Le processus pour remplacer Antonio Guterres entre dans sa phase la plus visible avec les auditions publiques des quatre prétendants cette semaine à New York. Ce « grand oral » ne se limite pas à un simple exercice de style, mais expose les fractures d'une organisation qui peine à s'imposer face aux crises mondiales. Entre ambitions personnelles et blocages géopolitiques, le choix du futur leader déterminera si l'institution peut encore évoluer ou si elle est condamnée à l'impuissance.

Comment est choisi le Secrétaire général de l'ONU et quel est le poids du veto ?
Le choix du Secrétaire général ne ressemble en rien à une élection démocratique classique. Bien que l'Assemblée générale, qui regroupe les 193 États membres, soit l'organe qui nomme officiellement le candidat, elle ne le fait que sur recommandation du Conseil de sécurité. C'est ici que réside le véritable pouvoir, car les cinq membres permanents (États-Unis, Chine, Russie, France et Royaume-Uni) disposent d'un droit de veto.
Le rôle déterminant du Conseil de sécurité
Un seul membre permanent peut bloquer une candidature, même si elle est soutenue par l'immense majorité des autres pays. Cette structure crée un paradoxe : le candidat idéal doit être assez fort pour diriger l'ONU, mais assez consensuel pour ne pas déplaire aux grandes puissances. Actuellement, les tensions entre Washington, Moscou et Pékin rendent ce compromis presque impossible. L'ambassadeur américain Mike Waltz a d'ailleurs été très clair en affirmant que le futur dirigeant devra s'aligner sur les intérêts des États-Unis.

Une volonté de transparence relative
Depuis 2016, l'organisation tente de sortir des tractations secrètes. Les candidats doivent désormais publier leur CV et leur vision du poste. Les auditions publiques de cette semaine, organisées dans la salle du Conseil de tutelle, visent à offrir une visibilité accrue aux électeurs. Cependant, cette transparence reste superficielle puisque, malgré les discours publics, le verdict final dépendra toujours d'accords conclus dans des bureaux fermés entre les puissances du P5.

La tradition de la rotation géographique
Il existe une coutume non écrite selon laquelle le poste de Secrétaire général tourne entre les différentes régions du monde. L'Amérique latine revendique aujourd'hui son tour. C'est pourquoi trois des quatre candidats sont originaires de cette région. Cette règle n'est pas obligatoire, mais elle permet d'éviter que le poste ne devienne le domaine réservé d'un seul continent, renforçant ainsi l'image d'universalité de l'institution.
Michelle Bachelet : l'option des droits humains
L'ancienne présidente du Chili, Michelle Bachelet, arrive avec un profil marqué par le combat politique et l'expérience institutionnelle. À 74 ans, elle a déjà dirigé son pays à deux reprises et a occupé le poste de Haute-commissaire des Nations unies pour les droits de l'Homme entre 2016 et 2022. Elle incarne l'espoir de voir, pour la première fois, une femme prendre la tête de l'organisation.

Une vision centrée sur le multilatéralisme
Dans sa lettre de candidature, Bachelet insiste sur l'urgence de reconstruire la confiance. Elle mise sur son expérience pour affronter des défis qu'elle juge d'une complexité sans précédent. Son programme se concentre sur l'égalité des genres et la protection des populations les plus vulnérables, faisant d'elle la candidate la plus alignée sur les valeurs humanistes traditionnelles de l'ONU.
Des obstacles politiques majeurs
Le parcours de Bachelet n'est pas sans zones d'ombre pour les membres du Conseil de sécurité. Sa gestion du Haut-commissariat a déplu à la Chine, notamment après la publication d'un rapport critique sur le traitement des Ouïghours. Plus problématique encore, son propre pays, le Chili, lui a retiré son soutien sous l'impulsion du président José Antonio Kast. Elle doit donc compter sur le soutien du Brésil et du Mexique pour maintenir sa crédibilité.

Le symbole d'une première féminine
Au-delà de son programme, l'élection de Bachelet serait un signal fort pour la représentativité. De nombreux États plaident pour que le plafond de verre soit enfin brisé. Cependant, dans un contexte où la Russie s'oppose à la priorité donnée aux critères de genre, cette ambition symbolique se heurte à une réalité géopolitique froide où le pragmatisme prime sur l'équité.
Rafael Mariano Grossi : le profil technique et diplomatique
L'Argentin Rafael Grossi propose une approche radicalement différente. Actuel directeur général de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), il est perçu comme un gestionnaire capable de naviguer dans les eaux troubles de la diplomatie nucléaire. Son expérience sur les dossiers iraniens et ukrainiens (centrale de Zaporijjia) lui a donné une visibilité mondiale.

La stratégie du retour aux bases
Grossi prône un retour aux principes fondateurs de la Charte des Nations unies, avec un objectif simple : sauver l'humanité du fléau de la guerre. Son discours, très pragmatique, semble trouver un écho auprès de l'administration Trump, qui préfère les résultats concrets aux grandes théories sur le droit international.
Un expert peut-il être un leader politique ?
Le principal point faible de Grossi est son image de technicien. Diriger l'AIEA est une tâche très spécifique, tandis que le secrétariat général demande une capacité à arbitrer des conflits idéologiques et sociaux globaux. Certains observateurs craignent qu'il manque de l'énergie disruptive nécessaire pour transformer l'ONU, se contentant de maintenir l'existant plutôt que de réformer la structure.
Un pont entre les puissances
Sa force réside dans sa capacité à dialoguer avec des acteurs opposés. En gérant des dossiers où les intérêts des États-Unis, de la Russie et de la Chine s'entrechoquent, il a prouvé qu'il pouvait rester neutre et efficace. C'est précisément ce profil de « médiateur technique » qui pourrait séduire un Conseil de sécurité lassé des tensions diplomatiques.
Macky Sall : l'outsider africain
Macky Sall, ancien président du Sénégal, est le seul candidat en lice à ne pas être issu du système onusien. Ingénieur géologue de formation, il apporte une perspective externe et une volonté affirmée de donner une voix plus forte à l'Afrique, continent souvent marginalisé dans les prises de décision mondiales.

Une ambition de réforme structurelle
Sall propose une « ONU réformée », plus juste et plus représentative. Il cible particulièrement la jeunesse et souhaite que les institutions internationales cessent d'être des chambres d'écho pour les puissances occidentales. Son approche est sans doute la plus radicale en termes de vision politique, car elle remet en question la distribution actuelle du pouvoir.
Un parcours controversé
Sa candidature est toutefois entourée de zones de turbulence. Son départ du pouvoir au Sénégal a été marqué par des tensions, et il ne bénéficie pas du soutien du gouvernement actuel de Dakar. Nommé par le Burundi, il se retrouve dans une position atypique, sans base nationale solide derrière lui, ce qui pourrait fragiliser sa position lors des négociations finales.
Le défi de la légitimité
Pour réussir, Macky Sall doit convaincre que son expérience de chef d'État est plus utile que celle d'un diplomate de carrière. Il incarne la frustration du Sud global face à une organisation perçue comme obsolète. Mais dans un système où le veto domine, sa volonté de réforme risque de se heurter au mur d'acier des membres permanents qui n'ont aucun intérêt à perdre leurs privilèges.
Rebeca Grynspan : l'experte économique
La Costaricaine Rebeca Grynspan, actuelle cheffe de la Cnuced (Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement), représente le versant économique de la crise mondiale. Ancienne vice-présidente du Costa Rica, elle maîtrise les rouages du commerce international et les mécanismes de développement.

Le combat pour la justice économique
Son programme se focalise sur l'impact des tarifs douaniers et des inégalités commerciales sur les pays en développement. Elle voit l'ONU non seulement comme un outil de paix, mais comme un levier pour corriger les déséquilibres financiers mondiaux. C'est une approche pragmatique qui lie la stabilité politique à la prospérité économique.
L'image de l'insider
Le reproche majeur adressé à Grynspan est son statut de fonctionnaire de carrière. En ayant passé tant de temps dans les couloirs de l'ONU, elle pourrait être perçue comme trop intégrée au système. Pour les jeunes générations qui demandent un changement radical, elle risque d'apparaître comme une candidate de la continuité, incapable de briser les codes d'une institution paralysée.
Un profil équilibré pour l'Amérique latine
Elle offre une alternative solide aux autres candidats latino-américains. Moins polarisante que Bachelet et moins technique que Grossi, elle propose une synthèse entre politique et économie. Sa capacité à parler le langage des marchés tout en défendant les pays pauvres pourrait en faire un compromis acceptable pour les membres du Conseil de sécurité.
L'ONU est-elle condamnée à l'obsolescence ?
L'élection d'un nouveau leader soulève une question fondamentale : le changement de personne peut-il sauver une structure défaillante ? L'ONU semble aujourd'hui incapable d'agir sur les conflits majeurs, comme en Ukraine ou à Gaza, à cause du droit de veto. Cette paralysie conduit certains à se demander si l'ONU est encore utile pour votre génération en 2026.

Le piège du droit de veto
Le Secrétaire général, malgré son prestige, n'a pas de pouvoir exécutif réel sur les États membres. Il est le « plus haut fonctionnaire », mais il reste soumis aux volontés du Conseil de sécurité. Si le prochain élu ne propose pas de méthode concrète pour contourner ou limiter le veto, il ne sera qu'une figure symbolique. La France a suggéré d'encadrer le recours au veto en cas de crimes de masse, mais une telle réforme demande l'accord des veto-eurs eux-mêmes.
Les urgences climatiques et sociales
Pour les moins de 25 ans, la priorité n'est pas la diplomatie de salon, mais la justice climatique et la fin des impunités. Le bilan d'Antonio Guterres a été marqué par des alertes répétées sur le climat, mais sans actions contraignantes. Le risque est que le successeur continue sur cette voie : dénoncer les crises sans avoir les moyens de les résoudre, confirmant ainsi que les droits humains sont asphyxiés par les intérêts des grandes puissances.
Le risque d'un contournement total
L'hostilité affichée par certains dirigeants, notamment Donald Trump qui a créé son propre « Conseil de la Paix », montre que l'ONU n'est plus l'unique forum mondial. Si le nouveau Secrétaire général ne parvient pas à redonner une utilité concrète à l'organisation, les États continueront de régler leurs comptes en dehors du cadre onusien, rendant l'institution totalement insignifiante.
Conclusion
Les auditions de cette semaine sont un test de stress pour le multilatéralisme. Que l'on choisisse la force symbolique de Michelle Bachelet, la technicité de Rafael Grossi, l'audace de Macky Sall ou l'expertise de Rebeca Grynspan, le problème restera le même : l'absence de pouvoir réel face au veto. Le futur Secrétaire général héritera d'une organisation en crise financière et diplomatique. Son succès ne se mesurera pas à l'éloquence de ses discours, mais à sa capacité à transformer l'ONU d'un simple forum de discussion en un outil d'action efficace pour les urgences du XXIe siècle.