Quatre ans après le début de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, l'Union européenne se trouve une nouvelle fois paralysée par l'un de ses propres membres, illustrant l'immense difficulté à agir de concert sur la scène internationale. Alors que les dirigeants européens s'apprêtaient à commémorer un anniversaire tragique à Kiev, un geste politique venu de Budapest a suffi à faire dérailler les efforts de solidarité, laissant l'Ukraine dans une incertitude financière et diplomatique préoccupante. Comment en est-on arrivé là, et surtout, quelles sont les conséquences concrètes de ce blocage pour l'avenir du continent ? Plongeons au cœur des mécanismes institutionnels et stratégiques qui dictent la réponse européenne à la guerre.

Kiev, 24 février 2026 : les mains vides de von der Leyen et Costa
La scène devait être une démonstration de force politique, un geste de défi hautement symbolique face à l'agression russe persistante. Ursula von der Leyen, la présidente de la Commission européenne, et Antonio Costa, le président du Conseil européen, avaient prévu de se rendre à Kiev ce mardi 24 février 2026. L'objectif affiché était double : marquer le quatrième anniversaire de l'invasion et apporter des preuves tangibles du soutien « inconditionnel » de l'Union. Cependant, la Realpolitik diplomatique a rattrapé les intentions officielles. Au lieu d'arriver les bras chargés de décisions historiques, les deux dirigeants ont dû faire face à l'embarras d'un voyage sans le « cadeau » tant attendu par les autorités ukrainiennes.
Ce qui devait être une célébration de l'unité européenne s'est mué en une illustration cruelle de ses divisions internes. Non seulement le vingtième paquet de sanctions contre Moscou restait bloqué, mais l'aide financière vitale de 90 milliards d'euros était également suspendue par une menace de veto. Pour Volodymyr Zelensky, qui attendait ces signaux forts pour maintenir le moral de son pays et la stabilité de son économie, l'arrivée des dirigeants européens a eu un goût particulièrement amer. Kaja Kallas, la chef de la diplomatie européenne, a résumé le sentiment général en qualifiant la situation de « revers » et d'un « message que nous ne voulions pas envoyer ». Une phrase lourde de sens qui résume à elle seule l'impasse stratégique dans laquelle se trouve le continent.
L'anniversaire amer : quatre ans de guerre, zéro cadeau européen
L'arrivée des dirigeants européens à Kiev, en ce jour exact de l'anniversaire de l'invasion, était chargée d'une symbolique qui a viré au cauchemar logistique et politique. Le contraste entre les déclarations d'intention solennelles et la réalité du terrain est saisissant. Von der Leyen et Costa devaient signer l'accord sur les 90 milliards d'euros d'aide, un prêt à taux zéro considéré comme un bouclier financier indispensable pour 2026 et 2027. Au lieu de cela, ils ont dû expliquer aux autorités ukrainiennes que la promesse de soutien inconditionnel se heurtait à des obstacles institutionnels et nationaux imprévus.
Cette image d'une Europe impuissante à valider ses propres décisions risque de laisser des traces durables. Elle intervient alors que l'Ukraine subit un hiver de combats particulièrement difficiles, après des mois de négociations sous l'égide des États-Unis dont l'issue reste incertaine. Pour beaucoup d'observateurs, ce n'est pas seulement un retard administratif, mais un signal politique inquiétant envoyé à Moscou. Chaque jour sans nouvelle sanction ou sans aide débloquée est perçu par le Kremlin comme une indication que la résilience européenne s'effrite et que le temps joue en faveur de la Russie.
L'horloge ukrainienne : avril 2026, la date rouge
Si l'aspect symbolique est important, l'aspect financier est une question de survie immédiate pour l'État ukrainien. L'Ukraine a reçu environ 195 milliards d'euros d'aide de la part des Européens depuis 2022, mais ces réserves ne sont pas inépuisables. Les prévisions budgétaires sont formelles : Kiev sera à court de liquidités dès avril 2026. C'est la « date rouge » qui obsède les diplomates à Bruxelles. L'aide américaine, elle, a « fondu » ces derniers mois, laissant l'Europe comme seul pourvoyeur de fonds fiable.
Un diplomate européen a résumé l'urgence de la situation avec une franchise brutale : « On a encore un peu de temps, mais pas beaucoup ». Cette tension temporelle ajoute une pression terrible aux négociations. La Hongrie de Viktor Orbán joue sur cette urgence, sachant que plus le temps passe, plus l'Ukraine devient vulnérable. Budapest utilise cette épée de Damoclès financière pour faire avancer ses propres intérêts, liés à l'approvisionnement énergétique. Ce chantage implicite place les autres capitales européennes face à un dilemme cornélien : céder aux exigences d'un seul État membre pour sauver un allié, ou maintenir la pression et risquer l'effondrement économique de l'Ukraine. Pour approfondir les enjeux géopolitiques de ce conflit qui dépasse désormais le simple cadre régional, il est crucial de comprendre les implications de Zelensky affirme que Poutine a déclenché la Troisième Guerre mondiale : faut-il le croire ?.
27 pays, une seule voix suffit : l'arme du veto décryptée
Pour comprendre comment la Hongrie, un pays de moins de 10 millions d'habitants, peut faire plier l'ensemble de l'Union européenne et ses 26 autres membres, il faut revenir aux fondements mêmes de la construction européenne. Le mécanisme qui permet ce blocage est aussi ancien que l'Europe politique : l'unanimité. Ce principe, conçu pour protéger la souveraineté de chacun, est devenu une arme redoutable entre les mains de gouvernements désireux de faire valoir leurs intérêts nationaux, quitte à paralyser la machine commune.
La règle est implacable : pour décider de questions aussi sensibles que la politique étrangère, la défense ou les sanctions, il faut l'accord de TOUS les États membres. Une seule voix contre, un seul « non », suffit à faire tomber tout l'édifice législatif préparé pendant des mois, voire des années. Ce n'est pas une question de majorité ou de population, c'est une question de souveraineté absolue. Dans ce système, une abstention ne bloque pas le processus, mais l'opposition formelle, elle, agit comme un mur infranchissable. C'est ce qui s'est passé lors du Conseil européen de juillet 2020, où les dirigeants ont dû négocier pendant quatre jours et quatre nuits pour trouver un compromis budgétaire, chaque pays ayant sa propre menace de veto en poche.
L'unanimité, héritage des pères fondateurs… devenu piège
À l'origine, ce principe d'égalité stricte entre les États était une nécessité politique. Les pères fondateurs de l'Europe voulaient éviter tout retour à un rapport de force où les grands pays dicteraient leur loi aux petits. L'idée était noble : empêcher qu'une nation ne puisse imposer sa volonté aux autres, garantissant ainsi une coopération pacifique. Pour des domaines comme la fiscalité, la défense ou la politique étrangère, l'unanimité était la garantie que personne ne serait forcé d'agir contre ses intérêts vitaux.
Cependant, ce qui était conçu comme un bouclier contre la tyrannie de la majorité est devenu un piège pour l'efficacité collective. Dans le contexte actuel de guerre en Ukraine, où la rapidité de réaction est cruciale, cette règle apparaît comme un anachronisme dangereux. Tant qu'un seul pays estime que ses intérêts économiques ou politiques sont lésés par une sanction contre un pays tiers, il peut bloquer l'ensemble de la réponse européenne. C'est exactement ce qui se passe avec la Hongrie, qui transforme son droit de veto en levier de négociation politique, mettant en péril la cohésion du bloc. Pour comprendre la nature extrême de ce blocage, il est utile de se pencher sur le droit de contre-veto, bien que dans le cas présent, il s'agisse d'une procédure politique classique mais détournée.
13 pays contre la réforme, ou pourquoi l'UE reste bloquée
Face à cette paralysie répétée, de nombreuses voix s'élèvent pour réformer les traités et passer au vote à la majorité qualifiée, ce qui empêcherait un seul pays de bloquer les 26 autres. Emmanuel Macron avait, par exemple, évoqué cette possibilité le 9 mai 2022, estimant que l'Europe ne pouvait plus se permettre ce genre de blocages face aux enjeux géopolitiques actuels. Mais la réalité institutionnelle est cruelle : pour modifier les traités européens, il faut… l'unanimité. C'est le serpent qui se mord la queue.
Lors des discussions sur cette réforme, pas moins de 13 États membres sur 27 se sont opposés à l'idée d'abandonner l'unanimité sur les sujets sensibles. Pour des raisons diverses, certains pays craignent de se retrouver un jour en minorité et de devoir subir des décisions qui ne leur conviennent pas. L'Europe se trouve donc prisonnière de ses propres règles : elle ne peut changer la règle du veto que parce que la règle du veto existe. Paradoxalement, plus l'Union s'élargit et plus elle devient hétérogène, plus le risque de blocage augmente, rendant toute réforme de plus en plus difficile à mettre en œuvre sans un consensus quasi impossible à atteindre.
86 % de pétrole russe : la dépendance qui explique tout

Pour comprendre l'obstination de Viktor Orbán, il faut regarder au-delà de la rhétorique politique et observer la carte énergétique de l'Europe centrale. La Hongrie ne défend pas seulement une vision du monde ou une amitié stratégique avec la Russie ; elle défend une réalité matérielle brutale. Le chiffre clé pour comprendre le veto hongrois est 86. C'est le pourcentage de pétrole que la Hongrie importe de Russie. C'est la proportion la plus élevée de tous les États membres de l'Union européenne, une anomalie qui conditionne toute la diplomatie de Budapest.
Cette dépendance massive structure toute la politique étrangère de Budapest. Contrairement à d'autres pays européens qui ont réussi à diversifier leurs sources d'approvisionnement ou à développer des énergies alternatives, la Hongrie est restée ancrée dans son modèle énergétique hérité de la guerre froide. Pour Budapest, couper ce robinet, ce n'est pas juste une sanction diplomatique, c'est un risque de paralysie économique immédiate. C'est ce que les experts appellent la « geopolitics of energy », où la géographie dicte la politique plus que les idéaux. Cet attachement aux ressources de l'Est s'inscrit d'ailleurs dans une dynamique plus large que certains analystes observent sous l'angle de l'avènement d'une Russie 2026 : la victoire du monde multipolaire.
L'oléoduc Droujba : l'artère vitale de Budapest
Au cœur de cette dépendance se trouve l'oléoduc Droujba, mot qui signifie « Amitié » en russe. Ce pipeline, qui traverse l'Ukraine pour alimenter l'Europe centrale, est l'artère vitale de l'économie hongroise. La Hongrie et la Slovaquie bénéficient d'une exemption temporaire de l'embargo européen sur le pétrole russe, justifiée par leur situation géographique enclavée et l'impossibilité technique de se réorienter rapidement vers d'autres fournisseurs. Or, cette artère est actuellement à l'arrêt, plongeant Budapest dans une situation de précarité énergétique.
Les livraisons de pétrole via Droujba ont été suspendues fin janvier dernier, suite à des frappes russes sur les infrastructures énergétiques ukrainiennes. Depuis, la Hongrie tente de forcer la main à l'Union européenne et à l'Ukraine pour que ces livraisons reprennent coûte que coûte. Le ministre hongrois des Affaires étrangères, Péter Szijjártó, martèle que son pays « ne peut pas se passer de l'énergie russe à cause de sa géographie », soulignant l'absence d'accès à la mer pour l'importation de pétroliers. Pour Budapest, l'arrêt de Droujba est une menace existentielle que l'Europe doit prendre en compte avant d'envisager de nouvelles sanctions.
Le contrat Gazprom à prix d'or (ou plutôt à prix cassé)
Au-delà du pétrole, le gaz est l'autre pilier de cette dépendance. En septembre 2021, quelques mois seulement avant le début de la guerre en Ukraine, la Hongrie a signé un contrat stratégique avec Gazprom. Cet accord garantit à Budapest un tarif de l'ordre de cinq fois inférieur au prix du marché de l'époque. C'est un avantage économique considérable que le gouvernement hongrois n'est pas prêt à sacrifier sur l'autel de la solidarité européenne.
C'est un calcul économique brutal. Alors que les autres Européens ont subi des hausses de prix de l'énergie vertigineuses depuis 2022, les industries hongroises et les ménages ont été protégés par ce tarif préférentiel. Cette situation crée une asymétrie de tolérance aux sanctions qui est au cœur du conflit actuel. Tant que l'Europe n'offrira pas une alternative financièrement viable pour remplacer ce gaz « à prix cassé », la Hongrie continuera d'utiliser son veto comme moyen de défense de ses intérêts économiques nationaux. Pour Orbán, il s'agit de protéger la compétitivité de son économie et le pouvoir d'achat de ses électeurs, quitte à isoler son pays diplomatiquement.
Viktor Orbán, l'homme qui dit non depuis 2010
Viktor Orbán n'est pas un novice dans l'art de la dissidence européenne. Depuis son retour au pouvoir en 2010, le Premier ministre hongrois a construit une stratégie politique basée sur l'affirmation de la souveraineté nationale contre ce qu'il appelle l'« empire » bureaucratique de Bruxelles. Son veto du 23 février 2026 n'est donc pas un accident de parcours, ni une réaction soudaine à une conjoncture précise. Il s'inscrit dans la lignée d'une politique de long terme, méthodiquement tissée de liens avec Moscou, qui défie les lignes rouges tracées par ses partenaires occidentaux.
Orbán se présente souvent comme le seul dirigeant européen capable de dire « non ». Il cultive cette image de mouton noir, celui qui refuse de suivre le troupeau pour défendre les intérêts réels de son peuple, ou du moins, sa version des intérêts nationaux. Cette posture lui permet de consolider sa base électorale intérieure en se présentant en rempart contre une Europe qui serait devenue aveugle et idéologique. Pour comprendre le veto actuel, il faut le remettre dans la continuité de cette stratégie de confrontation assumée, qui dépasse largement le cadre de la guerre en Ukraine.
Moscou, première destination en 2010 : le signal qui ne trompe pas
Le premier signal fort de cette orientation date des tout premiers mois de son second mandat. Dès 2010, à peine réinstallé au poste de Premier ministre, Viktor Orbán a choisi de faire son premier voyage officiel à Moscou pour y rencontrer Vladimir Poutine. Ce geste symbolique fort ne devait rien au hasard. À l'époque, l'Europe était encore en plein traité de Lisbonne et cherchait à se unir sur la scène internationale. En choisissant Moscou comme destination première, Orbán affirmait clairement sa volonté de diversifier ses alliances et de ne pas dépendre exclusivement de Berlin ou de Paris.
Depuis seize ans, cette relation n'a fait que se renforcer. La Hongrie a misé sur la Russie pour ses investissements énergétiques, notamment avec l'extension de la centrale nucléaire de Paks confiée à Rosatom, et pour ses alliances politiques. Ce tropisme russe est devenu une marque de fabrique du « système Orbán ». Le veto actuel est donc l'aboutissement logique d'une stratégie initiée il y a plus d'une décennie. On peut y voir une manifestation de ce que certains observateurs nomment déjà la nouvelle guerre froide « la new Russie face a la puissance des USA », où Budapest tente de naviguer habilement entre les blocs.
Élections avril 2026 : le veto comme argument de campagne
Il ne faut pas oublier un facteur déterminant dans le timing de ce veto : le calendrier électoral hongrois. Les élections législatives sont prévues pour le 12 avril 2026, soit dans moins de deux mois. Dans ce contexte, Viktor Orbán fait du conflit entre Moscou et Kiev un élément central de sa campagne. Il ne se contente pas de critiquer la gestion européenne du dossier ; il l'utilise comme une arme politique fatale contre l'opposition.
Le Premier ministre a lancé une campagne agressive, accusant le parti d'opposition Tisza, qui est en tête dans certains sondages, de conspirer avec Bruxelles et Kiev pour entraîner la Hongrie dans la guerre. Le slogan qu'il martèle est simple et efficace : ce sera un choix entre « guerre ou paix ». En bloquant les sanctions et l'aide financière à l'Ukraine, Orbán espère montrer à ses électeurs qu'il est le seul rempart capable d'épargner à la Hongrie les conséquences économiques et humaines d'un conflit qui ne lui appartient pas. C'est un pari risqué, mais qui a fonctionné pour lui par le passé, en transformant l'Union européenne en épouvantail électoral.
Le chantage croisé : Droujba contre électricité
La crise diplomatique actuelle ne se limite pas aux mots et aux menaces de veto. Elle s'est transformée en une bataille concrète sur les infrastructures énergétiques de la région. Ce qui ressemble à un différend politique entre Budapest et Bruxelles cache en réalité un chantage croisé complexe entre la Hongrie, la Slovaquie et l'Ukraine. C'est un exemple frappant de la manière dont les interdépendances énergétiques peuvent devenir des armes de guerre massive, même en dehors des champs de bataille traditionnels.
La situation a atteint un point de non-retour la nuit du 22 au 23 février 2026, lorsqu'une frappe de drone ukrainienne a visé une station de pompage située sur le réseau d'oléoducs en Russie, à plus de 1 200 kilomètres de la frontière russo-ukrainienne. Cet incendie a servi de détonateur immédiat à la colère de Viktor Orbán. Pour le dirigeant hongrois, ce n'est pas un dommage collatéral de la guerre, mais un acte délibéré visant à couper l'approvisionnement de son pays. Il a aussitôt accusé l'Ukraine de pratiquer un « chantage politique ouvert », ajoutant que son gouvernement « ne cédera à aucun chantage ».
L'incendie de la station de pompage et ses conséquences
Cet incident technique a des conséquences géopolitiques majeures. La station visée est un point névralgique du réseau qui alimente la Hongrie et la Slovaquie via l'oléoduc Droujba. En l'endommageant, l'Ukraine visait probablement à perturber la logistique militaire russe, mais elle a aussi frappé l'économie de ses voisins européens. Pour Budapest, c'est la preuve que l'Ukraine ne respecte pas ses engagements de neutralité vis-à-vis des infrastructures civiles transitant par son territoire.
Cette attaque a légitimé, aux yeux de Viktor Orbán, l'utilisation de son veto comme moyen de défense. Il présente sa position non pas comme une pro-russophilie, mais comme une réponse légitime à une agression ukrainienne contre ses intérêts vitaux. C'est un retournement de situation habile qui permet à la Hongrie de se poser en victime plutôt qu'en alliée objective de Moscou. Cette narration trouve un écho certain auprès d'une partie de l'opinion publique européenne fatiguée par la durée et le coût du conflit.
La menace sur les exportations d'électricité
Face à cette situation, la Hongrie et la Slovaquie n'ont pas tardé à contre-attaquer. Les deux pays ont menacé de suspendre leurs exportations d'électricité d'urgence vers l'Ukraine. C'est une mesure qui pourrait avoir des conséquences dévastatrices pour le réseau électrique ukrainien, déjà mis à mal par les bombardements russes réguliers sur les infrastructures énergétiques.
C'est ici que l'on voit toute la complexité des relations internationales actuelles. D'un côté, l'Ukraine demande des armes et de l'argent à l'Europe pour se défendre contre la Russie. De l'autre, elle doit gérer des relations tendues avec ses voisins immédiats, qui deviennent des otages involontaires de sa stratégie de défense. Ce chantage croisé — pétrole contre électricité — montre à quel point la guerre en Ukraine est devenue une guerre d'usure globale, où chaque ressource, chaque câble, chaque pipeline devient un levier de négociation. Pour l'Union européenne, c'est un cauchemar qui illustre l'impossibilité de maintenir une ligne unanime face à Moscou quand les intérêts bilatéraux divergent autant.
Le 20e paquet de sanctions : ce que contenait exactement le texte bloqué
Au-delà de la bataille politique autour du veto, il est essentiel de comprendre ce que l'Union européenne a perdu avec ce blocage. Le 20e paquet de sanctions n'était pas une simple déclaration d'intention, c'était un ensemble de mesures techniques et économiques précises, visant des points sensibles de l'économie russe. En bloquant ce texte, la Hongrie a empêché l'Europe de fermer des failles que Moscou utilise pour contourner les sanctions précédentes et financer son effort de guerre.
Ce paquet était particulièrement ambitieux. Il visait deux secteurs clés : le secteur bancaire et, surtout, les revenus énergétiques qui alimentent la machine de guerre russe. L'objectif affiché par Ursula von der Leyen était clair : « réduire encore davantage les revenus énergétiques de la Russie et compliquer la recherche d'acheteurs pour son pétrole ». Sans ces mesures, l'Europe se retrouve dans l'incapacité d'augmenter la pression sur le Kremlin à un moment critique du conflit.
La « shadow fleet » russe dans le viseur
L'une des cibles principales de ce 20e paquet était la fameuse « flotte fantôme » russe. Il s'agit d'une flotte de pétroliers opaques, souvent immatriculés dans des paradis réglementaires, qui acheminent le pétrole russe vers l'Asie ou d'autres marchés, en contournant les sanctions européennes et le plafond de prix fixé par le G7. Cette « shadow fleet » permet à la Russie de continuer à exporter son brut à des prix avantageux, malgré l'embargo officiel de l'Union européenne.
Le texte bloqué par la Hongrie prévoyait une interdiction stricte des services maritimes européens à destination de ces navires. Concrètement, cela signifiait que les ports, les entreprises de remorquage, de maintenance et d'assurance européens n'auraient plus eu le droit de travailler avec ces pétroliers. C'est un point de passage obligé, car sans assurance ni assistance technique, il est très difficile pour ces navires d'opérer sur le long terme. En bloquant ce volet, le veto hongrois laisse une voie ouverte pour que Moscou continue de générer des milliards d'euros de revenus, chaque mois, grâce à cette flotte clandestine.

90 milliards bloqués : le prêt à taux zéro qui n'arrive pas
Le second volet crucial bloqué par Budapest concerne le plan d'aide financier de 90 milliards d'euros destiné à l'Ukraine pour 2026 et 2027. Ce n'est pas une simple donation, mais un prêt à taux zéro, un mécanisme financier innovant conçu pour ne pas alourdir la dette immédiate de Kiev. Le principe était simple : l'argent serait prêté maintenant, mais remboursable par l'Ukraine seulement après la fin de la guerre, et à la condition que la Russie paie des indemnités de réparation.
Lors du conseil européen du 18 décembre 2025, un accord historique avait été trouvé. La Hongrie, la Slovaquie et la République tchèque avaient donné leur feu vert, à une condition près : ne pas participer au remboursement de ce prêt. Elles ne voulaient pas être financièrement responsables de la dette ukrainienne. Pourtant, début 2026, Budapest est revenu sur cet accord, utilisant ce dossier comme monnaie d'échange pour obtenir des garanties sur son approvisionnement en pétrole russe. Ce revirement bloque aujourd'hui une aide vitale pour payer les fonctionnaires ukrainiens, les soldats et maintenir les services publics de base.
Fracture à Bruxelles : les réactions européennes sous tension
Le veto hongrois n'est pas passé inaperçu dans les couloirs de Bruxelles. Loin de l'indifférence, il a provoqué une onde de choc et des réactions virulentes de la part des autres États membres. Ce qui se joue actuellement n'est pas seulement un désaccord diplomatique, mais une crise de confiance profonde au sein de l'Union. Les diplomates européens, d'habitude si prudents dans leurs communiqués, ont cette fois laissé transparaitre une exaspération rare.
Les réunions à huis clos ont été le théâtre d'échanges particulièrement vifs. Selon quatre diplomates présents sur place, le ministre hongrois des Affaires étrangères, Péter Szijjártó, a été « vivement critiqué » par ses pairs. Certains ministres n'ont pas hésité à accuser le gouvernement Orbán d'exploiter ce dossier éminemment sensible à des fins de politique intérieure, au détriment de la sécurité collective européenne. Ce type de déclarations, qui filtrent habituellement peu dans la presse, montre à quel point le point de rupture est proche.
Costa cite le « principe de coopération sincère »
Antonio Costa, le président du Conseil européen, a tenté de jouer la carte de la fermeté diplomatique. Dans une lettre adressée à Viktor Orbán, il a rappelé les obligations juridiques et morales liées à l'appartenance à l'Union. Il a invoqué le « principe de coopération sincère », une règle fondamentale des traités européens qui stipule qu'aucun État membre ne doit prendre de mesure qui pourrait compromettre la réalisation des objectifs de l'Union.
« Lorsque des dirigeants parviennent à un consensus, ils sont liés par leur décision », a écrit Costa. « Tout manquement à cet engagement constitue une violation du principe de coopération sincère. Aucun État membre ne peut être autorisé à saper la crédibilité des décisions prises collectivement. » Ce passage est un véritable avertissement. Il signifie que Budapest joue avec le feu et risque de se mettre totalement en marge de la famille européenne, non seulement sur le dossier ukrainien, mais potentiellement sur d'autres sujets où l'Europe pourrait décider de ne plus compter sur elle.
Barrot assure que le paquet « sera adopté »
Face à ce blocage, la France, via son ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot, a adopté une posture de détermination. Lors de ses déclarations, Barrot a minimisé l'impact à long terme du veto hongrois, affirmant que « Le 20e paquet de sanctions est prêt ». Sa phrase clef est celle-ci : « La question n'est pas de savoir s'il sera adopté, il le sera, c'est une certitude, mais quand il le sera. »
Cette déclaration illustre la stratégie française : ne pas donner l'impression que l'Europe est impuissante, mais admettre un délai inévitable. Emmanuel Macron, Olaf Scholz, Friedrich Merz en Allemagne ou encore Alexander Stubb en Finlande ont tous réagi dans le même sens, affirmant que l'engagement de l'Europe envers l'Ukraine restait « inébranlable ». Pourtant, ces paroles rassurantes ne peuvent masquer une réalité : en temps de guerre, les délais comptent. Si les sanctions sont adoptées dans trois mois au lieu de trois jours, cela laisse à la Russie un délai précieux pour réorganiser son économie et son effort de guerre.
1,8 million de victimes et la « course de lenteur » des deux camps
Pour saisir toute l'importance de ce blocage européen, il faut replacer la décision dans le contexte militaire plus large de la guerre en Ukraine. Nous ne sommes plus dans une guerre de mouvements rapides, mais dans une guerre d'usure brutale, où chaque jour de retard dans l'aide occidentale se paie en vies humaines et en territoires perdus. Le veto hongrois ne se contente pas de ralentir une procédure bureaucratique ; il a un impact direct sur le champ de bataille.
Le bilan humain de ce conflit est effrayant. On estime aujourd'hui à 1,8 million le nombre de soldats russes et ukrainiens morts, blessés ou portés disparus depuis février 2022. C'est une saignée qui vide la jeunesse des deux pays et épuise leurs sociétés. Dans ce contexte, les experts parlent d'une « course de lenteur ». Elie Tenenbaum, directeur du centre de sécurité de l'IFRI, résume la situation avec une formule glaçante : « Les deux camps sont en train de brûler, mais la question est de savoir lequel brûle le plus vite. »
« Les deux camps sont en train de brûler »
Cette analyse de la « course de lenteur » est cruciale pour comprendre les enjeux actuels. L'objectif de la Russie est de tenir le plus longtemps possible, en misant sur la lassitude des démocraties occidentales. Vladimir Poutine sait que le temps joue en sa faveur si l'Europe commence à se diviser sur les sanctions et l'aide financière. Chaque veto, chaque retard dans l'adoption d'un paquet sanitaire, est une victoire stratégique pour le Kremlin.
Côté ukrainien, la situation est critique. L'économie russe, bien que sous tension, est sur une voie de guerre et résiste mieux que prévu. Cependant, Jean-Noël Barrot a rappelé que « les caisses de l'État sont vides » et que l'économie russe entre en récession. Mais cette faiblesse ne sert à rien si l'Ukraine s'effondre avant elle. Dans ce duel à mort, l'Europe est l'oxygène de Kiev. En restreignant le débit de cet oxygène, la Hongrie change potentiellement l'issue de la bataille. C'est la lourde responsabilité qui pèse sur le veto de Viktor Orbán.
Conclusion : l'Europe peut-elle survivre à son propre système de décision ?
La crise provoquée par le veto hongrois met en lumière une contradiction fondamentale au cœur de l'Union européenne. Celle-ci se veut être une puissance géopolitique capable de rivaliser avec les géants mondiaux comme les États-Unis ou la Chine, mais elle continue de fonctionner avec des règles institutionnelles conçues pour une communauté économique de six membres pacifistes. L'histoire récente montre que ce modèle est devenu obsolète face aux défis du XXIe siècle, que ce soit la pandémie, le changement climatique ou, surtout, la guerre.
La situation actuelle force les dirigeants européens à regarder en face cette réalité inconfortable : tant que l'unanimité restera la règle pour la politique étrangère et la sécurité, l'Union restera vulnérable aux chantages et aux vetos de ses membres les plus dissidents. La Hongrie n'est probablement pas le dernier État à utiliser cette arme. D'autres pays, pour d'autres raisons, pourraient à l'avenir décider de bloquer une décision majeure, rendant l'Europe ingouvernable dans les domaines cruciaux. La question de la réforme des traités ne peut plus être éludée, mais elle semble, pour l'heure, bloquée dans un cercle vicieux impossible à briser.
Trois scénarios pour débloquer la situation
Face à l'impasse, trois scénarios principaux semblent émerger pour les semaines à venir. Le premier est la négociation d'une nouvelle exemption spécifique pour la Hongrie, permettant de sécuriser ses approvisionnements en pétrole en échange de la levée de son veto. C'est la solution la plus rapide, mais elle envoie un signal de faiblesse et pourrait encourager d'autres pays à exiger des contreparties.
Le deuxième scénario est le contournement du veto via des mécanismes intergouvernementaux, comme l'ont fait certains pays pour l'achat des munitions. Cela permettrait d'avancer sans l'aval des 27, mais affaiblirait le rôle des institutions européennes et l'intégration.
Enfin, le troisième scénario, plus risqué, est l'escalade politique. L'Union pourrait décider de sanctionner la Hongrie, par exemple en suspendant les fonds européens dont elle bénéficie, pour la forcer à s'aligner. C'est l'option du « principe de coopération sincère » évoqué par Costa. Quoi qu'il arrive, cette crise marque la fin d'une certaine innocence pour l'Europe. Elle ne pourra plus faire l'économie d'un débat profond sur sa gouvernance si elle veut survivre en tant qu'acteur mondial uni dans les années à venir.