacristie daté de 1787 et, couchée sur la liste du mobilier liturgique, une "main de gloire". Le tableau est parfait - un village, un registre jauni, un objet de cauchemar rangé entre deux chandeliers. Il a un défaut : aucun document ne le porte. Ni les dictionnaires du XVIIe siècle, ni les recueils de démonologie, ni les travaux d'érudition qui ont disséqué la main de gloire depuis deux cents ans ne mentionnent un inventaire de ce genre, ni à Saint-Bonnet ni ailleurs en 1787. La seule trace archivistique sérieuse associée à l'objet renvoie à Dijon, au XVe siècle, et à la succession d'un bourgeois.
La nuance compte, parce que le reste de l'histoire est vrai - et plus intéressant que la version apocryphe. La main de gloire existe. Simplement, elle n'habite pas où on veut nous l'envoyer.

Deux objets sous un même nom
Le premier réflexe est de croire à une seule chose derrière une seule expression. C'est là que tout se complique : la main de gloire désigne, dans les sources, deux objets qui n'ont rien à voir.
Le premier est une racine. Antoine Furetière, dans son Dictionnaire universel de 1690, écrit : "Main de gloire : est une mandragore, ou quelque chose qui en a la figure, enfermée dans une boëte, que donnent des sorciers ou charlatans à quelques avares crédules", auxquels ils font accroire, après quelques cérémonies, que l'argent déposé auprès doublera chaque jour. La définition est recopiée presque à l'identique dans le Dictionnaire des arts et des sciences en 1694. Un proverbe de 1577 en donne une version plus courte et moins claire : "L'argent ne fructifie pas mais il sert de main de gloire."
Nous voilà loin du sabbat : nous sommes sur un marché. Un vendeur, un acheteur, une promesse invérifiable et un objet manufacturé pour la tenir. La recette de la boîte à fortune figure même dans les sources : des poils de jument en chaleur mis en pot, d'où naît une sorte d'être serpentiforme qu'il faut conserver dans une boîte et qui double l'argent déposé auprès de lui. Le charlatan vend un élevage de crédulité, avec son mode d'emploi.
Le second objet est une main humaine. Celle d'un pendu, momifiée, transformée en chandelier, et censée plonger dans l'immobilité tous ceux qu'elle éclaire. Le Larousse de 1933 admet encore les deux définitions côte à côte : la main de pendu desséché qui immobilise, et la racine de mandragore qui multiplie l'argent et découvre les trésors.
Le grimoire qui a fabriqué la main du pendu
C'est Le Petit Albert, grimoire de magie publié pour la première fois en 1668, qui fixe la version la plus célèbre - celle que recopient ensuite les publications anglophones. La main, droite ou gauche, doit être celle d'un pendu "exposé sur les grands chemins". On l'enveloppe dans un suaire, on la presse pour en extraire le sang, on l'enterre plusieurs jours dans un vase de terre, puis on la fait sécher au soleil d'été ou dans un four. Bien desséchée, elle sert de chandelier, la mèche étant faite de graisse humaine - elle aussi prélevée sur un supplicié.
Le résultat, toujours selon le texte : "Dans tous les lieux où l'on va avec ce funeste instrument, ceux qui y sont demeurent immobiles, et ne peuvent non plus remuer que s'ils étaient morts." Le manuel prévoit même la contre-mesure domestique : frotter le seuil avec un onguent de fiel de chat noir, de graisse de poule blanche et de sang de chouette, composé pendant la canicule. On notera le détail, qui en dit long : l'auteur du Petit Albert avoue n'avoir jamais testé lui-même les pouvoirs de l'objet. Il affirme en revanche avoir assisté à trois interrogatoires de brigands sous la torture, au cours desquels ils auraient avoué s'en être servis. La source première de la main de gloire du voleur n'est donc pas un procès-verbal de cambriolage, mais des aveux arrachés - et un auteur qui se couvre.
Jacques Collin de Plancy reprend la recette presque à l'identique dans son Dictionnaire infernal : la main de gloire n'est pas une amulette, c'est un mode d'emploi de cambriolage.
Mandegloire : l'étymologie avant la légende
L'explication du nom est plus solide que celle du pouvoir. Les chercheurs s'accordent pour faire dériver "main de gloire" du nom de la mandragore, via mandegloire, attesté à la fin du XIIe siècle dans Floire et Blancheflor et en 1436 dans le glossaire de Salins. En 1421, un franciscain qui prêchait à Paris, frère Richard, fit dresser des bûchers de vanités où il brûla, dit-on, plusieurs "mains de gloire" - il s'agissait très probablement de mandragores. Mandragore et main de gloire sont encore donnés comme synonymes exacts dans un recueil de botanique illustré de 1566 et dans un dictionnaire quadrilingue de 1700. L'équivalent occitan est man de gorre ; l'anglais traduira littéralement en Hand of Glory.
Le passage de mandegloire à "main de gloire" relève en revanche de l'hypothèse : une corruption phonétique, admise par les spécialistes mais reconstituée, pas documentée étape par étape. La réserve compte, parce que la suite de l'histoire est justement une divergence : la mandragore reste la plante et sa racine, tandis que la main de gloire se scinde en deux objets - la boîte à argent et la main de cadavre. Rien n'indique que cette scission soit un phénomène de langue ; elle ressemble davantage à un glissement d'usage, où le même mot finit par couvrir deux commerces de la peur.
Les archives parlent, mais pas de ce qu'on croit
Des inventaires ? Il en existe. Le médecin et historien Augustin Cabanès, qui a dépouillé les sources judiciaires, rapporte que les anciennes coutumes de Bordeaux punissaient de mort, au XIVe siècle, les voleurs qui pillaient les maisons en s'éclairant d'une lumière magique placée dans la main desséchée d'un enfant mort avant le baptême ou dans celle d'un pendu - la clarté terrifiait à ce point les témoins qu'ils livraient eux-mêmes leurs biens. Et l'on connaît, pour le XVe siècle, des inventaires mobiliers recensant les possessions de bourgeois de Dijon : l'un d'eux possédait deux mains de gloire.
Voilà le point d'ancrage documentaire réel : des inventaires, oui, mais des inventaires après décès de particuliers, à Dijon, au XVe siècle - pas un inventaire de sacristie, pas 1787, pas Saint-Bonnet.
L'iconographie suit la même chronologie. La première représentation graphique connue de l'objet apparaît dans une scène de sorcellerie gravée en 1565 par Jérôme Cock d'après un dessin de Pieter Brueghel l'Ancien ; les peintres flamands du XVIIe siècle y reviennent ; la littérature romantique en hérite, notamment par un conte de Gérard de Nerval, La Main de gloire, publié en 1832. Autrement dit : l'objet se transmet par l'image et par le livre imprimé bien plus que par les registres paroissiaux.
La sacristie de Saint-Ouen et l'ombre de Saint-Bonnet
Un détail mérite pourtant d'être sauvé du naufrage, parce qu'il montre d'où peut venir la confusion. Un érudit cité dans un traité du XIXe siècle sur le culte du phallus affirme avoir vu, dans la sacristie de l'église Saint-Ouen de Rouen, une de ces racines "nommée main de gloire", renfermée précieusement dans une boîte et réputée doubler l'argent qu'on y dépose. Je n'ai pas pu remonter à la source directe de cette citation, reprise de compilation en compilation ; elle vaut donc comme indice, pas comme preuve.
Mais l'indice est cohérent. La mandragore était une plante médicinale - un anesthésiant, un remède de pharmacie - et sa racine anthropomorphe a fini dans des collections de curiosités, ecclésiastiques comprises. Une mandragore dans une sacristie relève plus vraisemblablement du cabinet d'apothicaire ou du trophée de curiosité que du sabbat. C'est précisément le genre de détail qu'un inventaire authentique permettrait de trancher : la mention, la place dans la liste, la valeur estimée, le nom du détenteur.

Reste l'obstacle principal, que les amateurs de frissons oublient volontiers : de quel Saint-Bonnet parle-t-on ? Saint-Bonnet-en-Champsaur, Saint-Bonnet-le-Château, Saint-Bonnet-de-Joux et d'autres portent le même nom. Aucune de ces paroisses ne fournit, dans les sources consultées, l'ombre d'un inventaire de 1787 mentionnant une main de gloire. Et l'hypothèse d'un document d'Ancien Régime n'est pas absurde en soi : les inventaires de sacristie existent, on en dressait à la mort d'un desservant ou lors d'une visite pastorale, et les biens du clergé seront inventoriés à partir de 1790. C'est justement pourquoi l'absence de toute pièce est significative : le document aurait dû laisser une trace, et il n'en a pas laissé.
Le motif voyage, la date s'invente
La mécanique est plus instructive que la trouvaille elle-même. La main de gloire est un motif migrateur. Hérodote raconte déjà l'histoire d'un voleur égyptien utilisant une main de mort - non comme talisman, mais comme astuce pour échapper à ses poursuivants. Au XVIe siècle, Bernardino de Sahagún décrit une convergence troublante chez les Amérindiens du Mexique : les voleurs devaient se procurer l'avant-bras d'une femme morte en couches et, arrivés devant le seuil, en frapper le sol ; le résultat, tel qu'il le rapporte : "tous ceux de la maison s'endormaient ou restaient inertes [...] ils étaient comme morts, bien qu'ils entendissent et vissent tout ce qui se faisait devant eux". James George Frazer a rapproché les deux récits ; l'archéologue Waldemar Deonna, lui, a relié la main transformée en chandelier aux mains rayonnantes des saints et des divinités. Convergences réelles ou contamination par les Européens qui recueillaient les récits ? Sahagún lui-même note que la version mexicaine ajoute des sévices jamais mentionnés dans les histoires européennes - signe possible d'un fonds local, mais pas d'une certitude.
Un folklore qui voyage ainsi finit par contracter de fausses pièces d'archive. Exemple parmi d'autres, repris en boucle sur les réseaux : "En 1770, un criminel français du nom de Martin Guerre aurait été arrêté en possession d'une main de gloire." L'affaire Martin Guerre - l'usurpateur jugé à Toulouse, le grand procès de la fausse identité - date des années 1550-1560. Deux siècles d'écart, et personne ne tique. C'est exactement le mécanisme qui peut accoucher d'un inventaire de sacristie de 1787 : une date ronde, un lieu commun, un objet célèbre, et l'impression d'exactitude que procure un chiffre.
Ce que l'inventaire manquant nous dit quand même
Si un tel document existait, il ne prouverait d'ailleurs pas ce qu'on lui ferait dire. Il établirait qu'un objet désigné par ce mot se trouvait dans une sacristie, à une date donnée, avec une valeur - pas que quiconque ait cru à ses pouvoirs, ni qu'un voleur l'ait utilisé. Entre la croyance, le commerce de la croyance et l'usage prêté, il y a trois niveaux que la légende confond systématiquement.
La main de gloire a cela de particulier qu'elle est, très tôt, un produit. Furetière la place dans la main des charlatans et des avares crédules ; le Petit Albert en donne la recette comme un manuel technique ; les procès et les bûchers de vanités en font un délit. Qui payait ? Le crédule. Qui bénéficiait ? Le vendeur, puis le libraire, puis le conteur. Aujourd'hui, le marché a changé de guichet : ce sont les récits d'archives sensationnelles qui se vendent, et la main de gloire y gagne des inventaires qu'elle n'a jamais eus.
C'est là, dans cet écart entre ce qu'un document dit et ce qu'on lui fait dire, que se loge la vraie étrangeté de l'affaire. Une main de pendu momifiée, une racine vendue pour faire doubler l'argent, un onguent de fiel de chat noir à étaler sur le seuil pendant la canicule : tout cela a été écrit, imprimé, gravé, transmis. La sacristie de Saint-Bonnet, elle, n'a rien signé.