Catherine Ringer et Fred Chichin ont formé l'un des duos les plus iconoclastes de la scène française. Leur musique, mélange de punk, de funk et de world music, a bousculé les codes du rock hexagonal. Mais trente ans après leurs premiers tubes, que reste-t-il des Rita Mitsouko ? Depuis la mort de Fred Chichin en 2007, le groupe n'existe plus en tant que tel. Pourtant, leur héritage continue de vibrer à travers la carrière solo de Catherine Ringer et l'influence qu'ils exercent sur les nouvelles générations. Plongée dans l'histoire d'un mythe qui refuse de s'éteindre.

De la rencontre au tube : la genèse secrète des Rita Mitsouko (1979-1984)
L'histoire des Rita Mitsouko commence par une rencontre improbable. Celle de deux artistes que tout oppose et qui pourtant vont créer une alchimie musicale unique. Leur naissance est marquée par le chaos, l'anti-conformisme et une obstination qui finira par payer.
Le « Flash Rouge » : la comédie musicale qui a scellé le duo
Catherine Ringer naît le 18 décembre 1957 à Suresnes. Elle quitte l'école à quinze ans, déjà habitée par une urgence créative. Avant de rencontrer Fred Chichin, elle collabore avec le compositeur Yannis Xénakis, un géant de la musique contemporaine. De son côté, Fred Chichin, né le 28 avril 1954 à Clichy, est un guitariste virtuose. Il a déjà traîné ses amplis chez Taxi Girl et travaillé avec Nicolas Frize. Son groove, rare dans le rock français de l'époque, attire l'attention.

Ils se croisent en 1979 sur le montage de la comédie musicale « Flash Rouge » à Montreuil. Le courant passe immédiatement. Le groupe se forme et donne ses premiers concerts sous le nom Rita Mitsouko au Gibus en novembre 1980. Leur premier EP, « Don't Forget The Nite », sort en 1981. C'est un bide commercial. Les maisons de disques ne voient pas l'intérêt de ce duo bizarre, trop punk pour la variété, trop exigeant pour le grand public.
L'origine du nom : entre Rita Hayworth et mystère japonais
Le nom du groupe a une histoire surprenante. « Rita » fait référence à la musique latino-américaine et à l'actrice Rita Hayworth. « Mitsouko » signifie « mystère » en japonais. Le duo voulait s'appeler simplement « Rita Mitsouko », mais le public a cru que c'était le nom de la chanteuse. Ils ont donc ajouté « Les » au milieu des années 1980, comme le rappelle un article de Libération. Cette anecdote dit beaucoup de leur rapport à l'image et à l'identité : ils n'ont jamais cherché à se conformer aux attentes.
« Marcia Baïla » : le flop radio devenu single multi-millionnaire

En 1984, leur premier album éponyme sort chez Virgin. Le label mise sur le single « Restez avec moi », qui tombe à plat. Pendant ce temps, les radios libres — ces petites stations pirates qui fleurissent après la libération des ondes — diffusent en boucle un autre titre de l'album : « Marcia Baïla ». La chanson est un hommage vibrant à Marcia Moretto, leur danseuse et chorégraphe argentine, emportée par un cancer du sein foudroyant le 21 mai 1983, à seulement 36 ans.
Catherine Ringer la rencontre en 1976, au Café de la Gare. Marcia Moretto, née dans l'Illinois d'un père argentin, fuit la dictature et émigre en France. Elle enseigne la danse au Centre de danse du Marais et devient la chorégraphe des premiers spectacles des Rita Mitsouko. « Elle pouvait faire des pointes comme une ballerine et des grimaces dignes d'un clown », dira Catherine Ringer. La chanson, écrite avec un accent espagnol forcé, évoque sa beauté, son rire, sa gestuelle. Les paroles sont crues : « Tu t'es consumée Marcia / C'est le cancer / Que tu as pris sous ton bras ». Le contraste entre la mélodie entraînante et la mort annoncée crée un choc.
Virgin, forcé par le succès radiophonique, sort le titre en single en 1985. Il se vend à plus d'un million d'exemplaires. Aux Victoires de la musique 1990, « Marcia Baïla » est sacrée deuxième meilleure chanson française de la décennie 1980-1990. Le tube que personne n'avait vu venir devient l'hymne d'une génération.

Au sommet de la créativité : « The No Comprendo » et la consécration avec Iggy Pop
Après le succès tonitruant du premier album, le duo entre dans sa période la plus flamboyante. Leur son unique défie toutes les cases. La ressource pédagogique Lumni les décrit comme un groupe « hybride, lyrique, théâtral et baroque ». Cette description colle parfaitement à ce qu'ils produisent entre 1986 et 1990.
Le refus des cases : punk, funk, variété et world music
La musique des Rita Mitsouko est un chaudron bouillonnant. Catherine Ringer passe « de l'éructation punk à la vocalise virtuose de diva kitsch », selon les mots de Lumni. Le groupe mêle chanson traditionnelle, grooves funk, rock anglo-saxon et « fragrances sonores épicées venues du monde entier ». « The No Comprendo », sorti en 1986, est peut-être leur disque le plus inspiré. Il contient « C'est comme ça », tube imparable qui assoit leur réputation. « Marc et Robert », en 1988, confirme leur maîtrise. Ces deux albums restent leurs chefs-d'œuvre les plus accomplis.

Fred Chichin expliquait leur philosophie dans une interview à Télérama en 2007 : « Au départ, on a pris des musiciens américains parce qu'on ne trouvait pas de Français qui « groovaient » comme on le souhaitait. » Cette exigence les pousse à chercher ailleurs ce que la scène française ne peut pas leur offrir.
Iggy Pop, Sparks, Mark Plati : le casting du succès international
Leur quête de groove les mène à collaborer avec des légendes. Iggy Pop pose sa voix sur « Les Amants », un titre qui marque les esprits. Les Sparks, duo californien culte, les rejoignent sur « Singing in the Shower ». Mark Plati, producteur américain qui travaillera plus tard avec David Bowie, devient un collaborateur régulier. Ces collaborations internationales solidifient leur statut de groupe culte et ouvrent la voie à une scène rock française plus audacieuse. Les Rita Mitsouko ne sont plus seulement un phénomène hexagonal : ils tournent à l'étranger, enregistrent avec des pointures, et prouvent que le rock français peut exister hors de ses frontières.
L'énergie scénique : un show théâtral unique

Sur scène, le duo déploie une énergie rare. Catherine Ringer danse, grimace, crie, chante en se tordant le corps. Fred Chichin reste en retrait, concentré sur sa guitare, mais son jeu précis et groovy porte chaque morceau. Leurs concerts sont des performances totales, où la musique et le théâtre ne font qu'un. Marcia Moretto, avant sa mort, avait chorégraphié leurs premiers shows, instillant cette dimension visuelle qui deviendra leur marque de fabrique.
La mort de Fred Chichin : le jour où le duo s'est brisé
Le 28 novembre 2007, la France apprend la disparition de Fred Chichin. Il avait 53 ans. Le choc est immense. Le concert prévu le soir même à l'Olympia est annulé. L'album « Variéty », sorti quelques mois plus tôt, prend soudain une dimension testamentaire.
Un cancer « fulgurant » qui emporte le musicien en deux mois

Le cancer l'a pris brutalement, en quelques semaines. Libération titre sur un « cancer fulgurant ». L'homme qui était le compositeur, guitariste, bassiste, batteur et clavier du groupe disparaît. Fred Chichin était le moteur musical du duo. Sans lui, les Rita Mitsouko n'ont plus de raison d'être en tant que groupe. Catherine Ringer perd son compagnon de vie et de création. Leur histoire commune, commencée en 1979, s'arrête net.
« Variéty » : l'album qui devait être un nouveau départ
En 2007, le groupe sort « Variéty ». Fred confiait à Télérama : « On a surtout retrouvé un état d'esprit. Tout au long des années 90, on a été un peu largués. C'était l'époque du grand métissage, et on a commencé à mélanger un peu tout. Ça n'a rien donné. » L'album marquait un retour en force après des années jugées difficiles. Il devait être le début d'une nouvelle ère. Il est devenu leur chant du cygne. « Variéty » contient des titres comme « L'Ami ennemi » et « Même si », qui résonnent différemment après la mort de Fred.
Les adieux à La Cigale : Catherine Ringer chante seule
Catherine Ringer ne se cache pas. Après la mort de Fred, elle termine la tournée prévue sous le nom « Catherine Ringer chante les Rita Mitsouko and more ». Les concerts des 21 et 22 juillet 2008 à La Cigale sont chargés d'émotion. Elle chante les classiques du duo sans son partenaire, portée par le public. C'est une manière de faire son deuil sur scène, tout en rendant hommage à ce qu'ils ont construit ensemble. Ces deux soirs marquent la fin officielle des Rita Mitsouko en tant que groupe.
« Ring n'Roll » : comment Catherine Ringer a transformé le deuil en carrière solo
Catherine Ringer doit survivre au groupe. Elle choisit de ne pas s'arrêter. Sa résilience est l'un des chapitres les plus impressionnants de l'histoire des Rita Mitsouko.

« Ring n'Roll » en 2011 : la renaissance d'une artiste solo
Après avoir bouclé la boucle des Rita Mitsouko, elle se jette dans le vide. « Ring n'Roll », son premier album solo, sort en 2011. Produit par Mark Plati, le fidèle collaborateur, l'album est un succès critique. Il lui vaut le prix de l'Artiste féminine de l'année aux Victoires de la Musique 2012. Elle prouve qu'elle peut exister seule et porter un héritage sans s'y enfermer. Les titres de l'album montrent une maturité nouvelle, sans renier l'énergie punk qui a fait sa réputation.
Plaza Francia et les projets parallèles : une exploration sans limite
Fidèle à l'esprit d'exploration du groupe, Catherine Ringer forme Plaza Francia avec Christoph H. Müller et Eduardo Makaroff du Gotan Project en 2014. Ce projet tango-pop montre sa capacité à se réinventer loin du rock. Son deuxième album solo, « Chroniques et Fantaisies », sort en 2017. Il confirme sa place singulière dans le paysage musical. Elle y explore des textes plus personnels, des arrangements plus épurés, tout en gardant cette voix reconnaissable entre mille.
La vie personnelle : entre famille et controverses
Catherine Ringer a eu trois enfants avec Fred Chichin : Ginger (1985), Simone (1990) et Raoul (1992). Avant sa rencontre avec Fred, elle a tourné dans une vingtaine de films pornographiques entre 1975 et 1985. Cette partie de sa vie a causé un scandale en 1986, lorsque des éditeurs VHS ont utilisé le nom « Mitsouko » pour promouvoir ces films. Serge Gainsbourg l'a insultée en direct à la télévision, la traitant de « pute ». Catherine Ringer a toujours assumé ce passé, refusant de le renier. Cette liberté totale, jusque dans ses choix les plus personnels, fait écho à son art.
Des stades aux playlists : le mythe des Rita Mitsouko en 2024
Le groupe en tant que duo n'existe plus. Mais que devient-il ? Son héritage est partout : dans les playlists de nouvelles générations qui redécouvrent « Marcia Baïla », dans l'influence qu'il exerce sur le rock français actuel, et dans la personne de Catherine Ringer qui continue de le faire vivre sur scène.
Un groupe « majeur des années 80/90 » au style inclassable
La ressource Lumni le dit sans ambages : les Rita Mitsouko sont « le groupe majeur des années 80/90 » du rock français. Leur musique hybride n'a pas pris une ride. Dans un paysage musical souvent formaté, leur folie et leur exigence artistique restent un modèle pour les groupes de rock alternatif hexagonaux. Des artistes comme HushPuppies ou d'autres formations du rock français anglophone citent régulièrement les Rita Mitsouko comme influence majeure. Leur capacité à mélanger les genres, à refuser les cases, inspire encore aujourd'hui.
Catherine Ringer, dernière gardienne de l'esprit Rita Mitsouko
Aujourd'hui, quand on cherche « que devient le groupe Les Rita Mitsouko », la réponse est Catherine Ringer. Elle continue à performer les classiques du groupe en concert, mêlés à ses propres créations. Elle est la flamme qui maintient le mythe vivant, tout en écrivant sereinement son propre chapitre musical. Sa présence sur scène, sa voix toujours aussi puissante, son charisme intact rappellent à chaque concert que l'esprit des Rita Mitsouko n'est pas mort.
L'influence sur la scène rock française contemporaine
Des groupes comme HushPuppies ou d'autres formations du rock français anglophone doivent beaucoup aux Rita Mitsouko. Avant eux, le rock français était souvent timide, trop sage. Le duo a montré qu'on pouvait être punk, funk, world et variété en même temps, sans demander la permission. Les musiciens actuels qui mélangent les genres, qui refusent les cases, qui écrivent en français avec des accents internationaux — ils marchent tous dans les pas de Catherine et Fred.
Conclusion : les Rita Mitsouko ne sont plus, mais leur mythe continue de danser
Le duo Catherine Ringer et Fred Chichin a marqué l'histoire de la musique française par son génie punk, son métissage et sa liberté totale. La mort de Fred a brisé le groupe, mais Catherine a su transformer le deuil en une carrière solo riche et vibrante. Le groupe Les Rita Mitsouko n'existe plus sur scène, mais ses tubes, son audace et son aura intemporelle continuent de vibrer, portés par celle qui en fut la moitié indissociable. « Marcia Baïla » continue de faire danser les foules, « C'est comme ça » reste un hymne générationnel, et l'esprit libre du duo survit dans chaque note jouée par Catherine Ringer. Les Rita Mitsouko ne sont plus, mais leur mythe, lui, refuse de s'éteindre.