Il y a des artistes que la critique encense, que les initiés vénèrent, et que le grand public ignore. Claire Diterzi est de ceux-là. Depuis ses débuts dans les bars punk de Tours jusqu'à son huitième album Fille De sorti en septembre 2025, cette autrice-compositrice-metteuse en scène a tracé une route singulière, faite de succès d'estime et de refus des cases. Retour sur un parcours qui mérite amplement d'être (re)découvert.

Des groupes punks à Boucle : les débuts d'une artiste libre
Née Claire Touzi Dit Terzi le 25 juin 1970 à Tours, celle qui deviendra Claire Diterzi baigne très tôt dans une double culture : une mère tourangelle et un père d'origine kabyle qui quitte le foyer en 1976. Cette hybridité fondatrice marquera toute sa carrière, entre rock brut et influences orientales.
À 16 ans, alors lycéenne en arts appliqués, elle pousse la porte des groupes locaux et prend la tête de Forguette Mi Note, un trio folk-punk qui deviendra quintette. Deux albums au début des années 1990, une scène rock underground qu'elle arpente dans les bars enfumés : c'est là, dit-elle, qu'elle découvre l'art lyrique et qu'elle commence à prendre soin de sa voix. Un paradoxe qui résume bien l'artiste : venir du punk pour embrasser le chant classique, sans jamais renier ses racines.
Après une participation au premier album solo de Theo Hakola (ex-Passion Fodder) en 1994, elle fonde Dit Terzi avec le guitariste Sylvestre Defontaine. Mais c'est une rencontre qui va tout changer : celle du chorégraphe Philippe Decouflé, pour qui elle compose et joue la musique de la pièce de danse contemporaine Iris pendant deux ans de tournée mondiale, entre 2002 et 2004.
De cette expérience intense naît Boucle, son premier album solo, sorti le 24 janvier 2006 chez Naïve Records. Un disque très personnel, nourri du vécu de l'autrice, où les rythmes de guitares et de voix s'inspirent directement du mouvement et de la danse. Les Inrocks saluent des « ritournelles aux mélodies entêtantes et cristallines », portées par un « timbre choral » qui titille l'ensemble en écho. Un peu rock, électro, world, chanson : Boucle refuse déjà les étiquettes.

Succès critique, notoriété confidentielle : le paradoxe Diterzi
Le destin de Claire Diterzi tient dans un paradoxe que le Petit Bulletin résume d'une formule : « l'éternelle refusée ». Côté critique, tout sourit. Boucle reçoit le Grand Prix Charles-Cros en 2006, une distinction prestigieuse qui consacre les meilleurs enregistrements de l'année. Côté ventes, le disque reste confidentiel, tout comme la notoriété de son autrice.
Ce décalage entre reconnaissance des pairs et audience publique devient presque une signature. En 2010-2011, elle est la première artiste de « musique actuelle » admise à la Villa Médicis à Rome, la prestigieuse académie de France à l'étranger. Une consécration qui lui vaut aussi des détracteurs, ceux qui jugent sa présence là-bas illégitime.
La réponse viendra en 2013 avec Salon des refusées, clin d'œil appuyé au Salon des refusés de 1863, quand les peintres déboutés du Salon officiel exposaient en marge. « Avec un e », précise La Croix, parce que l'artiste s'approprie le concept. Écrit et composé en grande partie à Rome, l'album est salué par Télérama comme une « réponse flamboyante » à ses détracteurs. Sur le plan musical, il marie viole de gambe et guitare électrique, un mariage inattendu qui séduit jusqu'aux audiophiles : la critique du magazine On-Mag lui décerne la note maximale de 5/5 pour la qualité de son enregistrement.
La période romaine n'a pourtant pas été un long fleuve tranquille. Claire Diterzi y vit une rupture amoureuse, dont elle tire des morceaux comme « Nature morte », composé pendant cette période difficile. Jusqu'à la reprise de « Riders on the Storm » des Doors, accompagnée d'une petite boîte à musique, qui transforme le classique rock en berceuse inquiétante.
Prendre son indépendance : le label, la compagnie et la liberté de création
En 2014, Claire Diterzi franchit un cap décisif en créant son propre label. L'année suivante, elle fonde la compagnie de théâtre musical « Je garde le chien », qui regroupe label, édition et compagnie, conventionnée par la DRAC Centre-Val de Loire.
Cette structure autonome lui permet de désacraliser le système de la chanteuse traditionnelle, comme elle l'explique dans une interview à HexaLive : « En vieillissant j'avais moins envie d'être devant. C'est individualiste, la chanson. » Une prise de recul qui se traduit par des créations de plateau ambitieuses : 69 battements par minute aux Bouffes du Nord en 2014, sur des textes de Rodrigo García, puis Je garde le chien, seule en scène qu'elle joue depuis 2015, ou encore des duos avec le chorégraphe Dominique Boivin et le percussionniste Stéphane Garin.
Le conventionnement public est pour elle une bouée de sauvetage : « Sans mon conventionnement, je n'aurais pas pu être là aujourd'hui. J'aurais arrêté il y a 10 ans », confie-t-elle. Un aveu rare qui éclaire les difficultés économiques des artistes de musique dite « actuelle », trop expérimentaux pour les radios, trop singuliers pour les programmateurs.
Sa philosophie tient en une formule : « Plus j'ai fait des écarts, plus j'ai réussi. » Les écarts, justement, sont sa marque de fabrique. Entre punk et lyrique, entre scène et écriture, entre musique et dessin — elle est graphiste de formation et illustre ses journaux de création — Claire Diterzi cultive une liberté que peu d'artistes s'autorisent.
Fille De : un nouvel album et une tournée en 2025-2026
Trente-cinq ans de carrière et toujours pas de case. C'est avec un huitième album, Fille De, sorti le 19 septembre 2025 sur son label Je garde le chien, que Claire Diterzi revient sur le devant de la scène. Présenté comme « baroque et truculent », ce disque sert de trame musicale au spectacle Anny Karénine (fille de), une suite fictionnelle du roman de Tolstoï.
Le point de départ est audacieux : la pièce commence là où le roman s'achève, par la mort d'Anna Karénine. Sa fille, Anny, refuse ce destin tragique et devient… batteuse de rock. Une manière très Diterzi de réconcilier l'héritage littéraire et la culture punk, de faire dialoguer les chanteurs lyriques avec une scie musicale, des percussions et des claquettes. La palette sonore, éclectique, mêle ténor et baryton, basse et guitare, dans ce que la presse présente comme un « opéra démocratisé ».
Le spectacle a été joué au Théâtre du Rond-Point à Paris en novembre 2025, puis à Nantes en mars 2026 dans le cadre du festival Mixt. Il sera à l'affiche du Festival d'Avignon en juillet 2026, à La Scierie. Les CD et vinyles de l'album sont vendus à l'issue des représentations, une façon de maintenir le lien direct avec le public que l'artiste privilégie depuis toujours.

Pour celles et ceux qui ne connaissent pas encore Claire Diterzi, ce spectacle est une porte d'entrée idéale. Pour les autres, c'est la confirmation qu'une artiste inclassable peut traverser les décennies sans rien perdre de sa singularité. Dans un paysage musical français souvent formaté, elle incarne cette autre voie, exigeante et libre, qui mérite d'être écoutée.
Et si l'on veut prolonger l'exploration, on peut tendre l'oreille vers d'autres figures qui, comme elle, ont fait de leur marginalité une force : Émilie Simon, la fée électro derrière l'album culte de La Marche de l'Empereur, ou encore les Rita Mitsouko, ces fous du rock alternatif français qui ont prouvé qu'on pouvait être à la fois populaires et expérimentaux. Des parcours qui rappellent que la scène musicale française a toujours su laisser une place à ceux qui refusent de choisir.