Au coeur de la forêt de Trucy, dans l'Yonne, une peur rationnelle et profonde a régné pendant près d'un siècle. Non pas le fruit d'une superstition, mais la conséquence d'attaques animales réelles, documentées et mortelles. La "Bête de l'Auxerrois", ou bête de Trucy, incarne l'une des chasses aux monstres françaises les moins connues, alternant entre faits établis et zones d'ombre identitaires.
Une première vague sanglante (1731-1734)
L'histoire débute en novembre 1731. Dans les campagnes autour d'Auxerre, des morts violentes commencent à être rapportées. Le phénomène s'accélère au point d'inquiéter les autorités. Le curé du Val-de-Mercy, un témoin central, se met à comptabiliser les victimes. En l'espace de cinq mois, il recense déjà quatorze morts dues aux attaques d'un ou plusieurs animaux carnivores.

La terreur s'installe durablement. Les zones de chasse semblent se concentrer autour de la forêt de Trucy et des villages environnants. Les victimes sont des personnes de tous âges - enfants, femmes et hommes - prises au dépourvu, souvent isolées. À la fin de l'année 1734, le bilan macabre fait froid dans le dos : on dénombre vingt-huit victimes répertoriées. La Bête a semé la peur pendant trois années consécutives.
Un retour inexplicable en 1817
Près de quatre-vingts ans plus tard, la mémoire des attaques de Trucy s'était estompée, mais pas l'histoire. En 1817, la Bête revient. Le théâtre des opérations est identique : la même forêt, les mêmes environs de Trucy. Une nouvelle phase d'attaques éclate, causant à nouveau des morts et des blessures. Un enfant est dévoré près de Charentenay, un autre à Fouronnes. De nombreuses personnes sont blessées lors d'affrontements avec la bête.

Lors de cette seconde vague, les descriptions de l'animal varient. Un jeune homme, qui a secouru une fille attaquée à Fontenay, la décrit comme "un fort mâtin" (un grand chien de berger). D'autres témoins penchent pour une hyène, un animal exotique dont la présence en France était alors rare mais pas impossible. L'identité exacte reste un mystère : s'agissait-il d'un animal isolé, ou d'une progéniture de la Bête originelle ?
La fin par un piège classique
Face à la menace persistante, les populations et les autorités ont eu recours à une méthode efficace et éprouvée pour les grands prédateurs. Plutôt que de poursuivre un animal insaisissable, elles ont utilisé la toxicologie. Des carcasses de moutons ont été empoisonnées et abandonnées dans la forêt. Le piège a porté ses fruits. La Bête, ou du moins ses attaques, a cessé après avoir ingéré l'appât mortel.
L'affaire refermée, la question fondamentale demeure, inscrite dans les archives : de quel ou quels animaux s'agissait-il ? Le mâtin décrit par le jeune homme ou l'hyène évoquée par d'autres ? Les faits établissent clairement l'existence de prédateurs redoutables. L'interprétation taxinomique précise, elle, s'est perdue avec le temps, laissant derrière elle le récit brut d'une peur partagée et d'une menace bien réelle.
Les cas historiques de bêtes tueuses en France dépassent souvent la simple légende. Si la Bête de l'Yonne reste mystérieuse par son identité, d'autres monstres ont laissé une empreinte encore plus marquée dans l'imaginaire collectif.