L'Écosse a ses châteaux hantés, la Normandie a les siens. Mais quand on quitte les dépliants touristiques pour ouvrir les textes, une surprise attend le lecteur : les récits les plus célèbres de la côte normande - Dieppe, Le Havre, la Manche - appartiennent pour l'essentiel au XXe siècle. Le XIXe, lui, a laissé tout autre chose : une vaste collecte de croyances populaires, et un dossier domestique étrangement précis, loin de la mer, au coeur du Bocage.

Une Rouennaise, et la crédulité mise en ordre
En 1845 paraît à Paris un livre au titre prometteur : La Normandie romanesque et merveilleuse, sous-titré "Traditions, légendes et superstitions populaires de cette province". Son autrice, Amélie Bosquet, est née à Rouen en 1815. Sa préface est le document le plus précieux du recueil, parce qu'elle dit d'où vient la matière et comment elle a été traitée.
Elle raconte avoir vécu près du peuple, avoir entendu très tôt les vieux contes, les avoir aimés - et y avoir cru. Puis vient la phrase qui résume tout le siècle : "notre raison s'est affranchie de cette crédulité, notre imagination se remet facilement sous le joug".
On mesure là le programme du XIXe siècle folkloriste : une femme instruite recueille les croyances de sa province, s'en détache par la raison, mais refuse de les traiter comme des balivernes. Bosquet insiste sur sa méthode : ne pas "dénaturer, par de faux embellissements, les incidents traditionnels". Elle a travaillé avec le conservateur de la Bibliothèque publique de Rouen et plusieurs érudits locaux, qui lui ont transmis des traditions inédites.
Il faut mesurer ce que ce livre contient - et ce qu'il ne contient pas. Bosquet ne décrit pas des maisons hantées. Elle compile un fonds : ducs fabuleux, saints locaux, origines légendaires des villes, et surtout les créatures de la nuit normande - le Varou, loup-garou de la région, ou la Piterne, bête nocturne de malheur qu'il ne fallait pas regarder dans les yeux. Ce bestiaire figure encore aujourd'hui dans les brochures touristiques de Caen. Voilà ce que les "témoignages" du XIXe transmettent le plus souvent : non des procès-verbaux d'apparitions, mais des traditions collectées, classées et commentées.
Le dossier le plus fouillé se trouve dans les terres
Si le XIXe siècle normand possède un vrai dossier de hantise, il faut le chercher au Tourneur, dans le Calvados, non loin de Vire - aujourd'hui Souleuvre-en-Bocage. En 1867, la famille Lescaudey de Manneville s'installe au château des Noyers. Des bruits inexpliqués se font entendre, les fenêtres tremblent, des objets volent. Surtout, ces phénomènes sont consignés dans un journal détaillé. Ce cahier est ce qui distingue les Noyers de centaines de récits oraux : on ne tient pas seulement une histoire, on tient une chronique.
L'issue en dit long. En 1877, épuisée, la famille revend la propriété ; elle passe en 1884 à un certain M. Decaen. Le château tombe ensuite en ruine. Aujourd'hui, ses vestiges servent chaque année de décor à un son et lumière, et les archives du Calvados conservent, sous la cote F/6506, un dossier intitulé "Une maison hantée, le château des Noyers, au Tourneur". Tout y est - un lieu, une famille, une chronique, une trace archivistique - sauf la preuve du surnaturel.

À l'échelle du pays, ce dossier a même une postérité étonnante. Un gendarme, Émile Tizané, publie en 1977 Le mystère des maisons hantées, marchant sur les pas de l'astronome Camille Flammarion, qui avait déjà consacré un ouvrage aux maisons hantées. Tizané est un personnage révélateur : un représentant de l'ordre qui classe des signalements comme d'autres classent des plaintes, et qui laisse la question ouverte.
Le motif qui revient : bruits, objets, adolescent
Un même canevas traverse ces affaires. Bruits sourds, coups frappés, objets qui se déplacent. Le mot "esprit frappeur" traduit l'allemand Poltergeist, popularisé plus tard par le cinéma. Deux cas normands, à près d'un siècle d'écart, montrent la constance du schéma.
En 1897, rue Montmorency à Caen, les habitants assistent à une pluie de pierres tombant du ciel sans raison apparente. L'épisode fait la Une de la presse caennaise. On est bien au XIXe siècle - mais à Caen, dans les terres, pas sur la côte.
Beaucoup plus tard, dans les années 1970, un café-restaurant du quartier Danton, au Havre, devient le théâtre de phénomènes spectaculaires : assiettes, verres et fourchettes qui se brisent ou s'envolent, bouteilles qui semblent se promener au plafond, trois départs de feu en cuisine. René Le Tenneur, dans Magie, sorcellerie et fantastique en Normandie, rapporte que tout commence à l'arrivée d'un ouvrier peintre anglais, Harold, venu travailler avec son fils de quatorze ans - et que tout cesse quand l'adolescent s'en va. Le cas est un poltergeist classique, où l'adolescent occupe le centre. Harold, lui, s'étonne de la réaction des clients : "C'est curieux, ici, les gens se sauvent. Chez nous, en pareil cas, ils auraient fait la queue devant la porte."
Sur la côte, les fantômes datent surtout de l'après-guerre
Voilà le point où la côte normande mérite une correction. Son histoire de fantômes la plus célèbre n'a rien de domestique ni de très ancien. Le 4 août 1951, à Puys, près des plages de Dieppe, deux Anglaises en vacances, Dorothy Naughton et sa belle-soeur Agnès, sont réveillées à quatre heures du matin par des coups de feu et des hurlements. Pendant trois heures, elles assistent, immobiles, à un bombardement de la station balnéaire. Neuf ans plus tôt, en août 1942, le même rivage avait été le théâtre de l'opération Jubilee, le raid de Dieppe conçu par l'amiral Mountbatten.
Le fantôme du littoral normand, autrement dit, n'est pas un esprit de manoir : c'est une mémoire de guerre. Le revenant y porte l'uniforme, et la maison hantée cède la place à une plage hantée.
Les autres récits côtiers confirment ce décalage. Au Havre, Jean-Michel Harel a réuni dans un recueil de quarante-deux pages, conservé à la bibliothèque Armand Salacrou, le souvenir du "pavillon des revenants" de la rue Maréchal Joffre, des revenants d'Ingouville et du tunnel Jenner, où certains automobilistes disent ressentir une force les poussant à accélérer. Près de Coutances, à la Vendelée, une maison inhabitée traîne depuis plus de cinquante ans une légende de pleurs d'enfant noyé et de meurtres. Le maire, Léon Falaise, a cherché : "Je n'ai jamais entendu parler d'un drame dans cette maison. Nous n'avons rien sur ça dans les archives de la mairie." La propriétaire, elle, dément les meubles qui valsent, et une équipe de spécialistes des fantômes, autorisée à passer une nuit sur place, est repartie sans rien trouver d'alarmant.
La littérature a fixé les images
Il reste une pièce décisive, souvent oubliée : l'imaginaire normand de la hantise s'est formé dans la fiction, à la même époque que la collecte folklorique. En 1874, Barbey d'Aurevilly publie Les Diaboliques, six nouvelles tragiques et cruelles où le réel se charge de fantasmes. En 1887, Maupassant, qui a grandi à Étretat, publie Le Horla : son narrateur hanté se rend à l'abbaye du Mont-Saint-Michel. Les décennies qui recueillent les croyances sont aussi celles qui les mettent en scène.
C'est pourquoi il faut se méfier du mot "témoignage". Ce que le XIXe siècle normand transmet, ce ne sont pas des dépositions sur des fantômes de bord de mer, mais des croyances recueillies par des écrivains lettrés et des récits façonnés par la littérature. La confusion entre les deux est le vrai sujet.

Ce que ces dossiers disent vraiment
Mis bout à bout, les faits dessinent une image cohérente. Un dossier loin de la côte, les Noyers, documenté par un journal et une cote d'archives. Un fonds de croyances compilé en 1845 par une érudite lucide sur sa propre crédulité. Un motif qui revient - bruits, objets, adolescent - et que la parapsychologie puis la gendarmerie tenteront de classer. Puis, plus tard, une côte où les fantômes portent la mémoire des bombardements.
Autour de tout cela, deux forces travaillent en sens contraire. La première est l'enchantement : son et lumière, visites guidées, recueils de légendes - la hantise devient patrimoine. La seconde est plus prosaïque. Au Havre, des propriétaires se taisent, explique Jean-Michel Harel, pour ne pas faire fuir les acheteurs. Une hantise, aujourd'hui, c'est aussi un argument de vente ou un obstacle à la vente.
Reste que les archives municipales sont souvent vides, que les témoins se contredisent, que les enquêteurs repartent bredouilles - et que les récits, eux, ne meurent pas. C'est peut-être là leur seule vérité vérifiable : ils résistent au temps mieux que les faits qui les fondent. Sur la côte comme dans le Bocage, ce n'est pas l'apparition qui est bien documentée. C'est la persévérance de ceux qui la racontent.