Dans la chambre où François-René de Chateaubriand dormait enfant, sous les toits du château de Combourg, une vitrine abrite une momie de chat. Des générations de visiteurs en ressortent avec la même impression : la preuve est là, sous verre, à quelques mètres de l'escalier maudit. Le texte qui a lancé l'affaire, lui, tient en une demi-phrase, et le chat n'y joue aucun rôle.

Une seule phrase, et le chat n'y est qu'un accessoire
Le passage des Mémoires d'outre-tombe (livre troisième, chapitre 3) est bref. Chateaubriand y rapporte que "les gens étaient persuadés" qu'un certain comte de Combourg à jambe de bois, "mort depuis trois siècles", apparaissait à certaines époques et qu'on le rencontrait dans le grand escalier de la tourelle. Vient alors la phrase qui a fait la fortune du chat :
"Sa jambe de bois se promenait aussi quelquefois seule avec un chat noir."
Les versions qui circulent en ligne varient légèrement : certaines suppriment "aussi quelquefois". La bizarrerie, elle, résiste à toutes les coupes : cette jambe se promène "seule avec un chat noir". Seule, et pourtant escortée. C'est là toute la trouvaille de Chateaubriand, et il faut la regarder de près.
Grammaticalement, le chat n'a ni verbe ni action propres. Il apparaît dans un complément circonstanciel, rattaché à un objet - une jambe de bois - qui désigne déjà le comte par métonymie. L'animal n'agit pas, ne miaule pas, ne traverse rien : il accompagne. Le sujet de la hantise, c'est le vieux seigneur unijambiste ; le chat fait partie du décor, au même titre que l'escalier.
Deuxième remarque, plus importante : Chateaubriand n'écrit pas qu'il a vu quoi que ce soit. Il rapporte une croyance collective : "les gens étaient persuadés". Le mémorialiste se pose en témoin de la crédulité des autres, pas en témoin du surnaturel. Ce que le texte documente, c'est une tradition orale vivante dans la maison à la fin du XVIIIe siècle ; ce qu'il ne documente pas, c'est une apparition.
Le fantôme, c'est un vieux monsieur, pas un félin
Le fantôme que Chateaubriand met en scène est un seigneur à jambe de bois, mort depuis longtemps, qu'on rencontrait "dans le grand escalier de la tourelle". La tradition locale ultérieure a mis un nom dessus : Malo-Auguste de Coëtquen (1679-1727), comte de Combourg, qui aurait perdu sa jambe à la bataille de Malplaquet, en 1709. Le site du domaine et l'article de Wikipédia consacré au château donnent cette identification ; c'est elle qui alimente aujourd'hui les visites guidées et les articles de la presse régionale sur le fantôme qui hanterait la "Tour du Chat".
Elle a un mérite : elle donne un corps et une date à une silhouette. Elle a un défaut, et il est de taille. Chateaubriand écrit que le comte était "mort depuis trois siècles". L'enfant habite Combourg entre 1777 et 1786. Trois siècles avant, on est vers 1480, bien avant la naissance de Coëtquen, mort en 1727 - cinquante ans à peine avant l'arrivée des Chateaubriand. Soit les "gens" exagéraient l'ancienneté du revenant, soit le fantôme n'était pas Coëtquen, soit l'écrivain a arrondi pour l'effet. Les trois hypothèses sont plausibles ; aucune ne valide l'identification moderne, qui est un rafistolage postérieur.
Un détail de l'histoire du domaine rend ce rafistolage très compréhensible : les Coëtquen tiennent Combourg depuis 1553, et le château ne passe à la famille Duras qu'au XVIIIe siècle, avant d'être vendu en 1761 au père de l'écrivain. "Un certain comte de Combourg" pouvait donc désigner, dans la bouche des gens du château, n'importe lequel des anciens maîtres du nom. La précision "Malo-Auguste" est venue bien plus tard, quand il a fallu raconter une histoire complète aux visiteurs.
Ce que l'enfant entendait vraiment
L'intérêt des pages de Combourg n'est pas dans le bestiaire. Il est dans la peur, décrite avec une précision d'entomologiste. Chateaubriand décrit sa chambre d'enfant comme une cellule isolée :
"J'étais niché dans une espèce de cellule isolée au haut de la tourelle de l'escalier qui communiquait de la cour intérieure aux diverses parties du château."
Viennent ensuite les chouettes qui passent entre la lune et lui, dessinant "sur mes rideaux l'ombre mobile de leurs ailes" ; puis le vent, les grandes salles vides, et cette phrase qui dit tout : "je ne perdais pas un murmure des ténèbres". Le fantôme à jambe de bois est un produit de ce silence-là.
Le même livre donne la mesure du vide. Quatre maîtres, cinq domestiques, un chien, deux vieilles juments : "ces douze êtres vivants disparaissaient dans un manoir où l'on aurait à peine aperçu cent chevaliers". Et au centre de ce manoir, un père décrit par son fils comme "grand, sec, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur". René-Auguste meurt seul en 1786, dans la tour de l'Est.
Autrement dit : le vrai revenant de Combourg, celui qui arpente les couloirs et fait taire les enfants, est un vivant. On peut lire tout le chapitre comme cela - un gamin isolé, un père qui fait peur, une maison qui craque - et la hantise féline devient ce qu'elle est : un détail rapporté, coloré, presque drôle.
La momie arrive après le procès
L'argument massue des défenseurs de la légende, c'est la découverte, dans les murs, du corps desséché d'un chat. Il existe bel et bien, et il est exposé.
Le site du château raconte que "le corps de l'animal a été retrouvé dans un escalier secret de la Tour du Chat au moment de la restauration du château". L'animal, momifié au XIVe siècle, est aujourd'hui présenté sous vitrine "dans la chambre occupée par François-René lorsqu'il était enfant". D'autres versions le logent derrière une poutre maîtresse du XVIe siècle. Les deux versions sont difficilement conciliables : voilà déjà une incertitude à assumer, et elle n'est pas mineure, puisqu'elle commande la datation qu'on peut prêter au chat.
Mais l'essentiel est ailleurs, et il est chronologique. Chateaubriand meurt en 1848. Les grandes campagnes de restauration du château, menées par Geoffroy de Chateaubriand et confiées à l'architecte Ernest Thrile, un élève de Viollet-le-Duc, datent de 1866 et 1878 - deux chantiers au style troubadour qui ont fait disparaître la chapelle de la tour du Maure, la salle des gardes et la cour intérieure. La momie est découverte pendant ces travaux, des années après la publication des pages de Combourg, et bien après la mort de Chateaubriand, qui, enfant, aurait pu en avoir peur.
Un chat emmuré au XIVe ou au XVIe siècle et retrouvé seulement au XIXe ne peut donc pas avoir inspiré les terreurs des années 1780. C'est l'inverse qui s'est produit : le corps a été lu à travers la légende déjà écrite, puis exposé dans la chambre de l'écrivain comme une pièce à conviction dans un procès déjà jugé. Le raisonnement est circulaire, et il est d'autant plus efficace qu'il s'appuie sur un objet réel.
Le chat emmuré : une coutume réelle, une application supposée
Reste l'arrière-plan folklorique, qui n'est pas inventé. On a bel et bien emmuré des chats noirs, parfois d'autres animaux, parfois des enfants mort-nés, dans les fondations et les murs d'édifices européens, pour détourner le mauvais sort. Le site du château l'écrit ainsi : "il était parfois d'usage d'emmurer un chat noir dans les fondations des bâtiments pour conjurer le mauvais sort. Le château de Combourg n'a, semble-t-il, pas dérogé à cette pratique."
Le "semble-t-il" est honnête, et il circonscrit exactement le problème. La coutume est attestée ailleurs ; son application à Combourg est déduite de l'objet qu'elle est censée expliquer. Si la momie date du XVIe siècle, elle n'a même plus le caractère médiéval qu'on lui prête.
Le nom de la tour pose la même difficulté en plus petit. Plusieurs sites touristiques expliquent que la "Tour du Chat" devrait son nom à cette coutume. L'explication est commode - elle referme la boucle - mais rien n'indique qu'elle précède la légende qu'elle prétend éclairer. Une tour peut porter un nom de chat pour des raisons sans rapport avec un chat muré, et rien dans le texte de Chateaubriand ne nomme la tour.
La même sédimentation se vérifie dans la géographie du surnaturel : selon les récits, la hantise se loge dans l'escalier de la tourelle, dans la chambre d'enfant devenue vitrine, ou dans la "chambre rouge" du père. Trois décors pour une seule tradition orale, et aucun texte fondateur unique.
Ce que le lieu fait de sa légende
Il faut être juste avec le château. Combourg n'a pas fabriqué sa légende de toutes pièces : elle existait avant le livre, l'écrivain l'a recueillie, et sa famille en était déjà l'héritière. Le domaine appartient aujourd'hui à la famille de La Tour du Pin Verclause, descendante de la lignée, après être passé par Sybille de Chateaubriand, comtesse de Durfort ; c'est un monument historique privé, en partie classé, ouvert à la visite guidée, qui doit entretenir un très gros bâti et vendre des billets.
Dans cette économie, le chat est un actif remarquable. Il tient dans une phrase, se raconte aux enfants, se laisse photographier sous vitrine, alimente les articles de Ouest-France, les fiches des offices de tourisme, jusqu'aux vidéos de chasseurs de fantômes qui explorent les pièces fermées au public. Le château vend son image de "berceau du romantisme" ; le chat noir en est le logo gratuit.
Rien de tout cela n'est malhonnête, et l'accusation de marketing pur serait fausse. Mais l'effet est visible : dans l'imaginaire contemporain, le chat a mangé la jambe de bois. On visite Combourg pour un animal qui, dans le texte, n'a pas un seul verbe à se mettre sous la dent.
La littérature a ses ironies. Chateaubriand, qui trouvait son fantôme de chat dans une phrase de hasard, aimait réellement les félins : ses Mémoires conservent le souvenir de Micetto, le chat gris du pape Léon XII, qu'il adopta à Rome. Micetto a dormi sur les genoux d'un ambassadeur et n'a laissé aucune légende. L'autre, jamais vu par l'écrivain, jamais nommé, sans rôle, est aujourd'hui sous vitrine, momifié, derrière un billet d'entrée. C'est peut-être cela, le vrai mystère de Combourg : ce n'est pas le chat qui hante le château, c'est le château qui ne veut plus le lâcher.
Pour la même enquête sur un autre monstre de légende, voir Le Graoully de Metz : ce que les textes disent vraiment du dragon de saint Clément.