Le 26 septembre 2026, au Massey Hall de Toronto, Roch Voisine a été intronisé au Panthéon des auteurs et compositeurs canadiens. Quelques heures plus tôt, au bout du fil, il était entouré de ses enfants, de sa conjointe et de toute son équipe rapprochée. Le garçon d'Edmundston, au Nouveau-Brunswick, celui qui a fait trembler toute une génération française avec une chanson écrite pour la copine d'un ami, se voyait reconnaître comme auteur-compositeur canadien.

"C'est un grand honneur. C'est la première fois qu'on souligne vraiment mon apport en tant qu'auteur-compositeur à la musique canadienne", a-t-il confié. Quarante ans de carrière, et cette consécration arrive en fin de parcours, au pays, alors que c'est en France qu'il a percé.
Un joueur de hockey devenu défricheur en France
Rien, au départ, ne jouait en sa faveur. Né à Edmundston, il était joueur de hockey. C'est une prestation en 1986, à La Ronde, à Montréal, pour la fête du Canada, qui a tout déclenché. "C'était un test, ça s'était à peu près bien passé", se remémore-t-il. On l'a engagé pour prouver qu'un inconnu qui monte sur scène et qui chante peut faire mouche. L'expérience a fait son effet.
Le reste est connu : l'album Hélène, en 1989, une percée fulgurante en France, le prix de l'album francophone de l'année aux Victoires de la musique en 1990, et une première place dans les palmarès français - la présentation du Panthéon le décrit comme le premier artiste canadien à l'atteindre.
Ce succès en France a aussi ouvert la porte à d'autres Québécois : Isabelle Boulay, Garou, Corneille. Détail qui en dit long sur sa trajectoire : le tube qui l'a rendu célèbre venait de l'anglais. "Le matériel original était habituellement à 100 % en anglais", explique-t-il. Le succès francophone mondial l'a contraint à trouver une méthode, alors que le français est, dit-il en citant Francis Cabrel, "une langue très difficile, dans laquelle il est très difficile d'écrire, d'être poétique". L'anglais, poursuit-il, permet d'explorer beaucoup de choses en très peu de mots.
Le son qui s'est rétréci
Puis, en 2024, le corps impose un silence. Roch Voisine attrape un streptocoque A. Le tympan se perce. La douleur est vive, il n'entend plus rien. Un mois et demi d'antibiotiques ne suffisent pas. Une opération devient nécessaire, et les médecins découvrent une complication qui les oblige à intervenir au niveau de la boîte crânienne. Une intervention lourde, dont les séquelles sont durables : "Je n'ai pas récupéré mon audition à 100 %. Il y a peu de chances que je la retrouve un jour."
Ces mots, confiés fin 2024, restent les plus brutaux de cette année-là et ont bouleversé ses plans : sa tournée Hélène 35, qui devait s'ouvrir cette année-là, a été reportée en février, son producteur évoquant une "infection à l'oreille qui s'est aggravée". Sur scène, le problème se règle : il dispose d'un nouveau système d'écoute qui lui permet, dit-il, de continuer parfaitement son métier. En privé, en revanche, le dégât est plus profond. "Si je veux écouter un orchestre symphonique, par exemple, c'est infernal, je ne peux plus avoir ce plaisir", confie-t-il. "En studio non plus : j'ai réalisé ou co-réalisé mes 30 albums, je ne pourrais plus le faire aujourd'hui.", poursuit-il.
Ce qu'il perd n'est pas la scène, mais une part de son atelier : le métier reposait autant sur l'écoute que sur la voix.
Fin de "Hélène 35", page tournée
La tournée anniversaire s'est achevée le 1er mai 2026, après avoir repris son itinéraire au printemps 2025, avec notamment le Grand Rex de Paris le 8 avril. Sur les réseaux sociaux, Voisine a salué le dernier rideau : "Votre présence, votre énergie, vos souvenirs... c'est ce qui a rendu cette tournée si spéciale."
Ce public-là, il le connaît par coeur. Interrogé en avril 2025 sur RTL, il avait répondu à la question des groupies d'antan par le comique de situation : "Elles sont toutes des mères de famille, des grands-mères, elles n'ont plus le temps !" Mais il confirmait aussitôt la fidélité du noyau dur, ceux qui reviennent à plusieurs concerts, les mêmes visages un peu vieillis. La vraie Hélène, elle, va très bien, assure-t-il. La chanson, en revanche, ne lui appartient plus vraiment : elle a grandi et évolué avec le public.
C'est un aveu qui éclaire la suite. Quand un tube vous échappe, il faut un autre ancrage. Et pour Roch Voisine, cet ancrage porte un nom : Gordon Lightfoot.
The Lightfoot Sessions : rendre ce que le Canada lui a donné
Le 30 octobre 2026 sort The Lightfoot Sessions, son 31e album : onze chansons de Gordon Lightfoot revisitées, avec pour premier extrait If You Could Read My Mind, que le public applaudit déjà en concert depuis quelques années. "Partout où on l'a jouée, le public était en délire", dit-il.
L'hommage n'est pas une coquetterie de fin de carrière, c'est une racine. Lightfoot est, selon Voisine, le plus grand auteur-compositeur canadien, sinon le plus grand de tous. "C'est le premier album que j'ai acheté. J'avais joué ça dans ma chambre, j'ai essayé de l'imiter."

La tournée qui suit, The Lightfoot Sessions Live, démarre le 3 novembre à London, en Ontario, puis traversera Ottawa, Halifax et Moncton, avant d'ajouter une date au Casino New Brunswick, le 26 novembre. Formule acoustique, trois musiciens, et une sélection qui fait se croiser Sundown et The Wreck of the Edmund Fitzgerald avec With These Eyes, Kissing Rain et I'll Always Be There.
Le défricheur qui rentre à la maison
Il y a une ironie douce dans ce virage. Roch Voisine a passé sa jeunesse à convaincre la France qu'un accent du Nouveau-Brunswick pouvait remplir les salles. Avec l'oreille abîmée et un 31e album en poche, il fait l'inverse : il va chercher au Canada la matière qui l'a formé, celle qu'il imitait dans sa chambre, et qui a fait de lui l'artiste que la France a adopté. L'intronisation au Panthéon scelle une ambivalence : elle salue son apport à la musique canadienne, alors que son grand public historique reste francophone.
Interrogé sur ce qui le rend le plus fier, il a refusé de choisir entre ses tubes. "Ce dont je suis le plus fier, c'est d'avoir tout fait ça à la suite, pendant presque 40 ans, puis d'être encore là."
C'est peut-être la meilleure définition de ce qu'il devient : non plus le chanteur d'"Hélène", mais un musicien dont l'audition est abîmée et qui a choisi de jouer plus nu, plus près des textes. Un chanteur qui passe à l'acoustique avec trois musiciens, après le grand spectacle du 35e anniversaire. Roch Voisine revient au geste premier : une guitare, une chambre, un disque qu'on imite - sauf que cette fois, c'est lui qui le chante.