"Wik ! wik !" Ce soir de juin, la lune est haute et un jeune homme de Trézélan rentre des prés où il a conduit ses chevaux. Devant lui monte le bruit d'une charrette à l'essieu mal graissé. Il se jette dans le fossé, se cache sous une touffe de noisetiers, et regarde passer l'équipage : trois chevaux blancs attelés en flèche, deux hommes vêtus de noir coiffés de larges feutres, l'un menant le cheval de tête, l'autre debout à l'avant du char. Soudain la cheville de l'essieu casse. "Arrête !" dit l'homme de la voiture : va couper une branche au bosquet voisin. Le charretier taille la branche, la cheville est remplacée, le convoi repart. Le garçon rentre sain et sauf. Au matin, une fièvre inconnue le prend ; le lendemain, on l'enterre.

L'histoire est recueillie par Anatole Le Braz à la fin du XIXe siècle, et elle a de quoi fasciner. Elle a surtout de quoi contredire la page précédente du même livre. Car la description générale que Le Braz donne du char de l'Ankou ne mentionne que deux chevaux : celui de tête, maigre, efflanqué, qui se tient à peine sur ses jambes ; celui du limon, gras, le poil luisant, franc du collier. Ni trois bêtes, ni chevaux blancs.
La question intéressante n'est donc pas de savoir laquelle des deux versions est la vraie. C'est de comprendre pourquoi un même personnage, dans un même recueil, ne circule pas avec le même attelage.
L'ouvrier, pas le patron
Première précision, qui vaut contre pas mal de contresens contemporains : l'Ankou n'est pas la Mort. Le Braz l'appelle "l'ouvrier de la mort (oberour ar maro)". C'est un serviteur, un passeur, un employé dont la tâche est de faucher et de ramasser. Il tient une faux dont le tranchant est tourné vers l'extérieur - il ne la ramène pas à lui comme un faucheur de foin, il la lance en avant. Il l'affûte sur un ossement humain. On le dépeint tantôt en vieillard très grand et très maigre, cheveux longs et blancs, visage sous un large feutre, tantôt en squelette drapé d'un linceul dont la tête pivote au sommet de la colonne vertébrale "comme une girouette autour de sa tige de fer", pour embrasser d'un seul regard la région qu'il doit parcourir.
Le nom lui-même varie. An Ankoù en breton KLT, en Ankeu en vannetais ; la racine indo-européenne *n̥ku- apparente l'Ankou au moyen gallois angheu, au cornique ankow, au vieil irlandais éc. Un dictionnaire de 1752, celui de dom Le Pelletier, proposait autre chose : le pluriel d'anken, "l'angoisse". Déjà, sur le mot, les versions divergent.
Le dernier mort de l'année
Voici la règle qui organise tout, telle que Le Braz l'écrit : "Le dernier mort de l'année, dans chaque paroisse, devient l'Ankou de cette paroisse pour l'année suivante." Et il ajoute ce proverbe qu'on disait dans les mauvaises années : "War ma fé, eman zo un Ankou drouk" - sur ma foi, celui-ci est un Ankou méchant.
Regardez ce que cette phrase fabrique. L'Ankou n'est pas un mythe lointain : c'est un homme du bourg, enterré depuis peu, dont tout le monde connaît la maison, souvent la veuve. La légende emprunte son crédit à la proximité. Le Braz l'avait parfaitement compris : dans son introduction, il explique que ces récits ont pour théâtre le village même où on les recueille ou un village voisin, que les acteurs en sont "des gens qu'on a vus, à qui on a parlé", parfois des voisins ou des parents, et qu'"en Bretagne aucun mur ne sépare le monde merveilleux du monde réel".
Il y a là un mécanisme cognitif très ordinaire, et très efficace. Une année de surmortalité n'est pas lue comme une série statistique : elle est attribuée au caractère du titulaire. Le hasard devient un fonctionnaire méchant. Et le système est invérifiable par construction : si l'on meurt, c'est qu'il est passé ; si l'on survit, c'est qu'il est passé ailleurs. La croyance ne produit pas de prédiction risquée, donc rien ne peut la réfuter - c'est précisément ce qui la rend durable.
Deux paroisses ont inversé le calendrier
Le Musée de Bretagne, qui conserve des collections sur ces croyances, note une variante locale : "dans chaque paroisse le dernier mort de l'année a ce rôle, sauf à Guémené-sur-Scorff et à Berné où le travail de l'Ankou est assuré par le premier mort de l'année."
Deux communes, deux exceptions, et aucune explication. C'est le point le plus honnête du dossier : les sources enregistrent l'écart sans en donner la raison. On peut spéculer - une autre manière de compter l'année, une inversion dans la transmission, un usage réellement distinct - mais rien dans la documentation ne permet de trancher. Cette absence de motif est instructive en elle-même : une coutume se transmet comme une consigne, pas comme une doctrine. On retient qu'il faut nommer un Ankou, et quand ; rarement pourquoi.
À la mer, les deux règles cohabitent
Le long du littoral, le véhicule change : la charrette devient le Bag noz, la barque de nuit, qui recueille les anaon, les âmes des trépassés, pour les mener vers l'autre rive. Le principe reste identique - un bateau, un équipage, des cris, une apparition qui s'évanouit si l'on approche. Le folkloriste Paul Sébillot relève à l'île de Sein que "l'homme de barre du Bag noz est le dernier noyé de l'année", et qu'une femme dont le mari avait disparu en mer sans que le corps soit retrouvé l'aperçut un jour tenant la barre. Puis, à Audierne, le bateau "est commandé par le premier mort de l'année".
Deux règles opposées à quelques dizaines de kilomètres de côte. Voilà qui ruine l'idée d'une doctrine unique dont les variantes seraient des dégradations. Il n'y a pas de dogme de l'Ankou, il y a des arrangements paroissiaux, et ils sont si peu dogmatiques qu'ils peuvent s'inverser sans que personne n'y voie une hérésie. Notez au passage l'efficacité narrative du motif de Sein : la femme reconnaît son mari à la barre. La légende ne convainc pas par ses preuves, elle convainc par la reconnaissance.
Une charrette, trois mots, deux langues
Le vocabulaire dit la même dispersion. Le char de l'Ankou s'appelle karr an Ankoù, karrig an Ankou ou karrigell an Ankou - char, petit chariot ou brouette, un vocabulaire plus modeste que le français "charrette" ne le laisse croire. Le Braz écrit karrik ou karriguel. Et Le Braz précise que ce véhicule est fait "à peu près comme les charrettes dans lesquelles on transportait autrefois les morts" : la légende ne s'invente pas un engin, elle recycle un objet funéraire réel, ce qui explique la précision des essieux, des chevilles et des brancards dans les récits.
La figure franchit même la frontière linguistique : à Moncontour, dans les Côtes-d'Armor, on parle gallo et on dit le charyo d'la mort. Sur les routes bretonnes, le bruit se transcrit wig ha wag, ou wik wik. Détail savoureux : alors que l'Ankou est sculpté sur quantité d'églises et d'ossuaires - squelette à la faux ou à la flèche, comme à La Martyre -, son char, lui, n'apparaît guère que sur deux sablières, l'une du XVIe siècle à Notre-Dame de Grâces, l'autre au porche de Saint-Pierre de Plougras. Le personnage est monumental, son véhicule est presque invisible. C'est pourtant la charrette que les témoins entendent.
Pourquoi tout cela change : la légende pousse où elle tombe
Le Braz fournit lui-même la clé, dans une formule que les folkloristes n'ont pas fini d'utiliser : "La légende [...] est un produit du sol où on la récolte ; c'est là qu'elle est née, c'est là sans doute qu'elle mourra." Une croyance circule, mais un récit s'enracine. Le conteur adapte les accessoires à son auditoire et à son paysage : le nombre de chevaux, leur couleur, la présence d'un bateau plutôt que d'une charrette, le moment de l'élection. Dans un récit relevé par Le Braz, le journalier Gab Lucas croise le char près du calvaire de Kerantour, sur le chemin de Nizilzi, et l'attelage squelettique s'oppose aux chevaux gras des fermes voisines : la légende se mesure à des bêtes que le lecteur peut aller voir.
Il y a là une leçon de méthode qui vaut bien au-delà de la Bretagne. Les détails qui rendent un récit crédible - un chiffre, une couleur, un bruit, un nom de chemin - sont exactement ceux qui varient le plus. Le cadre, lui, ne bouge pas : quelqu'un ramasse les morts, et ce quelqu'un est désigné localement. Autrement dit, ce qui donne crédit au récit est ce qui est le moins stable ; ce qui est stable, personne ne le remarque.
Le Trégor a fabriqué le canon
Reste un biais de collecte qu'il faut nommer, parce qu'il explique une bonne part de ce qu'on prend aujourd'hui pour la tradition. Le Braz a travaillé dans trois régions seulement - le Trégor, le Goëlo, le Quimperrois -, et "en grande majorité" dans la première, principalement à Bégard et à Penvénan ; le hameau du Port-Blanc, peuplé de marins et de pêcheurs, a fourni une "moisson particulièrement abondante". Son introduction annonce d'ailleurs que le Léon, la Haute-Cornouaille et le Vannetais en fourniraient bien davantage.
L'Ankou "classique", celui du vieillard au feutre et des deux chevaux, est donc d'abord un produit du Trégor littoral, recueilli en breton, traduit en français littéraire, mis en ordre par un écrivain, puis diffusé par le succès considérable de La Légende de la mort, publiée en 1893. Le livre n'a pas inventé la croyance ; il a standardisé sa version écrite. C'est un phénomène banal : le recueil savant devient la référence, et les récitations ultérieures recopient le recueil en croyant répéter la tradition.
Le résultat se voit sur internet, où la dégradation par copie se mêle aux variantes documentées : on y trouve l'Ankou sur quatre chevaux noirs, ou l'élection réduite au seul mois de décembre, sans qu'aucune référence ancienne ne le confirme. Distinguer les deux phénomènes reste nécessaire : la pluralité documentée des paroisses n'est pas la même chose que l'appauvrissement des sites consacrés aux légendes.
La gabelle, ou la mort comme argument fiscal
Il y a pourtant un endroit où la variation n'est pas un détail d'attelage, mais un jugement. L'Ankou a des pourvoyeuses, chargées de lui fournir du travail : la Peste, la Disette - autrefois, une troisième, la Gabelle, "ann Deok holen", le droit du sel.
Le Braz en donne la légende, située au château du Korrec, en Kerfot, près de Paimpol. La duchesse Anne y apprend que son mari vient de consentir à l'impôt sur le sel. Elle fait servir la bouillie sans sel, lui rappelle qu'il doit l'exemple, l'entend jurer de maintenir la gabelle tant qu'il vivra, et lui plante un couteau dans le coeur. Puis elle fait annoncer partout que la Gabelle est morte avec lui : "depuis lors, en effet, on n'a plus jamais entendu parler de ce fléau du monde".
Historiquement, c'est faux : la gabelle a survécu jusqu'à la Révolution, et la Bretagne disposait pour le sel d'un régime à part, le franc-salé, qui l'en exemptait largement. Mais peu importe la chronologie : ce qui compte, c'est le classement. Une culture paysanne range l'impôt sur le sel à côté de la peste et de la famine, parmi les grandes causes de mortalité. Voilà une appréciation fiscale formulée en langage mythologique, avec une précision d'économiste : un impôt qui frappe un produit de conservation, indispensable aux pauvres, est vécu comme un fléau naturel - et donc combattu comme tel. La légende offre en prime une origine locale et féminine à l'abolition d'un impôt qui, lui, a survécu : le folklore fabrique de la souveraineté avec un couteau de cuisine.
Ce qui ne varie pas
Rassemblez les pièces : deux chevaux ici, trois chevaux blancs là ; une charrette en Trégor, une barque à Sein et à Audierne ; le dernier mort de l'année presque partout, le premier à Guémené-sur-Scorff et à Berné ; karrigell d'un côté, charyo d'la mort de l'autre ; un mot dont l'étymologie elle-même hésite entre la mort et l'angoisse.
Ce qui ne bouge pas, c'est l'unité de compte : la paroisse. La mort qui compte est celle du voisin, et le recrutement de l'Ankou est une affaire de clocher. Toute la texture du personnage - l'attelage, le bruit, la couleur, le calendrier - est réglable, parce qu'elle sert à planter le récit dans un pays que l'auditeur connaît. Un Ankou sans paroisse serait un Ankou sans crédibilité.
Il reste à ces légendes un usage qui n'a plus rien de surnaturel. Dans les monts d'Arrée, le photographe Stéphane Lavoué a rapporté que les habitants de Botmeur s'étaient montrés "plutôt hostiles" à son travail sur les légendes, "lassés qu'on vienne leur parler de l'Ankou", et peu désireux de devenir "comme Brocéliande, qui voit débarquer des cars remplis de touristes". Le char de la mort attire désormais des voitures. C'est peut-être la seule inversion que Le Braz n'avait pas prévue.