Le Graoully de Metz, grande sculpture verte suspendue entre deux immeubles de la rue Taison, au-dessus de la chaussée, avec des paniers de fleurs aux façades et un ciel bleu.
Paranormal

Le Graoully de Metz : ce que les textes disent vraiment du dragon de saint Clément

Le dragon de Metz n'est pas un témoignage de l'an 260 : le plus ancien texte lié à la légende, Paul Diacre (vers 783-786), ne mentionne qu'un amphithéâtre purgé de bêtes nuisibles. Le récit du dragon apparaît dans une Vie de saint Clément de la fin du Xe siècle, puis il est remanié jusqu'au XVIe siècle ; la datation du texte reste discutée.

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Dans la crypte de la cathédrale Saint-Étienne, une bête à pattes courtes et à gueule ouverte monte la garde. Le site de la cathédrale invite les visiteurs à venir y retrouver le "vrai" Graoully - les guillemets sont de lui. À quelques rues de là, l'office de tourisme raconte une autre histoire : au IIIe siècle, un dragon à l'appétit féroce aurait décimé la jeunesse de Metz avant que saint Clément ne le noie dans la Seille.

Représentation du Graoully, dragon légendaire de la cathédrale Saint-Étienne de Metz, suspendue sous une voûte en pierre ornée, gueule ouverte et langue tirée.
Représentation du Graoully, dragon légendaire de la cathédrale Saint-Étienne de Metz, suspendue sous une voûte en pierre ornée, gueule ouverte et langue tirée. - (source)

Entre les deux versions, il n'y a pas seulement une nuance de vocabulaire. Il y a environ sept siècles entre les deux, et l'absence de tout document qui permettrait de combler le trou. Car la question des "archives de la cathédrale" mérite d'être posée à l'envers : non pas "qu'est-ce que les archives disent du dragon ?", mais "pourquoi n'en disent-elles rien, et à quel moment le dragon entre-t-il dans l'écrit ?".

Paul Diacre ne parle pas de dragon

Le texte le plus ancien qui touche au sujet ne ressemble en rien à une légende. Vers 783-786, Paul Diacre, lettré lombard passé par la cour de Charlemagne, rédige les Gesta episcoporum Mettensium, une histoire des évêques de Metz. Il y rapporte une tradition locale : l'amphithéâtre romain abandonné où Clément avait installé sa première église ne comptait plus aucune bête nuisible.

C'est tout. Pas de monstre nommé, pas de combat, pas de noyade, pas même de dragon. Une simple remarque d'hygiène domestique, en quelque sorte, qui suppose qu'un souvenir - ou une rumeur - circulait au VIIIe siècle à propos de l'amphithéâtre et de ses occupants indésirables.

Ce silence est la pièce la plus importante du dossier. Il indique qu'à l'époque carolingienne, on se souvenait d'un lieu purgé de ses nuisibles, pas d'un affrontement spectaculaire entre un évêque et un reptile géant.

La Vie de Clément : le récit naît à la fin du Xe siècle

La première version conservée de l'épisode apparaît dans une réécriture hagiographique de la vie de Clément, composée à la fin du Xe siècle - soit environ sept cents ans après l'évêque, dont l'épiscopat est traditionnellement situé vers 260.

Le récit est déjà construit comme une démonstration. Clément, envoyé par saint Pierre pour évangéliser Metz, trouve l'amphithéâtre infesté de serpents dont le souffle empoisonne l'air et interdit l'accès à la ville. Il dit la messe, communie, se rend sur place, soumet les reptiles d'un signe de croix, lie le plus grand avec son étole et le conduit jusqu'à la Seille. Là, il lui ordonne de quitter les terres habitées avec les siens. À noter : il ne le tue pas. Il l'exile.

Deux détails trahissent la fabrique du texte. D'abord, l'envoyé de Pierre : près de deux siècles séparent la mort de l'apôtre, vers 64, de l'arrivée de Clément à Metz vers 260. Ensuite, le procédé : l'auteur s'inspire visiblement de plusieurs vies de saints "sauroctones" - tueurs de serpents - pour construire son épisode. Le dragon n'est pas une observation, c'est un emprunt.

La datation elle-même n'est pas stabilisée. La fin du Xe siècle est la position la plus répandue, avec des propositions autour de 992 ; d'autres travaux savants situent le texte vers 1100. Autrement dit, même le moment où Metz se dote de son dragon reste discuté.

Du serpent exilé au dragon noyé

Entre le XIe et le XVIe siècle, le récit se durcit et change de camp. Le "plus grand des serpents" devient un dragon sanguinaire, envoyé par Dieu pour punir les Messins de leurs débauches, dévorant la population - et d'abord les enfants. Clément ne l'exile plus : il le précipite dans la Seille. La créature perd son statut de nuisance locale pour devenir un instrument moral, puis, dans l'iconographie de la fin du Moyen Âge, un crocodile à pattes courtes, gueule béante et queue de poisson.

C'est cette version tardive que diffuse aujourd'hui la communication touristique, en la datant du IIIe siècle. Le glissement est compréhensible - c'est bien au IIIe siècle que vivait Clément - mais il fait passer la date du personnage pour la date du récit. Le dragon de Metz n'est pas un témoignage de l'an 260 : c'est une composition littéraire d'environ 990, remaniée pendant cinq siècles.

Le nom lui-même a sa chronologie propre. Graoully, Graully, Graouilli : le vocable renvoie très probablement au germanique gräulich, gruselig, "horrible, terrifiant", adjectifs encore attestés dans les dialectes mosellans germanophones. L'étymologie fait consensus ; la première attestation écrite du mot, en revanche, est beaucoup plus difficile à cerner, et rien ne permet de la placer au Xe siècle. Le monstre a probablement existé dans les textes longtemps avant de s'appeler Graoully.

Ce que la cathédrale conserve vraiment : une effigie, pas un dossier

Le Graoully réellement documenté n'est pas une créature : c'est un objet de procession. Du XIIe siècle à la Révolution, une effigie du dragon était promenée dans Metz lors des Rogations - les trois jours précédant l'Ascension - et à la Saint-Marc. Les enfants la fouettaient au passage. Des érudits rapprochent ce rituel du Manducus des processions romaines, figure à mâchoires géantes chargée de faire peur à la foule.

Voilà ce que la ville transmet effectivement : une pratique carnavalesque christianisée, où le dragon vaincu sert de défouloir collectif une fois par an. C'est un objet folklorique bien plus qu'un dossier historique, et cela explique mieux sa popularité que n'importe quelle question sur son existence. D'après des publications locales, une procession aurait subsisté jusque dans l'entre-deux-guerres avant de disparaître.

Les traces matérielles confirment cette lecture. Le plus ancien spécimen sculpté connu se trouve au 10 rue Chèvremont, sur la "maison du serpent". Le musée de La Cour d'Or conserve une sculpture du XVIe siècle montrant Clément et la bête ; le portail de la cathédrale en propose une version du XIXe siècle due au sculpteur Tornow. Une effigie est suspendue en permanence au-dessus de la rue Taison, que la tradition rattache au dragon - au point que des générations d'enfants auraient entendu l'avertissement : "Taisons, taisons-nous, voilà le Graoully qui passe !"

Le Graoully de Metz, grande sculpture verte suspendue entre deux immeubles de la rue Taison, au-dessus de la chaussée, avec des paniers de fleurs aux façades et un ciel bleu.
Le Graoully de Metz, grande sculpture verte suspendue entre deux immeubles de la rue Taison, au-dessus de la chaussée, avec des paniers de fleurs aux façades et un ciel bleu. - (source)

Pourquoi les archives ne trancheront pas

L'expression "archives de la cathédrale" suggère un fonds où chercher une pièce décisive. Ce fonds n'existe pas comme un bloc. Le patrimoine documentaire de Saint-Étienne a été dispersé à la Révolution : une partie des manuscrits du trésor est aujourd'hui à la Bibliothèque nationale de France, les registres de gestion du chapitre ont rejoint les Archives départementales, et des livres ont été attribués en 1804 à la bibliothèque municipale.

Surtout, aucun document contemporain de Clément ne pourrait parler du dragon : au IIIe siècle, personne n'écrit l'histoire d'un évêque de Metz qui vient d'arriver. La chaîne est entièrement tardive - un souvenir de lieux purgés au VIIIe siècle, un récit hagiographique à la fin du Xe, des remaniements jusqu'au XVIe. Chercher le Graoully dans les archives, c'est chercher non pas une preuve, mais les étapes d'une transmission.

Une hypothèse circule d'ailleurs sur l'origine du monstre : l'approche géomythologique suggère que des restes de reptiles fossiles - des ichthyosaures - découverts dans la région auraient pu nourrir l'imaginaire local. L'idée est séduisante et invérifiable en l'état. Elle a le mérite de rappeler qu'une légende peut naître d'un os déterré sans qu'aucun texte ne l'avoue.

Le dragon comme marque

Le Graoully a quitté l'hagiographie pour devenir un actif d'image. En juin 2021, la Ville de Metz adopte un nouveau logo où le dragon ne souffle plus le feu mais "le bleu et le vert des valeurs de l'écologie humaniste", selon les mots du maire François Grosdidier. La même année, le FC Metz retire le dragon de son écusson ; il y revient en septembre 2023 dans une version redessinée.

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Visages de France@Agedo_Memoria·FollowAncien logo du FC Metz,
Graoully, un dragon légendaire qui terrorisait la ville jusqu'à ce que St Clément le vainque en le noyant dans la Seille et la Croix de Lorraine, à double traverse, un reliquaire des ducs d'Anjou, devenu symbole des ducs de Lorraine depuis le XVe. https://t.co/CY0FDERAK5
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Depuis, la liste s'allonge : en juillet 2024, la compagnie La Machine à Lulu fait revivre un Graoully mécanique avec le soutien de la Ville et de BLIIIDA - le maire annonce le retour du monstre "1800 ans après sa disparition", approximation comprise ; en septembre 2025, la "Serpentine", structure métallique et îlots végétalisés courant de la rue Serpenoise à la rue Ladoucette, est inaugurée ; en mars 2026, une première édition de l'Étape du Graoully, course cycliste de 70 ou 130 kilomètres, est lancée. Sans compter l'émission consacrée au FC Metz qui porte son nom.

Cette conversion n'est pas anecdotique. Une légende qui ne se prête plus à la croyance se recycle très bien en signe de ralliement : elle ne demande aucun entretien, coûte moins cher qu'un monument et se décline à l'infini, du mobilier urbain au maillot de football. Le dragon est devenu un investissement de communication publique et un argument commercial pour la ville. On peut y voir une récupération ; c'est aussi la manière ordinaire dont les villes s'approprient leur patrimoine immatériel.

Ce que le Graoully dit de Metz

Reste une question simple, celle que le visiteur se pose devant la crypte : y croyait-on ? La réponse raisonnable est que la croyance n'a jamais été le sujet. Le Graoully a d'abord été un récit de prédication construit sur des modèles importés, puis un mannequin fouetté dans les rues, puis un logo. À chaque étape, il a servi à dire quelque chose du présent : la victoire du christianisme sur le paganisme, la purification d'un espace, aujourd'hui l'identité d'une métropole.

La légende du IIIe siècle est donc une belle histoire, et une mauvaise datation. Ce que Metz possède vraiment est plus intéressant qu'un fossile de dragon : une chaîne de réécritures où chaque époque a redessiné la bête selon ses besoins, jusqu'à lui faire souffler du vert et du bleu.

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Questions fréquentes

Le Graoully est-il mentionné dans des textes du IIIe siècle ?

Non. Le plus ancien texte lié à la légende, les Gesta episcoporum Mettensium de Paul Diacre (vers 783-786), ne mentionne ni dragon ni combat : il rapporte seulement qu'aucune bête nuisible ne restait dans l'amphithéâtre où Clément avait installé sa première église. Aucun document contemporain de Clément ne pourrait parler du dragon.

Quand le récit du dragon de saint Clément apparaît-il ?

La première version conservée de l'épisode figure dans une réécriture hagiographique de la vie de Clément composée à la fin du Xe siècle, soit environ sept siècles après l'évêque. La datation n'est pas stabilisée : des travaux situent le texte vers 1100.

Saint Clément noie-t-il le Graoully dans la première version de la légende ?

Non. Dans le récit de la fin du Xe siècle, Clément soumet les serpents d'un signe de croix, lie le plus grand avec son étole et le conduit au bord de la Seille, puis lui ordonne de quitter les terres habitées avec les siens : il l'exile, il ne le tue pas. La noyade apparaît dans les remaniements ultérieurs, entre le XIe et le XVIe siècle.

Que sait-on du nom Graoully ?

Le nom, aussi écrit Graully ou Graouilli, renvoie très probablement au germanique gräulich ou gruselig, "horrible, terrifiant" ; l'étymologie fait consensus. En revanche, la première attestation écrite du mot est difficile à cerner, et rien ne permet de la placer au Xe siècle.

Pourquoi les archives de la cathédrale ne permettent-elles pas de trancher sur le Graoully ?

Parce que ce fonds n'existe pas comme un bloc : le patrimoine documentaire de Saint-Étienne a été dispersé à la Révolution, une partie des manuscrits du trésor est aujourd'hui à la Bibliothèque nationale de France, les registres de gestion du chapitre ont rejoint les Archives départementales et des livres ont été attribués en 1804 à la bibliothèque municipale. Surtout, aucun document contemporain de Clément ne pourrait parler du dragon, la chaîne textuelle étant entièrement tardive.

Sources

  1. Légendes de France et d’ailleurs – Le Graoully de Metz, ou le dragon que l’on vainquit sans épée - 450.fm - Journal n°1 de la Franc-maçonnerie · 450.fm
  2. La poésie hagiographique des Xe et XIe siècles comme support d ... · academia.edu
  3. ARCA · arca.irht.cnrs.fr
  4. Chapitre 3. Un chanoine et ses livres : la bibliothèque d'Arnoul Thierri · books.openedition.org
  5. Poetry and Exegesis in Premodern Latin Christianity - Brill · brill.com
making-of
Sophie Alibot @making-of

Ce qui m'intéresse, ce n'est pas juste le film : c'est comment il a été fait. Monteuse vidéo freelance à Paris, je suis obsédée par les coulisses du cinéma. Les anecdotes de tournage, les cascades ratées, les acteurs qui ont failli avoir le rôle, les effets spéciaux avant/après – tout ça me passionne autant que le résultat final. Je crois que connaître la fabrication d'un film le rend encore plus magique.

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