Le 21 février 2026, après deux longues années de mutisme médiatique, l'organisation État Islamique (EI) a brisé le silence par un message audio glaçant. Son porte-parole, Abou Houdhayfah Al-Ansari, a lancé un appel direct et sans équivoque à ses combattants en Syrie : faire de la lutte contre le « nouveau régime syrien » leur priorité absolue. Cet ordre de guerre, adressé à un pouvoir dirigé par un ancien chef djihadiste, Ahmad al-Chareh, sonne comme une déclaration de chaos dans une région déjà exsangue. Il intervient à un moment critique, marqué par le retrait des forces kurdes et l'évacuation chaotique du camp d'Al-Hol, créant un vide sécuritaire propice à la résurgence terroriste. Pour la France et l'Europe, cet appel rappelle brutalement que la menace djihadiste, loin d'avoir disparu, a simplement muté pour s'adapter aux nouvelles fractures du Moyen-Orient.

Premier message audio en deux ans : l'EI brise son silence
La diffusion, le 21 février 2026, d'un enregistrement sonore attribué au porte-parole officiel de l'État Islamique a provoqué une onde de choc au sein des communautés du renseignement international. Ce message d'une durée de plusieurs minutes constitue la première prise de parole publique de l'organisation depuis janvier 2024. Deux années d'absence médiatique, durant lesquelles l'EI semblait s'être dissout dans l'ombre des déserts syriens, prennent ainsi fin brutalement. Dans cet enregistrement, la voix connue d'Abou Houdhayfah Al-Ansari ne se contente pas de faire le bilan de la situation ; elle émet une directive stratégique précise : combattre le « nouveau régime syrien, avec son gouvernement séculier et son armée nationale ».
Ce timing n'est absolument pas anodin. Il coïncide avec une période de transition politique et sécuritaire majeure en Syrie, quelques semaines à peine après le retrait des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) du nord-est du pays. Ce message doit être analysé comme un signal d'opportunité : la direction de l'EI estime que l'affaiblissement temporaire de l'État syrien permet une relance de l'insurrection. Ce n'est pas un simple communiqué de propagande, mais un véritable ordre de mobilisation tactique destiné à galvaniser les cellules dormantes, comme l'explique notre analyse détaillée sur La Syrie, une nouvelle cible ?.
Abou Houdhayfah Al-Ansari : la voix qui résonne depuis l'ombre
Abou Houdhayfah Al-Ansari n'est pas un inconnu pour les services de renseignement qui traquent la propagande djihadiste. Identifié comme le principal porte-parole du groupe, il est devenu la voix officielle qui scande les victoires, justifie les revers et transmet les ordres du conseil de la charia de l'organisation. Sa dernière intervention publique datait de janvier 2024, une intervention qui marquait déjà une certaine distance médiatique. Sa réapparition soudaine, après vingt-quatre mois de silence, possède une portée symbolique considérable.

Elle indique que la hiérarchie de l'EI, probablement réfugiée dans les zones désertiques inaccessibles à la frontière irako-syrienne, a décidé que le moment était venu de sortir de la clandestinité narrative. Le choix du format audio, plutôt que vidéo, répond sans doute à des impératifs de sécurité logistique, tout en permettant de contourner les barrières linguistiques et les filtrages internet plus facilement qu'une vidéo lourde. Cette stratégie de rupture de silence est un classique de la guérilla terroriste : après des phases de repli et de reconstitution, le groupe utilise la communication pour prouver sa survie, réaffirmer son autorité sur ses partisans et tenter de récupérer le leadership du jihad mondial face à des concurrents comme Al-Qaïda.
« Gouvernement séculier » et « armée nationale » : les cibles désignées par l'EI
L'analyse sémantique du message révèle une violence idéologique calculée. En qualifiant le gouvernement d'Ahmad al-Chareh de « séculier », l'EI lance une anathème majeur dans le lexique théologique djihadiste. Ce terme sert à délégitimer totalement le régime en le présentant comme apostat, c'est-à-dire ayant abandonné l'islam pour adopter des principes laïcs ou occidentaux. Dans la vision binaire de l'EI, un dirigeant « séculier » est pire qu'un mécréant ordinaire, car il est considéré comme un traître à l'intérieur de la communauté musulmane.
L'ironie historique est frappante : l'EI accuse d'apostasie un régime dirigé par un ancien émir du Hayat Tahrir al-Sham (HTS), la branche syrienne d'Al-Qaïda. Cette rhétorique vise à creuser un fossé infranchissable entre les « vrais » croyants — ceux qui suivent l'obédience de l'EI — et les « faux » musulmans qui composent le nouveau gouvernement de Damas. De même, la référence à l'« armée nationale » vise à dénier toute légitimité religieuse aux forces armées syriennes, les réduisant au statut de simple milice au service d'un pouvoir illégitime. Cette désignation précise sert d'objectif tactique aux combattants : il ne s'agit plus de frapper des civils ou des checkpoints isolés, mais de s'en prendre directement aux institutions étatiques en reconstruction.
De chef djihadiste à président : Ahmad al-Chareh dans le viseur
La cible visée par l'EI n'est pas un dictateur laïc au profil classique, mais une figure émergeant directement des rangs de l'insurrection islamiste. Ahmad al-Chareh, président de transition de la Syrie depuis la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024, incarne la complexité nouvelle du paysage politique syrien. Ancien chef militaire du Hayat Tahrir al-Sham (HTS), un groupe autrefois affilié à Al-Qaïda, il a opéré une transformation radicale pour endosser les habits de chef d'État et de partenaire de la communauté internationale. Cette ascension représente un défi idéologique existentiel pour l'État Islamique. Pour un groupe qui se proclame seul gardien de l'orthodoxie sunnite, l'arrivée au pouvoir d'un ancien rival qu'il juge « compromis » par la politique est inacceptable.

L'EI a donc tout intérêt à déstabiliser al-Chareh pour prouver que seule sa version du jihad est légitime. En le dépeignant comme un traître ayant vendu ses idéaux pour un poste ministériel, l'EI espère saper son autorité auprès des populations sunnites les plus radicalisées. C'est une guerre fratricide au sein de l'islamisme sunnite qui s'annonce, chaque camp cherchant à disqualifier l'autre au nom d'une pureté idéologique supposée. Cette dynamique place la Syrie dans une situation paradoxale où le nouveau pouvoir doit lutter contre l'EI tout en tentant de convaincre le monde qu'il a rompu avec son passé extrémiste.
L'ancien chef du HTS face à son passé djihadiste
Le parcours d'Ahmad al-Chareh est emblématique des métamorphoses brutales de la guerre syrienne. Figure de proue du HTS pendant des années, il a mené des combats féroces, parfois contre l'EI lui-même, pour le contrôle de la région d'Idlib. Depuis son accession inattendue à la présidence, il tente une manœuvre de « normalisation » audacieuse. Il a publiquement condamné le terrorisme, annoncé la volonté de la Syrie de rejoindre la coalition internationale contre l'EI et promis des élections démocratiques.
Cependant, ce virage pragmatique est loin de faire l'unanimité. Pour l'EI, cette conversion n'est qu'une mascarade, une preuve supplémentaire de l'hypocrisie des « modérés ». Dans la propagande de l'organisation, al-Chareh est présenté comme une marionnette des puissances occidentales, un « soldat » du jihad devenu un fonctionnaire de la « démocratie mécréante ». Ce narratif est essentiel pour l'EI : il lui permet de se positionner comme la seule véritable résistance. La lutte contre le gouvernement d'al-Chareh est ainsi dépeinte non pas comme un conflit politique, mais comme un devoir religieux pour purifier la communauté de l'influence de l'Occident. Ce rejet de la politique au nom de l'idéologie est le moteur principal de la violence qui menace d'engloutir la Syrie à nouveau, dans un contexte où les pressions américaines restent fortes comme le souligne notre article sur Après l'Afghanistan et l'Irak, les États-Unis menacent la Syrie, l'Iran et d'autres pays.
Quand le « nouveau régime » tente de rassurer les minorités
L'autorité du nouveau président est mise à rude épreuve, non seulement par l'EI, mais aussi par des tensions communautaires explosives qui fragilisent le pays de l'intérieur. Les événements survenus en juillet 2026 dans le sud de la Syrie illustrent parfaitement cette instabilité chronique. L'enlèvement d'un marchand druze a déclenché une spirale de violence, opposant des milices druzes à des combattants bédouins sunnites dans la province de Suweida. Ces affrontements ont causé la mort d'au moins 350 personnes selon le décompte rapporté par la presse internationale, ravivant des haines anciennes.
Face à l'incapacité des forces de sécurité centrales à rétablir l'ordre, Israël a effectué des frappes militaires, affirmant vouloir protéger la minorité druze. Cet épisode démontre l'échec partiel du gouvernement al-Chareh à imposer son monopole de la violence et à tenir sa promesse de protection des minorités. Les Druzes, comme les Alaouites ou les Chrétiens, observent avec suspicion ce nouveau pouvoir dominé par les islamistes sunnites. Chaque affrontement intercommunautaire, chaque faille dans l'autorité de l'État, est une victoire pour l'EI. L'organisation se nourrit de ce chaos, exploitant les peurs des uns pour recruter chez les autres et démontrant l'incompétence du gouvernement à garantir la sécurité de tous.
3 000 combattants dans le désert : la menace insurrectionnelle réelle
L'appel au jihad de l'EI ne s'adresse pas à une armée fantôme, mais à une force militaire tangible, bien que diffusée. Selon les dernières estimations des services de renseignement occidentaux et des forces locales, l'organisation compterait encore environ 3 000 combattants actifs en Syrie. Bien loin des dizaines de milliers de combattants de l'époque du « califat » en 2014-2015, ce chiffre reste suffisant pour mener une campagne d'insurrection efficace. Ces hommes ne cherchent plus à tenir des villes ou à administrer des territoires, mais à mener une guerre d'usure permanente.
Leur force réside dans leur mobilité et leur capacité de dissimulation. Opérant en petites cellules autonomes, ils peuvent frapper rapidement et se disperser avant l'arrivée des renforts. Cette guérilla classique, mais modernisée par l'usage des technologies et des réseaux sociaux, permet à l'EI de maintenir une insurrection à bas bruit mais constante. Ces 3 000 combattants constituent l'épine dorsale d'une menace qui ne demande qu'à s'étendre si le vide sécuritaire persiste.
Deir ez-Zor : le bastion désertique où l'EI s'est reconstitué
L'épicentre de cette résurgence se situe dans la province de Deir ez-Zor, à l'est de la Syrie. Cette région désertique, traversée par l'Euphrate, fut un des principaux fiefs de l'EI à son apogée. Elle offre aujourd'hui un terrain idéal pour la guérilla : une géographie hostile, une population majoritairement arabe sunnite souvent méfiante envers le pouvoir central, et une frontière poreuse avec l'Irak qui permet aux combattants de circuler librement entre les deux pays.
Un commandant des Forces Démocratiques Syriennes (FDS), longtemps en première ligne contre l'EI dans cette zone, a résumé la situation par une formule alarmante : les membres de l'EI sont « complètement intégrés dans la population locale ». Cela ne signifie pas que la population les soutient massivement, mais plutôt qu'il est impossible de distinguer le combattant du civil. Le désert offre d'innombrables cachettes pour les camps d'entraînement, les dépôts d'armes et les postes de commandement mobiles. Le retrait des FDS de cette zone stratégique a laissé un vide que l'EI s'empresse de combler, rétablissant progressivement ses réseaux logistiques et ses zones de transit.

117 attaques en 2024 : l'insurrection qui s'intensifie
Les chiffres des attaques confirment cette reprise en main progressive et inquiétante. Selon les rapports des FDS, 117 attaques attribuées à l'organisation ont été recensées dans la seule province de Deir ez-Zor entre janvier et août 2024. À titre de comparaison, l'EI n'en avait mené que 73 sur toute l'année 2023. Cette augmentation spectaculaire — l'activité est en passe de plus que doubler en un an — indique une montée en puissance opérationnelle.

Cette tendance n'est pas isolée à la Syrie. Le Commandement central des États-Unis (Centcom) a enregistré 153 attaques de l'EI en Irak et en Syrie combinées pour la seule période de janvier à juin 2024. Le rapport conclut que l'organisation « tente de se reconstituer après plusieurs années de diminution de ses capacités ». Les méthodes sont rodées : embuscades nocturnes contre des convois logistiques, pose d'engins explosifs improvisés (IED) sur les axes stratégiques, assassinats ciblés de chefs tribaux pro-gouvernementaux, et raids éclairs contre des villages isolés. Cette campagne de terreur vise à asphyxier les zones reprises par le gouvernement, à prouver la résilience de l'EI et à décourager toute coopération avec les autorités.
Le vide sécuritaire syrien : une aubaine pour l'EI
Cette insurrection ne pourrait pas prospérer sans le terreau fertile offert par l'effondrement structurel de l'État syrien. La chute brutale du régime de Bachar el-Assad en décembre 2024 a laissé un vide institutionnel et sécuritaire que le nouveau pouvoir peine à combler. L'armée syrienne est en pleine reconstruction, tentant d'intégrer d'anciens rebelles dans ses rangs tout en luttant contre des fractions dissidentes. C'est dans ce chaos que l'EI trouve ses meilleures opportunités. Deux événements récents ont agi comme des multiplicateurs de menace : le retrait précipité des Forces Démocratiques Syriennes (FDS) et la dissolution du camp de détention d'Al-Hol.
Ces développements ont libéré de l'espace physique pour les terroristes, mais ont surtout dispersé des milliers d'individus radicalisés à travers le pays. L'EI est passé maître dans l'art de transformer l'effondrement de l'État en avantage stratégique. Chaque faille dans le contrôle frontalier, chaque prison évacuée, chaque unité militaire qui déserte devient un atout pour l'insurrection djihadiste.
Al-Hol évacué : quand les prisons djihadistes se vident
Le camp d'Al-Hol, situé dans le nord-est de la Syrie, était longtemps considéré comme la poudrière la plus dangereuse du Moyen-Orient. À son apogée, ce camp abritait près de 24 000 résidents, dont environ 6 300 femmes et enfants de djihadistes étrangers regroupés dans une « Annexe » de haute sécurité. Pendant des années, les FDS kurdes ont géré ce camp avec des moyens limités, tentant de contenir l'idéologie djihadiste qui y régnait en maître.
Le 20 janvier 2026, sous la pression de l'avancée des forces gouvernementales syriennes, les FDS ont dû se retirer. Ce départ a déclenché l'évacuation chaotique, puis la dispersion totale des occupants. Selon l'expert Arthur Quesnay, cité dans la presse, « 80 % des occupants d'Al-Hol se seraient évadés ». Cette dispersion représente une catastrophe sécuritaire. Parmi les fugitifs se trouvent des femmes profondément endoctrinées, formées au radicalisme idéologique, et des enfants ayant grandi dans le système éducatif de l'EI. Le retour de ces individus dans la nature offre à l'organisation un vivier de recrues, de logisticiens et d'agents de liaison potentiels. La gestion d'Al-Hol aura été le symbole de l'échec de la communauté internationale à gérer le problème des familles de djihadistes, un échec dont l'EI profite aujourd'hui pleinement.
Omar Omsen et les djihadistes français : la crise d'octobre 2025
La présence de combattants étrangers en Syrie ajoute une dimension internationale complexe à ce tableau. L'incident d'octobre 2025, impliquant des djihadistes français, illustre cette menace transnationale. Pendant trente-six heures, les forces de sécurité syriennes ont assiégé un camp près de la frontière turque où s'étaient retranchés des Français dirigés par Omar Omsen (Diaby), un prédicateur niçois de 50 ans.
La crise, déclenchée par une plainte pour enlèvement d'enfant, s'est soldée par un accord précaire, évitant un carnage. Cet événement est révélateur de plusieurs dangers majeurs. Premièrement, il montre que des réseaux djihadistes étrangers structurés continuent d'opérer en Syrie, bénéficiant parfois de complicités locales ou de l'impunité relative des zones frontalières. Deuxièmement, il démontre la difficulté pour le nouveau pouvoir syrien de gérer ces éléments, qui sont parfois d'anciens alliés idéologiques de la rébellion. Enfin, il souligne le risque d'exportation de la menace : des individus comme Omar Omsen, dotés d'une expérience du combat et d'une aura dans les milieux radicalisés, représentent une menace directe s'ils parvenaient à retourner en Europe ou à inspirer des actions sur le sol français.
La propagande 2.0 de l'EI : pourquoi maintenant ?
La diffusion du message audio du 21 février ne doit pas être analysée isolément. Elle s'inscrit dans une stratégie de communication globale soigneusement orchestrée par l'État Islamique. Depuis la perte de son « califat » territorial en 2019, l'organisation a compris que sa survie dépendait autant de sa capacité à frapper physiquement que de son aptitude à maintenir un narratif puissant et attractif. La propagande est l'oxygène de l'EI : elle finance ses opérations via des donations en ligne motivées par la rhétorique, elle attire des recrues isolées et elle terrorise l'adversaire en suggérant une omniprésence.
En choisissant de briser son silence maintenant, l'EI cherche à capitaliser sur plusieurs facteurs. D'une part, la fragilité du nouveau régime syrien offre un angle d'attaque idéologique parfait. D'autre part, l'organisation tente de reconnecter le théâtre syrien avec le reste de son réseau mondial, rappelant que la guerre en Syrie n'est qu'un front d'un conflit global.
Taylor Swift, Solingen : l'EI prouve sa menace mondiale
Pour asseoir sa crédibilité, l'EI doit prouver qu'il reste une force capable de frapper l'Occident « décadent » loin des déserts syriens. Les événements de l'été 2025 ont servi d'exemple concret dans cette propagande. En août, les services autrichiens ont déjoué un projet d'attentat d'envergure contre des concerts de Taylor Swift à Vienne. Les auteurs présumés, deux adolescents âgés de 19 et 17 ans, avaient été radicalisés par la propagande en ligne de l'EI et d'Al-Qaïda.
Peu après, le 23 août, une attaque au couteau à Solingen, en Allemagne, a fait trois morts et huit blessés lors d'un festival local. L'EI a revendiqué cette action avec rapidité. Ces deux événements, bien que distincts, sont reliés dans le discours de l'EI pour illustrer sa capacité à projeter la terreur en Europe. Ils servent d'avertissement : même si l'organisation a perdu son territoire, elle conserve le pouvoir d'inspirer la violence à distance. Cette menace « déterritorialisée » est intégrée au message audio syrien pour montrer que les combattants en Syrie ne sont pas seuls, mais qu'ils font partie d'une communauté mondiale de croyants en guerre contre l'Occident.

Le récit victimaire comme levier de mobilisation
Le contenu du message audio repose sur une rhétorique classique mais efficace : celle de la victimisation. Abou Houdhayfah Al-Ansari présente l'EI comme la cible d'une conspiration ourdie par le « nouveau régime séculier » et ses alliés occidentaux. En se posant en victime, l'EI cherche à justifier la violence comme un acte de légitime défense. Ce récit est particulièrement puissant pour recruter des jeunes en quête de sens ou de justice, en particulier dans les régions touchées par la pauvreté et l'exclusion.
En désignant Ahmad al-Chareh comme l'ennemi principal, un ancien djihadiste devenu « laïc », l'EI ravive les vieilles querelles internes au mouvement islamiste. Il se présente comme le seul gardien de la pureté idéologique, n'ayant jamais cédé aux compromis politiques. Cette stratégie de division vise à isoler le nouveau président de sa base religieuse potentielle et à semer le doute chez ceux qui auraient pu soutenir une transition pacifique. C'est une guerre de mots et d'images qui précède et soutient la guerre des armes, utilisant les failles sociétales pour semer le chaos, une dynamique que l'on retrouve dans d'autres contextes régionaux comme l'explique notre dossier sur L'Egypte : un Etat islamiste.
La France en première ligne : les conséquences pour l'Europe
La résurgence de l'EI en Syrie n'est pas une crise lointaine pour Paris. La France, qui a payé un lourd tribut au terrorisme djihadiste entre 2015 et 2016, surveille la région avec une anxiété croissante. La visite du ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot à Damas et à Bagdad les 5 et 6 février 2026 illustre cette préoccupation. L'objectif était clair : évaluer la menace et coordonner la riposte avec les nouvelles autorités locales, malgré les réticences politiques. Les Français n'ont pas oublié que les cellules ayant commis les attentats du 13-Novembre avaient été formées ou coordonnées depuis la zone syro-irakienne.
Le risque aujourd'hui est double. D'une part, la Syrie pourrait redevenir un sanctuaire permettant de planifier des opérations complexes contre l'Europe. D'autre part, les combattants étrangers toujours présents sur place, comme les Français retranchés aux côtés d'Omar Omsen, représentent une menace immédiate. Leur présence alimente les filières d'approvisionnement en propagande et pourrait, à terme, faciliter le retour d'éléments endurcis vers le sol européen.
Jean-Noël Barrot à Damas : « la sécurité des Français se joue aussi ici »
La mission de Jean-Noël Barrot en Syrie marquait une étape diplomatique importante. C'était la première fois qu'un ministre français des Affaires étrangères se rendait à Damas depuis la chute d'Assad, signifiant une reconnaissance pragmatique du nouveau pouvoir. Cependant, le message porté par le ministre était avant tout sécuritaire. « La sécurité des Français se joue aussi ici », a-t-il déclaré, soulignant le lien direct entre la stabilité de la région et la sécurité du territoire national.

Lors de ses entretiens, Jean-Noël Barrot a insisté sur la nécessité d'empêcher l'EI de reconstituer des bases arrière. Paris est particulièrement inquiet du « changement profond » des conditions de lutte contre le terrorisme. Le retrait des FDS, qui étaient des partenaires efficaces sur le terrain malgré leurs limites, a privé la coalition d'un allié local précieux. La France cherche désormais à établir des canaux de coopération directe avec le gouvernement al-Chareh pour le partage de renseignements et le ciblage des leaders djihadistes, un exercice d'équilibre périlleux entre nécessité anti-terroriste et respect des droits humains face à un gouvernement islamiste.
Djihadistes français en Syrie : une menace exportable
Le cas des djihadistes français illustre parfaitement la porosité de la frontière entre le théâtre syrien et la sécurité intérieure de l'Hexagone. Les services de renseignement estiment que plusieurs dizaines de ressortissants français, pour la plupart des hommes mais aussi des femmes et des enfants, sont toujours présents en Syrie. Certains, comme Omar Omsen, occupent des fonctions de commandement ou de recrutement au sein de petites factions. Leur connaissance de la langue, de la culture française et des réseaux de radicalisation en Europe les rend extrêmement dangereux.
S'ils devaient réussir à rentrer en France, ces individus représenteraient une menace de premier plan, capables de monter des opérations complexes ou de recruter une nouvelle génération de terroristes « homegrown ». Même sans retour physique, leur influence via les réseaux sociaux reste une arme redoutable. L'appel de l'EI à la guerre en Syrie pourrait agir comme un catalyseur, incitant ces cellules à passer à l'action pour montrer leur soutien à l'organisation mère. La vigilance des services français est donc maintenue à son niveau maximum, comme l'a tristement illustré l'actualité intérieure récente avec des incidents de sécurité liés à la radicalisation, similaires au contexte de l'attaque de l'Arc de Triomphe.
Conclusion : l'EI n'est pas mort, il s'est transformé
Le message audio du 21 février 2026 agit comme un révélateur brutal de la réalité stratégique au Moyen-Orient. Cinq ans après la chute de son dernier bastion territorial à Baghouz, l'État Islamique est loin d'être vaincu. Il a réussi une mutation tactique majeure, passant du statut de proto-État à celui d'insurrection décentralisée et résiliente. Son appel à combattre le régime d'Ahmad al-Chareh arrive à un moment où la Syrie, épuisée par quinze ans de guerre, est la plus vulnérable.
Les quelque 3 000 combattants opérant dans le désert de Deir ez-Zor, l'augmentation constante du nombre d'attaques et la dispersion des occupants du camp d'Al-Hol dessinent les contours d'une menace en pleine reconstitution. L'EI ne cherche plus à conquérir des villes, mais à pourrir la vie des populations et à déstabiliser les gouvernements fragiles. Pour la communauté internationale, et particulièrement pour la France, le défi est immense. Il ne s'agit plus de mener une guerre conventionnelle contre une armée en rang, mais de traquer une hydre aux mille têtes, cachée au sein des populations et profitant de chaque faille politique.
La Syrie post-Assad est devenue l'arène principale de ce combat. Le nouveau pouvoir, pris entre ses tentations autoritaires, ses faiblesses institutionnelles et la nécessité de lutter contre l'extrémisme, doit faire ses preuves. La réponse à cette menace déterminera non seulement l'avenir de la Syrie, mais aussi la sécurité de l'Europe dans les années à venir. L'appel lancé depuis l'ombre par Abou Houdhayfah Al-Ansari nous rappelle que si le « califat » est mort, l'idéologie meurtrière de l'EI, elle, survit et s'adapte, prête à exploiter le moindre chaos pour renaître de ses cendres.