En août 2010, Shy'm dévoile le clip de « Je suis moi », deuxième extrait de l'album Prendre l'air. La chanteuse, jusque-là associée au R'n'B, y opère un virage pop radical. Mais ce qui retient l'attention, ce sont les hommages visuels évidents à trois icônes : Vanessa Paradis, Britney Spears et Mylène Farmer. Réalisé par Roy Raz, artisan des clips de Spears et Farmer, ce court-métrage de trois minutes devient instantanément un objet de fascination. Quinze ans plus tard, il reste l'un des clips les plus analysés de la pop française.

En 2010, Shy'm troque le R'n'B pour la pop avec l'album « Prendre l'air »
Pour mesurer l'ampleur du changement, il faut revenir à 2009. Shy'm achève la tournée Shimi Tour et écoule les derniers exemplaires de Reflets, son deuxième album. Commercialement, tout roule. Artistiquement, elle tourne en rond. Le R'n'B à la française, avec ses codes rodés, la contraint. Elle veut respirer, expérimenter, toucher un public plus large.
Du duo avec K-Maro à la maturité artistique
Révélée en 2005 par « Femme de couleur », Shy'm — Tamara Marthe de son vrai nom — reste longtemps associée au son produit par K-Maro. Le rappeur canadien l'a découverte, produite, accompagnée sur ses deux premiers albums. Le duo fonctionne, mais il l'enferme dans une case : celle de la chanteuse R'n'B à la voix soul, calibrée pour les clubs et les radios jeunes.
En 2010, Shy'm veut montrer une autre facette. Le premier extrait « Je sais » ouvre timidement la voie. C'est « Prendre l'air », la chanson titre, qui acte le basculement vers une pop dansante et assumée. Les synthés remplacent les nappes R'n'B, les refrains deviennent plus aériens, la production gagne en clarté. Un virage risqué pour une artiste qui aurait pu rester dans le confort de son style initial.

Le clip de « Je suis moi », dévoilé en août 2010, scelle cette transformation. Il ne s'agit plus seulement de changer de son : Shy'm change d'image, d'univers visuel, de registre. Elle ne chante plus seulement l'amour et le désir. Elle chante l'affirmation de soi, la liberté, le refus des compromis. Le titre dit tout : « Je suis moi ».
Triple disque de platine : le pari gagnant de « Prendre l'air »
Le risque paye. Prendre l'air s'écoule à plus de 350 000 exemplaires et décroche un triple disque de platine. L'album reste classé des mois dans le top des ventes. Le single « Je suis moi » devient l'un des tubes de l'été 2010.
Ce succès commercial valide son intuition. Il lui donne la légitimité pour explorer un univers visuel plus ambitieux. Shy'm ne veut pas d'un clip standard tourné en studio avec trois danseurs et un fond vert. Elle veut du cinéma, des références, de la profondeur. Elle veut que son clip raconte quelque chose. Pour ça, elle fait appel à un réalisateur qui connaît la maison : Roy Raz.
Roy Raz, l'artisan des clips de Britney Spears et Mylène Farmer, aux commandes
Le chaînon manquant entre « Je suis moi », « Circus » de Britney Spears et « Lonely Lisa » de Mylène Farmer s'appelle Roy Raz. Ce réalisateur israélien installé en France a déjà travaillé avec les plus grandes pop stars internationales. Quand Shy'm le contacte, elle sait ce qu'elle cherche : quelqu'un capable de transposer l'énergie des clips américains dans un univers français, tout en gardant une signature visuelle forte.
Le lien direct avec « Circus » et « Lonely Lisa »
Roy Raz a réalisé le clip de « Circus » pour Britney Spears en 2008 — celui où elle apparaît en dompteuse de cirque, entourée de danseurs acrobates. Il a également dirigé « Lonely Lisa » pour Mylène Farmer en 2011, avec son esthétique sombre, ses jeux de lumière tamisés et ses poses hiératiques. Le calendrier est parfait : en 2010, il apporte à Shy'm cette double culture visuelle.

L'univers du chapiteau, le maquillage chargé, les éclairages dramatiques — tout cela vient de son expérience avec ces deux icônes. Mais Raz ne se contente pas de copier-coller. Il adapte, mélange, réinvente. Le cirque de Shy'm n'est pas celui de Britney Spears : il est plus sombre, plus mystérieux, plus proche du cinéma d'auteur que du pop mainstream.
Comment le réalisateur connecte Shy'm aux plus grandes pop stars
Shy'm ne cache pas son admiration pour ce trio de stars. Dans plusieurs interviews de l'époque, elle cite Vanessa Paradis, Britney Spears et Mylène Farmer comme ses influences majeures. Mais c'est Roy Raz qui matérialise ces hommages dans le clip. Il puise dans son vocabulaire esthétique, forgé au contact de Farmer et Spears, pour offrir à Shy'm une vitrine pop qui la propulse dans la même cour.
Sans lui, le lien entre ces trois inspirations n'aurait pas été aussi net. Raz connaît les codes de chaque artiste : le mystère farmerien, l'énergie spearsienne, la délicatesse paradisienne. Il les tresse ensemble pour créer un clip à la fois hommage et déclaration d'intention.
Vanessa Paradis, Britney Spears, Mylène Farmer : comment les reconnaître dans le clip « Je suis moi »
Le clip de « Je suis moi » dure un peu plus de trois minutes. C'est suffisant pour y glisser une dizaine de références visuelles, certaines évidentes, d'autres plus subtiles. Chaque plan est pensé, chaque costume a du sens. Voici comment Shy'm rend hommage à ses trois idoles.
Vanessa Paradis et « La Fille sur le pont » : le plan en noir et blanc qui ne trompe personne
La référence la plus évidente arrive environ à la moitié du clip. Shy'm apparaît en noir et blanc, cheveux courts, silhouette gracile, juchée sur une rambarde. Le plan est quasi identique à ceux du film La Fille sur le pont (1999) de Patrice Leconte, avec Vanessa Paradis. Même cadrage, même posture, même lumière argentique.

L'hommage est direct. Shy'm reprend le look de Vanessa Paradis dans ce film culte : le carré court, le maquillage sobre, le regard perdu dans le vide. Elle ne cherche pas à imiter — elle cite. C'est une manière de s'inscrire dans une tradition du cinéma français, de montrer qu'elle connaît ses classiques. La séquence en noir et blanc tranche avec le reste du clip, coloré et saturé. Elle crée une pause, un moment de grâce suspendu.
Vanessa Paradis n'est pas seulement une chanteuse pour Shy'm. C'est une actrice, une muse, une figure du cinéma d'auteur hexagonal. En la citant, Shy'm affirme une ambition : ne pas être qu'une chanteuse pop, mais une artiste complète, capable de naviguer entre les genres et les médiums.
Mylène Farmer et l'atmosphère mystique : jeux de lumière et poses hiératiques
Au-delà des plans précis, toute l'atmosphère du clip respire Mylène Farmer. Les éclairages tamisés, les contre-jours, les regards caméra fixes et la gestuelle théâtrale. Shy'm convoque l'univers mystérieux et sombre de Farmer, une influence majeure qu'elle a toujours revendiquée.
Dans plusieurs séquences, Shy'm adopte des poses hiératiques, presque statiques, le regard vide ou fixe. Elle ne danse pas toujours : parfois elle se tient droite, immobile, comme une statue. Les jeux de lumière renforcent cette impression : des faisceaux blancs traversent l'écran, des ombres portées marquent les visages, une atmosphère de cathédrale laïque s'installe.
Roy Raz, qui a réalisé « Lonely Lisa » pour Farmer, connaît ces codes sur le bout des doigts. Il sait exactement comment éclairer une actrice pour lui donner cette aura mystique. Le clip devient un temple dédié à cette esthétique. Shy'm n'est pas une copie de Farmer, mais elle en reprend l'ADN visuel pour le faire sien.
Britney Spears et l'énergie pop de « Circus » : la directrice de cirque version Shy'm
La mise en scène du cirque, le rôle de la dompteuse, les costumes à paillettes et les danseurs acrobates : tout le vocabulaire de « Circus » est réinterprété. Shy'm reprend le costume de la maîtresse de cérémonie que Britney Spears portait en 2008, mais y ajoute une touche plus sombre et adulte.

Là où Britney jouait la carte du glamour pop, Shy'm opte pour une esthétique plus trash, presque gothique. Son corset est noir, ses gants longs, son maquillage chargé. Elle ne sourit pas — elle domine. L'énergie pop et la chorégraphie rythmée sont un clin d'œil assumé à la princesse de la pop, mais Shy'm y met sa patte.
Les danseurs qui l'entourent ne sont pas des danseurs de club : ce sont des acrobates, des contorsionnistes, des artistes de cirque. Le clip multiplie les plans sur leurs corps en mouvement, leurs visages grimés, leurs costumes extravagants. C'est du Britney, mais en version française et underground. Pour approfondir l'univers de la star américaine, vous pouvez lire notre article sur la métamorphose de Britney Spears.
« Freaks » (1932) de Tod Browning : l'influence underground qui fait la différence
Si les références à Vanessa Paradis, Britney Spears et Mylène Farmer sont les plus visibles, une quatrième influence, plus discrète mais tout aussi cruciale, traverse le clip : le film Freaks (1932) de Tod Browning. Ce classique du cinéma d'horreur, qui met en scène des artistes de cirque aux corps hors norme, a marqué l'imaginaire de Shy'm et de Roy Raz.
Figures de cirque et monstres sacrés : l'esthétique du freak show
Le clip « Je suis moi » ne montre pas un cirque aseptisé mais un vrai freak show, avec des visages marqués, des corps hors norme, une esthétique trash et fascinante. On y croise des nains, une femme à barbe, des hommes forts, des contorsionnistes. Shy'm ose ce que peu de clips pop français ont osé : embrasser la laideur et l'étrangeté.
Cette référence à Freaks de Tod Browning donne au clip une aura presque culte, loin des productions calibrées de l'époque. Là où d'autres auraient choisi des danseurs mannequins, Shy'm choisit des visages marqués, des corps qui sortent des canons esthétiques habituels. C'est un choix politique autant qu'esthétique.
Le freak show, dans le film de Browning, est un espace de marginalité et de révolte. Les « monstres » y sont les vrais héros, tandis que les « normaux » sont les véritables monstres. Shy'm reprend cette idée : elle se met en scène entourée de ces figures, comme pour dire que la différence est une force, pas une faiblesse.
Une référence qui ancre le clip dans le cinéma d'auteur
En puisant dans le cinéma d'avant-garde, Shy'm élève son clip au rang d'objet d'art. Ce n'est pas qu'un simple véhicule promotionnel, c'est une déclaration esthétique. L'influence de Freaks ajoute une dimension politique et poétique au clip, transformant la marginalité en force.
C'est ce détail qui fait que le clip reste étudié et commenté plus de quinze ans après. Les fans décortiquent chaque plan, cherchent les références, comparent les costumes. Le Wikipedia de Shy'm mentionne explicitement cette référence à Freaks, confirmant qu'il ne s'agit pas d'une interprétation hasardeuse mais d'un choix délibéré.
Shy'm n'a pas peur de citer des œuvres sombres, complexes, parfois dérangeantes. Elle assume une culture cinéphile qui dépasse le simple cadre de la pop. En cela, elle se distingue de beaucoup de ses contemporaines, qui préfèrent les références plus consensuelles.
350 000 ventes et une nouvelle carrière : l'héritage durable du clip « Je suis moi »
Au-delà de son esthétique, le clip « Je suis moi » a eu un impact concret sur la carrière de Shy'm. Il a marqué un tournant, non seulement artistique, mais aussi médiatique et commercial. Les chiffres parlent d'eux-mêmes.
Le succès commercial d'un virage artistique risqué
Avec 350 000 albums vendus et un clip vu des millions de fois sur YouTube — à une époque où la plateforme n'en était qu'à ses débuts — Shy'm prouve que son pari est gagnant. Le single « Je suis moi » devient l'un de ses plus grands tubes et reste associé à cette période charnière de sa carrière.
Le clip est diffusé en boucle sur les chaînes musicales. NRJ, MCM, MTV France — toutes passent le clip en rotation. Les fans l'attendent, le commentent, le partagent. Ce buzz contribue directement aux ventes de l'album. Les gens achètent Prendre l'air parce qu'ils ont vu le clip et qu'ils veulent comprendre d'où viennent ces références. Le clip devient un objet de curiosité, presque un jeu de piste culturel.

De Danse avec les stars à Cat's Eyes : les portes ouvertes par ce clip
Ce virage pop offre à Shy'm une crédibilité nouvelle. En 2011, elle remporte Danse avec les stars, devenant un visage familier du grand public. Par la suite, elle devient jurée, animatrice (Nouvelle Star) et comédienne (Profilage, Cat's Eyes).
Ce n'est pas un hasard : le clip « Je suis moi » a prouvé qu'elle pouvait incarner une pop star complète, capable de danser, de jouer et de porter un univers visuel fort. Les producteurs de télévision et de cinéma l'ont vue à l'œuvre. Ils savent qu'elle a du charisme, de la présence, et une capacité à incarner des personnages.
Sa participation à Danse avec les stars doit beaucoup à ce clip. Les chorégraphies du show rappellent celles du clip, avec leur énergie pop et leur théâtralité. Shy'm y est naturelle, à l'aise, comme si elle avait toujours fait ça. Et d'une certaine manière, c'est le cas : le clip de 2010 l'a préparée à ce rôle de performeuse totale.
Conclusion
Le clip « Je suis moi » de Shy'm est bien plus qu'un simple support promotionnel. C'est un objet pop unique, un carrefour où se rencontrent le cinéma français, la pop américaine et le mystère à la française. En convoquant Vanessa Paradis, Britney Spears et Mylène Farmer, Shy'm affirme ses ambitions et son identité artistique. Quinze ans plus tard, ce clip reste un tournant dans sa carrière, la preuve qu'une artiste peut prendre des risques et gagner son pari. Il incarne une époque où la pop française osait encore regarder ailleurs, s'inspirer du meilleur, et créer quelque chose de neuf.