Il y a des images qui marquent les esprits et d'autres qui marquent l'histoire. Celle prise le 18 février 2026 à Bharat Mandapam, à New Delhi, appartient à la deuxième catégorie. Sur cette photo de groupe, on voit côte à côte le Premier ministre indien Narendra Modi, le président français Emmanuel Macron, et une demi-douzaine d'hommes qui contrôlent une grande partie de l'intelligence artificielle mondiale : Sundar Pichai (Google), Sam Altman (OpenAI), Dario Amodei (Anthropic), Jensen Huang (Nvidia), Alexandr Wang (Meta) et Arthur Mensch (Mistral AI). Cette scène inédite dit beaucoup sur le basculement de pouvoir en cours dans le monde. Les dirigeants mondiaux ne sont plus les seuls à décider de notre avenir : les « tech titans » sont devenus des acteurs géopolitiques à part entière.

Une photo qui en dit long sur le nouveau monde
Des patrons aussi puissants que des présidents
Regardez attentivement cette photo de groupe. Au centre, Narendra Modi et Emmanuel Macron, coprésidents de ce sommet historique. Autour d'eux, pas des ministres ou des ambassadeurs, mais des patrons d'entreprises privées. Pourtant, leur présence n'a rien d'anecdotique. Considérez ces chiffres : Jensen Huang, le patron de Nvidia, possède une fortune personnelle estimée à plus de 100 milliards de dollars. L'entreprise qu'il dirige vaut plusieurs milliers de milliards. Anthropic, dirigée par Dario Amodei, vient d'être valorisée à 380 milliards de dollars en février 2026. OpenAI, menée par Sam Altman, est potentiellement l'entreprise privée la plus valorisée au monde.

Ces entreprises pèsent financièrement plus lourd que la plupart des pays présents à ce sommet. C'est cette réalité brute que la photo capture parfaitement : le pouvoir économique des géants de la technologie dépasse désormais celui de nombreuses nations. Et comme l'IA devient le moteur de l'économie mondiale, ces entrepreneurs détiennent une influence considérable sur l'avenir de l'humanité.
Le message politique d'une mise en scène
En choisissant de réunir ces personnalités sur une même photo officielle, l'Inde envoie un message fort au monde entier. New Delhi reconnaît explicitement que les entreprises privées sont des partenaires incontournables de la gouvernance mondiale de l'intelligence artificielle. Cette reconnaissance n'est pas qu'un geste protocolaire : elle consacre un nouveau type de diplomatie où les CEOs siègent à la même table que les chefs d'État.

La présence d'Arthur Mensch, le fondateur français de Mistral AI, aux côtés des géants américains est également symbolique. Elle montre que l'Europe peut encore jouer un rôle dans cette course technologique, même si le contexte général reste dominé par les conglomérats américains. Pour les jeunes Français, cette image interroge : qui décide vraiment des règles qui encadreront l'IA dans leur quotidien ? Les gouvernements élus ou les entreprises privées ?
L'Inde, nouveau centre de gravité de l'intelligence artificielle
Pourquoi New Delhi et pas Washington ou Paris ?
C'est la question que beaucoup se posent. Pourquoi le plus grand sommet mondial sur l'IA se tient-il à New Delhi en février 2026 plutôt qu'à Washington, Bruxelles ou Paris ? La réponse tient en plusieurs éléments stratégiques que Narendra Modi a su orchestrer avec habileté.
L'Inde présente d'abord des atouts démographiques incontournables. Avec plus de 1,4 milliard d'habitants, c'est le pays le plus peuplé du monde. Une population massivement jeune et connectée, ce qui représente à la fois un immense marché pour les entreprises de technologie et une mine de données inestimable pour l'apprentissage des algorithmes. L'Inde devient ainsi un laboratoire d'innovation à l'échelle mondiale.

Ensuite, le pays dispose d'une tradition d'excellence mathématique millénaire et forme chaque année des centaines de milliers d'ingénieurs dans des instituts de technologie de réputation mondiale. Ces talents alimentent non seulement l'économie indienne mais aussi les entreprises technologiques américaines et européennes depuis des décennies.
Une troisième voie entre les États-Unis et la Chine
Le positionnement géopolitique de l'Inde est peut-être son atout le plus précieux. Dans un monde bipolaire où l'affrontement technologique entre les États-Unis et la Chine structure tout, New Delhi propose une alternative. Ni allié inconditionnel de Washington, ni partenaire de Pékin, l'Inde se présente comme le leader du « Global South », ces pays en développement qui représentent la majorité de l'humanité mais sont souvent exclus des grandes décisions.
Ce sommet, qui a attiré environ 250 000 participants et des délégations de plus de 100 pays, est présenté comme la première grande réunion internationale sur l'IA organisée dans le « Global South ». Le message est clair : l'avenir de l'intelligence artificielle ne se décidera pas seulement entre Washington, Pékin et Bruxelles, mais aussi à New Delhi, Nairobi et São Paulo.

Les engagements financiers record du sommet
200 milliards de dollars de promesses d'investissement
Les chiffres annoncés lors de ce sommet sont colossaux. L'Inde a réuni environ 200 milliards de dollars de promesses d'investissement dans l'infrastructure d'intelligence artificielle. Parmi les annonces les plus marquantes, Reliance Industries, le géant industriel indien, s'est engagé à investir 110 milliards de dollars.
Du côté des entreprises internationales, les engagements se multiplient. OpenAI a annoncé devenir le premier client de Tata Consultancy Services pour son activité de centres de données, un partenariat stratégique qui renforce les liens entre le leader de l'IA générative et l'infrastructure numérique indienne. Google a de son côté dévoilé des partenariats avec des chercheurs et institutions éducatives pour développer l'usage de Gemini, son modèle d'IA, en Inde.
Ces investissements ne sont pas que des annonces médiatiques. Ils traduisent une réalité économique : l'Inde représente un marché en croissance exponentielle pour l'intelligence artificielle, mais aussi une base de production et de recherche de plus en plus attractive pour les entreprises mondiales.

Une stratégie à long terme
L'objectif affiché par New Delhi est ambitieux : attirer 200 milliards de dollars d'investissements technologiques sur deux ans. Cette stratégie s'appuie sur des mesures concrètes : simplification réglementaire pour les entreprises étrangères, création de zones économiques spéciales dédiées à l'IA, et programmes de formation massive pour préparer la main-d'oeuvre indienne aux métiers de demain.
Le thème du sommet, « Sarvajan Hitay, Sarvajan Sukhay » (bien-être pour tous), résume cette ambition : l'IA ne doit pas profiter qu'à une élite mais doit servir l'ensemble de la population. Une vision qui contraste avec l'approche souvent élitiste des entreprises technologiques occidentales.
Les tensions sous-jacentes de la photo de groupe
Sam Altman et Dario Amodei : des regards qui parlent
Si la photo officielle montre une belle unité, les images prises en coulisses racontent une histoire différente. Plusieurs médias ont noté un malaise évident entre Sam Altman (OpenAI) et Dario Amodei (Anthropic) lors de la séance photo. Les deux hommes, dont les entreprises sont en concurrence directe sur le marché de l'IA générative, ont visiblement évité tout contact direct.
Cette tension illustre une réalité du monde de l'intelligence artificielle : derrière les discours sur la collaboration et le bien commun, la compétition économique reste féroce. OpenAI et Anthropic se battent pour les mêmes clients, les mêmes talents, les mêmes investisseurs. Leurs désaccords sur la gouvernance de l'IA sont aussi stratégiques que philosophiques.

La controverse autour de Bill Gates
Un autre absent a marqué ce sommet : Bill Gates. Le cofondateur de Microsoft devait prononcer un discours important, mais il s'est désisté à la dernière minute. Officiellement, la Gates Foundation a expliqué que cette décision visait à « garantir que l'attention reste concentrée sur les priorités du sommet ».
En réalité, ce retrait fait suite à une controverse médiatique aux États-Unis. Gates a été cité dans des documents du département de la Justice américain concernant Jeffrey Epstein, le financier condamné pour trafic sexuel. Si Gates n'est accusé d'aucun crime et a qualifié ces allégations d'« absurdes », sa présence à New Delhi aurait potentiellement détourné l'attention des enjeux du sommet.
Les annonces concrètes sur la régulation de l'IA
Vers une gouvernance mondiale de l'intelligence artificielle
Au-delà de la symbolique de la photo de groupe, ce sommet a produit des engagements concrets. Pas moins de 86 nations ont soutenu une déclaration commune posant les bases d'une gouvernance mondiale de l'IA. Un cadre baptisé « MANAV Vision » a été présenté : un acronyme qui synthétise les principes éthiques que l'Inde souhaite promouvoir.
MANAV signifie : Moral/Ethical (moral et éthique), Accountable (responsable), National Sovereignty (souveraineté nationale), Accessible/Inclusive (accessible et inclusif), Valid/Legitimate (valide et légitime). Ce framework national indien vise à servir de modèle pour d'autres pays du « Global South » qui cherchent à encadrer l'IA sans reproduire le modèle américain ou chinois.
Des discussions sont également en cours avec plus de 30 pays pour construire des mécanismes collaboratifs ciblant des menaces spécifiques : les deepfakes, la manipulation des médias synthétiques et les biais algorithmiques. L'objectif est d'établir des standards communs de transparence, avec des rapports obligatoires pour les entreprises utilisant l'IA et des mécanismes de recours pour les individus affectés.

Les positions des tech titans sur la régulation
Sam Altman a surpris nombre d'observateurs en appelant de ses voeux une régulation « urgente » de l'intelligence artificielle. « La démocratisation de l'IA est le meilleur moyen de garantir l'épanouissement de l'humanité », a-t-il déclaré depuis la tribune de Bharat Mandapam, ajoutant que « centraliser la technologie entre les mains d'une seule entreprise ou d'un seul pays pourrait mener à la ruine ».
Un discours qui peut sembler paradoxal venant du CEO de l'entreprise la plus puissante du secteur. Mais Altman a précisé : « Cela ne signifie pas que nous n'aurons pas besoin de règles et de garde-fous. Nous en avons besoin de toute urgence, comme pour d'autres technologies puissantes. »
Narendra Modi et Emmanuel Macron ont repris cet appel à la démocratisation de l'IA, soulignant la nécessité d'une approche partagée de l'innovation. Pour le président français, l'Europe doit jouer un rôle clé dans cette régulation, en proposant une alternative au modèle américain ultra-libéral et au modèle chinois contrôlé par l'État.
Les femmes dans l'IA : un enjeu longtemps ignoré
Une session historique sur la représentation
Au milieu des discussions sur les milliards de dollars et les accords stratégiques, une session a mis en lumière un problème souvent négligé : la sous-representation massive des femmes dans le domaine de l'intelligence artificielle. Organisée par l'université Amrita Vishwa Vidyapeetham en partenariat avec ONU Femmes Inde, l'UNESCO, LinkedIn et d'autres organisations, cette réunion a examiné comment rendre les écosystèmes d'IA plus inclusifs.
Les discussions se sont appuyées sur l'étude « Genre et AI Outlook pour l'Asie du Sud », développée conjointement par l'UNESCO et le réseau Women for Ethical AI. Ce document présente l'une des premières bases de données consolidées sur la representation des femmes dans la chaîne de valeur de l'IA dans la région.
Pourquoi c'est important pour l'avenir
L'enjeu dépasse la simple question de l'égalité des chances. Quand les femmes sont exclues du développement de l'IA, les algorithmes produits intègrent nécessairement des biais. Des études ont déjà montré que les systèmes de reconnaissance faciale sont moins performants pour les femmes et les personnes non-blanches, simplement parce que les bases de données d'entraînement étaient dominées par des hommes blancs.
La session a souligné la nécessité de combler les écarts entre les sexes dans l'éducation à l'IA, le développement des compétences, la participation à la main-d'oeuvre et le leadership. L'objectif est d'assurer que les femmes ne soient pas seulement utilisatrices de l'IA, mais co-créatrices et dirigeantes façonnant son avenir.
Les coulisses chaotiques du sommet
Des problèmes d'organisation qui ont terni l'événement
Derrière l'image lisse de la photo officielle se cache une réalité plus contrastée. Le premier jour du sommet a été marqué par un chaos logistique embarrassant pour un événement de cette envergure. Des participants se sont plaints de files d'attente interminables, de surpeuplement et de confusion générale sur le site de Bharat Mandapam.
Certains exposants ont rapporté avoir attendu des heures pour accéder à leurs stands, tandis que d'autres ont vu leurs produits volés dans ce qui était censé être une zone de haute sécurité. Dhananjay Yadav, fondateur de la start-up NeoSapiens, a raconté sur les réseaux sociaux comment les wearables de son entreprise ont disparu, lui qui avait pourtant investi massivement en déplacements, hébergement et espace d'exposition.
Le ministre indien des Technologies de l'information, Ashwini Vaishnaw, a dû présenter des excuses publiques aux exposants pour « tout problème ou désagrément ». Un revers pour un pays qui cherche à se présenter comme une puissance technologique organisée et fiable.

L'incident du robot chinois
Une autre polémique a éclaté lorsqu'une université indienne a prétendu avoir développé un robot chien de conception nationale, avant que des enquêtes ne révèlent que le robot était en fait fabriqué en Chine. Cet incident, apparemment mineur, a été interprété comme révélateur d'une volonté de surenchère nationale qui peut parfois primer sur la transparence.
Malgré ces accrocs, l'essentiel des discussions et des annonces a pu se dérouler normalement. Les observateurs soulignent que l'organisation d'un événement de cette ampleur représente un défi logistique considérable, particulièrement pour un pays qui se positionne encore comme un acteur émergent sur la scène technologique mondiale.
Ce que ça change pour les jeunes Français
Qui décide vraiment de votre avenir numérique ?
Pour un jeune Français de 2026, ce sommet pose une question fondamentale : qui détient vraiment le pouvoir sur l'intelligence artificielle qui façonne déjà votre quotidien ? Les gouvernements élus ou les entreprises privées ? La réponse n'est pas simple.
D'un côté, les États conservent le pouvoir réglementaire. L'Union européenne a déjà adopté l'AI Act, un cadre législatif ambitieux pour encadrer l'usage de l'intelligence artificielle. La France, à travers la présence d'Emmanuel Macron et d'Arthur Mensch, cherche à peser dans les décisions mondiales. Les engagements pris à New Delhi, notamment sur la transparence et la lutte contre les deepfakes, auront des conséquences concrètes sur votre vie numérique.
De l'autre côté, les entreprises technologiques contrôlent les technologies elles-mêmes. Ce sont elles qui décident des fonctionnalités de ChatGPT, de Gemini ou de Claude. Ce sont elles qui déterminent ce que l'IA peut et ne peut pas faire, bien souvent avant que les régulateurs n'aient le temps de réagir.
Faut-il s'inquiéter ou se réjouir ?
La réponse dépend largement de votre perspective. Les optimistes soulignent que cette collaboration entre politiques et tech titans permet d'aligner les intérêts économiques avec le bien commun. Les investissements annoncés en Inde créeront des emplois, développeront des infrastructures et démocratiseront l'accès à l'IA pour des millions de personnes.
Les plus prudents notent que la concentration de pouvoir entre quelques entreprises et quelques pays pose des questions démocratiques majeures. Si l'IA devient aussi centrale que l'électricité ou Internet, peut-on accepter qu'elle soit contrôlée par une poignée d'acteurs privés ? C'est tout l'enjeu des débats sur la « démocratisation de l'IA » évoqués par Sam Altman et repris par les dirigeants politiques.
Un record mondial symbolique
250 000 étudiants engagés pour une IA responsable
Parmi les faits marquants de ce sommet, un chiffre retient l'attention : 250 946 étudiants indiens ont signé simultanément un engagement à utiliser l'intelligence artificielle de manière responsable. Un record Guinness homologué qui montre que l'Inde ne mise pas seulement sur l'infrastructure et les investissements, mais aussi sur l'éducation et la formation de sa jeunesse.
Cette initiative symbolise l'approche indienne de l'IA : une technologie qui doit être maîtrisée par le plus grand nombre, pas seulement par une élite d'ingénieurs et d'entrepreneurs. Pour un pays qui compte des centaines de millions de jeunes, former correctement les générations futures à l'intelligence artificielle est un enjeu stratégique autant que moral.

Le sommet dans la continuité des rencontres mondiales
L'AI Impact Summit de New Delhi s'inscrit dans une série de rencontres internationales sur l'intelligence artificielle qui ont débuté à Bletchley Park au Royaume-Uni en 2023, suivies par Séoul et Paris en 2025. Chaque édition a permis de faire progresser la coordination mondiale sur les enjeux de l'IA, mais celle de New Delhi marque un tournant par son échelle et sa symbolique.
C'est la première fois qu'un pays du « Global South » accueille un événement de cette ampleur sur l'intelligence artificielle. C'est aussi la première fois que les dirigeants des principales entreprises d'IA se retrouvent ensemble dans un cadre diplomatique officiel. L'Europe mise d'ailleurs sur New Delhi pour rivaliser avec les géants américains et chinois, voyant dans l'Inde un partenaire naturel pour promouvoir une vision plus régulée de la technologie.
Conclusion
La photo de groupe prise à Bharat Mandapam restera dans les mémoires. Elle capture un moment unique où les frontières entre pouvoir politique et pouvoir économique se brouillent. Narendra Modi, Emmanuel Macron, Sam Altman, Sundar Pichai, Jensen Huang et leurs homologues rassemblés dans une même image : c'est le portrait d'un monde en pleine transformation.
L'Inde a réussi son pari : positionner New Delhi comme une capitale incontournable de l'intelligence artificielle mondiale. Les 200 milliards de dollars d'investissements promis, les engagements de 86 nations sur la gouvernance de l'IA, et la présence des plus grands noms de la technologie attestent de ce succès. Mais les questions fondamentales restent posées : qui contrôle vraiment l'IA ? Comment garantir qu'elle serve l'humanité entière et non quelques intérêts privés ?
Pour les jeunes Français, ce sommet est un rappel que l'avenir se décide maintenant, et qu'il ne se joue pas seulement à Paris, Bruxelles ou Washington. L'intelligence artificielle est une affaire mondiale, et comprendre ses enjeux est devenu aussi essentiel que d'apprendre à lire ou à écrire. La photo de New Delhi montre ceux qui pensent détenir les clés de cet avenir. À la jeune génération de s'assurer que ces clés ne restent pas entre trop peu de mains.