Ce mardi 24 février 2026, la routine tranquille de la capitale australienne a été brutalement interrompue. Une menace de bombe, directement adressée à une troupe de danse classique chinoise, a forcé l'évacuation en urgence du Premier ministre Anthony Albanese de sa résidence officielle. Cet incident, qui plonge ses racines dans un conflit géopolitique lointain, illustre avec une violence inattendue comment l'art peut devenir le catalyseur d'une crise de sécurité internationale. Derrière les pirouettes et les costumes colorés de Shen Yun se cache une guerre froide culturelle, des tensions diplomatiques et une inquiétante montée des violences politiques.

18h00 à Canberra : l'évacuation d'Anthony Albanese en urgence
À 18h00 heure locale précise, ce mardi 24 février, le protocole de sécurité le plus élevé a été activé à The Lodge, la résidence officielle du Premier ministre australien à Canberra. Anthony Albanese a dû quitter les lieux dans l'urgence, escorté par son équipe de protection, alors qu'une menace crédible pesait sur le bâtiment. L'information, rapportée par la BBC, a immédiatement placé la capitale sous tension. Pendant plus de trois heures, le sort du dirigeant et la nature exacte du péril sont restés incertains, le temps que les forces de l'ordre procèdent à une fouille exhaustive. Ce n'est qu'après 21h00 qu'Albanese a pu réintégrer sa demeure, la police fédérale australienne ayant confirmé n'avoir rien trouvé de suspect. Les autorités ont rapidement assuré qu'il n'y avait « aucune menace actuelle pour la communauté ou la sécurité publique », mais le choc était déjà inscrit dans les annales politiques du pays.
Trois heures d'incertitude : le protocole d'urgence activé
La chronologie de cette soirée révèle une réponse rapide et méthodique face à une menace prise très au sérieux. L'évacuation a été déclenchée à 18h00 (07h00 GMT), suite à la réception d'un courriel menaçant par un représentant local de la troupe Shen Yun. Pendant que le Premier ministre était mis en sécurité à un emplacement non divulgué, des unités spécialisées de la police fédérale australienne (AFP) ont scrupuleusement inspecté chaque pièce, chaque recoin du vaste domaine de The Lodge. Aucun engin explosif ni aucun élément suspect n'a été découvert. Les équipes de déminage et les unités cynophiles ont travaillé sans relâche pendant ces trois longues heures, balayant méthodiquement les 18 000 mètres carrés de la propriété. Cette procédure, bien que préventive, témoigne du niveau de risque associé à la menace reçue. L'incident rappelle que les symboles du pouvoir démocratique sont de plus en plus souvent la cible d'actes d'intimidation, un phénomène que l'on observe aussi en France, comme lors de la menace à la bombe au siège de LFI.
The Lodge : une résidence historique prise pour cible
La cible de cette menace n'était pas anodine. The Lodge, située sur Adelaide Avenue à Deakin, Canberra, est bien plus qu'une simple maison. Depuis mai 1927 et l'occupation du Premier ministre Stanley Bruce, elle incarne la fonction et la continuité du pouvoir exécutif australien. Cette grande demeure de deux étages, construite entre 1926 et 1927 sur un terrain de 18 000 m², est le lieu de vie et de travail du chef du gouvernement. En visant directement cette résidence historique, les auteurs de la menace cherchaient à frapper un symbole national, à créer un choc médiatique maximal et à déstabiliser l'exécutif. L'attaque contre ce lieu chargé d'histoire transforme un acte de menace en un geste hautement politique, visant à saper la sérénité des institutions démocratiques australiennes.
« Circonstances extraordinaires » : la réaction du gouvernement

La gravité de l'événement a été immédiatement soulignée par les plus hautes sphères du gouvernement. Katy Gallagher, la ministre des Finances, a qualifié la situation de « circonstances extraordinaires » et a ajouté, selon The Guardian, qu'elle n'avait connaissance d'aucun précédent où une menace similaire aurait contraint un Premier ministre à évacuer The Lodge. Cette déclaration officielle souligne le caractère exceptionnel, et potentiellement inédit, de l'incident. Elle marque aussi la prise de conscience que les règles du jeu politique et sécuritaire sont en train de changer. La ligne entre le débat politique vigoureux et la menace violente contre les personnes semble s'amincir dangereusement, un constat que partagent de nombreuses démocraties à travers le monde face à la montée des tensions.
Shen Yun : cette troupe de danse « interdite en Chine » qui inquiète Pékin
Pour comprendre le déclenchement de cette crise, il faut se pencher sur l'objet même de la menace : la troupe Shen Yun. Fondée en 2006 à New York, cette compagnie de spectacle se présente comme le gardien de la « véritable » culture chinoise, celle d'avant la révolution communiste de 1949. Avec ses huit ensembles et près de 480 artistes, Shen Yun parcourt le monde pour présenter un spectacle composé d'une vingtaine de vignettes mêlant danse classique chinoise, musique live et arts martiaux. Mais cette apparente légèreté artistique est trompeuse, car Shen Yun est tout sauf un simple spectacle folklorique. La troupe se trouve au cœur d'un conflit idéologique majeur qui oppose ses créateurs au Parti communiste chinois depuis près de deux décennies.
« China Before Communism » : un slogan qui en dit long

Le positionnement de Shen Yun est clairement énoncé dans son slogan marketing : « China Before Communism ». Chaque affiche, chaque communication promeut l'idée de faire revivre 5000 ans de culture et de traditions que le Parti communiste chinois (PCC) aurait, selon la troupe, cherché à détruire. Ce récit est au cœur de son identité et de son succès auprès de certaines diasporas chinoises et de publics occidentaux curieux. Le spectacle lui-même, d'une grande virtuosité technique, alterne des danses traditionnelles élégantes, des numéros d'arts martiaux et des interludes musicaux. Cependant, cette célébration du passé sert aussi de toile de fond à un message plus politique, faisant de chaque représentation une affirmation idéologique aussi bien qu'artistique. Les spectateurs assistent ainsi à une reconstitution de la Chine impériale, de ses légendes et de ses traditions, mais aussi à une critique voilée, voire explicite, du régime actuel.
Falun Gong : le mouvement spirituel derrière le spectacle
L'élément clé pour décrypter Shen Yun est son lien organique avec le Falun Gong. La troupe a été fondée par des pratiquants de ce mouvement spirituel, basé sur des exercices de méditation et des principes moraux, et créé par Li Hongzhi dans les années 1990. En Chine, le Falun Gong a été interdit en 1999 et est qualifié par les autorités de « secte illégale ». Depuis, ses membres font l'objet d'une persécution systématique, bien documentée par des organisations internationales de défense des droits humains. Shen Yun constitue ainsi la vitrine culturelle et le principal outil de financement de ce mouvement en exil. Cette connexion explique l'hostilité féroce du gouvernement chinois à son encontre et transforme chaque tournée en un champ de bataille géopolitique. Pour Pékin, Shen Yun n'est pas un groupe artistique mais une arme de propagande destinée à nuire à l'image de la Chine sur la scène internationale.
Des scènes de persécution sur scène : le contenu politique des spectacles

Au-delà des danses de fées et des guerriers, le répertoire de Shen Yun inclut des scènes explicites dépeignant la persécution des pratiquants de Falun Gong en Chine. Les spectateurs peuvent ainsi voir des mises en scène de passages à tabac, d'emprisonnements arbitraires et de tortures. Pour le PCC, ces représentations constituent une campagne de diffamation. Pour les organisateurs, il s'agit de témoigner d'une réalité cachée par le régime chinois. Cette dimension politique a valu à la troupe de vives critiques, y compris sur ses pratiques internes. Un rapport du New York Times en 2024 a ainsi décrit des allégations de mauvais traitements envers des danseurs blessés, des accusations que Shen Yun rejette catégoriquement. La frontière entre la dénonciation des persécutions et l'instrumentalisation des artistes eux-mêmes apparaît, dans ce contexte, singulièrement floue.
« La résidence sera réduite en ruines ensanglantées » : le contenu choquant des menaces
La menace qui a conduit à l'évacuation du Premier ministre Albanese n'était pas vague. Elle était précise, graphique et directement liée à la programmation de Shen Yun. Les courriels, rédigés en chinois et envoyés à un représentant de la troupe le dimanche 22 février, ne laissaient aucune place à l'ambiguïté. Consultés par Reuters, ils stipulaient que si les spectacles en Australie étaient maintenus, des explosifs placés autour de The Lodge seraient actionnés. L'un d'eux prévenait : « Si vous insistez pour maintenir le spectacle, alors la résidence du Premier ministre sera réduite à une ruine ensanglantée. » Un autre ajoutait une image tout aussi violente : « le sang coulera comme une rivière ». Ce langage apocalyptique visait clairement à terroriser les organisateurs et à faire pression sur les autorités australiennes pour qu'elles annulent la tournée.
Des courriels en chinois envoyés aux organisateurs de la tournée
La transmission de la menace est révélatrice d'une stratégie d'intimidation ciblée. Les courriels n'ont pas été envoyés directement aux services de sécurité australiens, mais à un intermédiaire local de Shen Yun. Cette méthode crée un effet de cascade : la troupe, se sentant menacée, doit alerter les autorités, qui doivent ensuite réagir à une menace contre le Premier ministre. Le choix de la langue chinoise, bien que ne constituant pas une preuve en soi, ancre immédiatement l'incident dans le conflit sino-diasporique. Il place Shen Yun au centre de la tempête, faisant de la compagnie à la fois la cible présumée des auteurs et le déclencheur involontaire d'une crise sécuritaire majeure. Les organisateurs ont immédiatement transmis ces menaces aux autorités de sécurité nationale, déclenchant le protocole d'évacuation.
Une semaine plus tôt, le Kennedy Center à Washington évacué
L'incident australien n'est malheureusement pas isolé. Il s'inscrit dans une série d'actes d'intimidation contre la tournée mondiale de Shen Yun. Juste une semaine plus tôt, le 20 février 2026, le prestigieux Kennedy Center for the Performing Arts à Washington D.C. avait dû être évacué vers 10h30 suite à une menace de bombe similaire. L'email reçu affirmait qu'un engin explosif avait été placé dans le théâtre et qu'il détonerait si Shen Yun se produisait. Là encore, la fouille n'a rien donné. Selon le site officiel de Shen Yun, des menaces similaires ont été reçues par des théâtres à San Jose, Berkeley, Waterbury, Atlanta, San Antonio et San Juan, ainsi qu'en France, Italie, Angleterre et Pologne. La compagnie a déclaré avoir reçu « des dizaines de menaces » ces dernières semaines dans le monde entier. Ces fausses alertes, bien que non matérialisées, parviennent à leur but : perturber la logistique, effrayer le public et drainer les ressources policières.
Plus de 150 menaces revendiquées par Shen Yun : une campagne d'intimidation
Selon l'association Falun Dafa Australia, affiliée au mouvement, la campagne d'intimidation est systématique et massive. Elle affirme avoir reçu « plus de 150 menaces de bombe et de mort » contre Shen Yun et ses affiliés en amont de la tournée australienne. De son côté, Shen Yun documente plus de 130 cas de tentatives de sabotage à travers le monde, qu'elle attribue souvent à l'influence du PCC. Que l'on croie ou non à cette attribution, le constat d'une violence verbale et d'une pression constante est indéniable. Cela transforme la simple organisation d'un spectacle culturel en une opération de sécurité complexe, semblable à la gestion de l'alerte bombe chez Ubisoft à Montpellier, où 800 personnes avaient dû être évacuées, montrant comment ces menaces paralysent l'espace public et économique.
Quand la danse devient une arme de guerre froide culturelle

L'affaire dépasse largement le cadre d'une simple menace isolée. Elle illustre comment la culture est devenue un champ de bataille dans la rivalité entre la Chine et les démocraties occidentales. Shen Yun est bien plus qu'une troupe de danse aux yeux de Pékin ; c'est un cheval de Troie idéologique, un instrument de soft power inversé qui diffuse un récit anti-communiste à l'étranger. En retour, la réponse chinoise est devenue un modèle de ce que les experts appellent la « répression transnationale » : l'utilisation des outils diplomatiques et des pressions pour étouffer les voix dissidentes au-delà de ses frontières.
130 tentatives de sabotage : le dossier des pressions chinoises
La pression exercée par le gouvernement chinois sur les programmateurs de Shen Yun est un secret de polichinelle. Des documents consultés par The Guardian montrent que partout où la troupe se produit, l'ambassade ou le consulat chinois local suit de près. En Équateur, en Irlande, à Berlin ou à Stockholm, des théâtres et des municipalités ont reçu des lettres officielles ou des visites de diplomates les pressant d'annuler les spectacles, arguant que Shen Yun diffuse des « informations sectaires » et « nuit aux sentiments du peuple chinois ». Ces interventions, bien que relevant de la diplomatie classique, créent un climat de peur et de risque économique pour les organisateurs, qui doivent choisir entre la liberté artistique et la préservation de relations commerciales avec la Chine. Shen Yun affirme que le PCC le craint parce qu'il montre « la Chine avant le communisme » et raconte l'histoire de la persécution du Falun Gong.
Pékin dénonce un « outil politique », Shen Yun crie à la « répression transnationale »
Les narratifs s'affrontent frontalement. Mao Ning, la porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, a une position sans équivoque : Shen Yun « n'est absolument pas une activité culturelle normale » mais « un outil politique utilisé par l'organisation Falun Gong pour diffuser des informations sectaires et lever des fonds ». L'ambassade de Chine à Canberra a, quant à elle, qualifié le Falun Gong de « secte notoire anti-humanité, anti-société et anti-science ». Face à cela, Shen Yun et les associations Falun Dafa dénoncent une « campagne croissante de répression transnationale » du PCC, visant à étouffer toute critique à l'étranger par tous les moyens. Cette bataille de communication se joue sur la scène médiatique mondiale, chaque incident comme celui de Canberra servant de preuve à l'un ou l'autre camp.
250 millions de dollars : l'empire financier derrière Shen Yun
La dimension économique est cruciale pour comprendre la pérennité de Shen Yun. Une enquête du New York Times en 2024 a révélé que la troupe avait contribué à hauteur de plus de 250 millions de dollars au mouvement Falun Dafa d'ici 2023. Le modèle est bien rodé : des associations locales de Falun Dafa réservent les salles, gèrent la publicité et vendent les billets, les revenus étant ensuite réinjectés dans le mouvement. Cette puissance financière permet de financer non seulement les tournées somptueuses, mais aussi d'autres activités, comme le média The Epoch Times, connu pour ses positions d'extrême droite et son soutien à Donald Trump. Selon SBS News, Epoch Times a dépensé plus de 1,5 million de dollars pour environ 11 000 publicités pro-Trump sur Facebook en six mois. Shen Yun est ainsi la pierre angulaire d'un écosystème financier et médiatique qui donne au Falun Gong en exil une influence considérable.
Qui a menacé Anthony Albanese ? L'enquête et ses zones d'ombre
Dans l'immédiat, la question brûlante reste celle de l'identité des auteurs de la menace. L'enquête menée par la police fédérale australienne (AFP) est en cours, et les spéculations vont bon train, alimentées par les tensions préexistantes. Trois pistes principales, non exclusives, se dessinent, chacune portée par des acteurs aux agendas divergents. La vérité pourrait être plus complexe qu'un simple affrontement binaire entre le Falun Gong et le Parti communiste chinois.
L'hypothèse du membre hostile au Falun Gong : la piste privilégiée
Prudemment, les autorités australiennes évitent de pointer du doigt un État étranger sans preuve tangible. Une source gouvernementale anonyme a déclaré à l'ABC que les gens ne devraient pas « sauter aux conclusions » et que la menace pourrait très bien provenir d'un « membre de la communauté hostile au Falun Gong ». Cette piste envisage un acteur individuel ou un petit groupe, peut-être issu de la diaspora chinoise patriotique, cherchant à défendre l'honneur de la Chine par des moyens criminels. Elle a le mérite de la prudence diplomatique, mais laisse en suspens la question de l'organisation et de la coordination avec des incidents similaires à l'étranger. La police a refusé de commenter la provenance exacte de la menace, maintenant une neutralité de rigueur dans ce dossier politiquement sensible.
Les accusations contre le Parti communiste chinois : réalité ou diversion ?
À l'opposé, l'association Falun Dafa Australia et ses soutiens médiatiques, comme The Epoch Times, pointent directement le PCC. Ils y voient une tactique classique d'usurpation d'identité et de provocation. Ted Hui, un ancien député démocrate de Hong Kong en exil, déclarait ainsi sur le site d'Epoch Times : « L'usurpation d'identité pour semer la division et le conflit est une tactique bien connue utilisée par le PCC pour déstabiliser ses adversaires. » Selon cette théorie, le but serait de discréditer le Falun Gong en le faisant passer pour violent et dangereux, justifiant ainsi la répression dont il fait l'objet. Il est crucial de noter que cette source est elle-même partie prenante du conflit, ce qui nécessite une lecture critique de ses affirmations. L'attribution reste donc spéculative en l'absence de preuves techniques irréfutables.
L'ambassade de Chine à Canberra : « Nous n'avons aucune connaissance »
Face à ces accusations, la réponse officielle chinoise a été laconique et conforme à sa ligne habituelle. L'ambassade de Chine à Canberra a déclaré : « Nous avons remarqué les rapports pertinents mais nous n'avons aucune connaissance de ce qui s'est passé. La Chine s'oppose toujours à toutes les formes d'attaques violentes. » Cette distance prise, couplée à la condamnation de principe de la violence, est la posture diplomatique standard. Elle ne clôt pas le débat, mais rend extrêmement difficile, en l'absence de preuves techniques, toute attribution formelle à des acteurs étatiques chinois. L'enquête se heurte ainsi au mur du déni plausible et de la complexité du cyberespace, où les traces numériques peuvent être masquées ou falsifiées.
951 menaces contre des parlementaires : la violence politique en hausse en Australie
Si l'incident lié à Shen Yun est spectaculaire, il ne tombe pas du ciel. Il s'inscrit dans une tendance inquiétante et bien documentée : la hausse vertigineuse des violences et menaces contre les personnalités politiques australiennes. Le climat public semble s'être dégradé, transformant le débat démocratique en un espace perçu comme de plus en plus hostile et dangereux pour ceux qui y participent. Les statistiques de la police fédérale australienne confirment cette dégradation alarmante du climat politique.
+63 % en quatre ans : les chiffres inquiétants de la police fédérale
Les statistiques de l'Australian Federal Police (AFP) sont sans appel. Au cours de l'exercice financier 2024-25, l'AFP a reçu 951 signalements de communications menaçantes, harcelantes ou offensantes envers des parlementaires fédéraux. Ce chiffre représente une augmentation stupéfiante de 63 % sur les quatre dernières années. Derrière ces nombres, il y a des appels anonymes, des courriels haineux, des lettres de menace et des intimidations en ligne qui pèsent quotidiennement sur les élus et leurs équipes. Depuis septembre 2025, 21 personnes ont déjà été inculpées dans le cadre de ces affaires, montrant que les autorités judiciaires prennent la mesure du phénomène. La majorité des accusations concernent des menaces envers des personnes en fonction, soulignant la vulnérabilité croissante des représentants élus.
Mike Burgess (ASIO) : « La violence politiquement motivée devient plus fréquente »
Les services de renseignement partagent cette analyse alarmante. Dans son évaluation annuelle des menaces pour 2025, Mike Burgess, le directeur général de l'Organisation australienne de renseignement de sécurité (ASIO), a tiré la sonnette d'alarme. Il a déclaré que la violence politiquement motivée – qu'elle émane de l'extrémisme de droite, de gauche ou d'idéologies sectaires – était devenue « plus fréquente » en Australie. Burgess a prédit que cette dynamique négative se poursuivrait dans un avenir proche, alimentée par la polarisation des discours en ligne et la désinformation. Cette évaluation officielle donne à l'évacuation d'Albanese un contexte plus large et plus sombre, où la menace contre le Premier ministre s'inscrit dans une pattern généralisé de radicalisation.
Des députés sous pression : le contexte politique australien
L'actualité récente illustre cette tendance de manière concrète. Peu avant l'incident de The Lodge, un homme de Sydney a comparu devant un tribunal pour des appels téléphoniques menaçants passés au bureau électoral du Premier ministre. En décembre 2025, un autre individu avait été arrêté pour avoir proféré des menaces de mort contre un parlementaire. Le chef de l'opposition, Angus Taylor, a réagi à l'évacuation d'Albanese en déclarant que les menaces contre tout parlementaire étaient « inacceptables » et que l'Australie était « construite sur l'expression de nos différences par le débat ». Cette banalisation de la menace, cette porosité entre le conflit politique et la violence personnelle, est un poison pour la démocratie. Elle rappelle que la protection de l'espace public et du débat sain est un enjeu de sécurité nationale, un constat que l'on peut aussi faire en observant la manière dont la violence d'extrême droite est parfois sous-estimée jusqu'à ce qu'il soit trop tard.
Le spectacle maintenu : quand l'art refuse de céder à l'intimidation
Face à cette tentative d'intimidation, la réponse des organisateurs et des institutions culturelles a été ferme : le spectacle doit continuer. Plutôt que de provoquer l'annulation de la tournée, l'incident semble avoir galvanisé la détermination des théâtres à défendre la liberté de programmation. Cette résistance culturelle, cependant, se déroulera sous haute surveillance, transformant chaque salle en une forteresse temporaire. Les organisateurs ont fait le choix conscient de ne pas céder à la pression, envoyant un message clair aux auteurs des menaces.
Graeme Kearns (Sydney Lyric) : « Nous ne nous laisserons pas intimider »
L'attitude des directeurs de salles est sans ambiguïté. Graeme Kearns, le PDG de Foundation Theatres qui gère le Sydney Lyric Theatre, a été catégorique dans une déclaration rapportée par The Guardian : « Nous ne nous laisserons pas intimider par ces menaces "outrageuses". » Il a même ajouté que, paradoxalement, l'intérêt du public pour la production avait augmenté suite à la médiatisation de l'affaire. Le Sydney Lyric, où sont prévues 11 représentations du 20 au 29 mars, a révisé ses plans de sécurité en coordination étroite avec la police. Ce refus de plier est un message fort : céder à la menace reviendrait à donner raison à la violence et à sacrifier un principe démocratique fondamental. L'intérêt accru du public témoigne d'une forme de solidarité face à l'intimidation.
Une tournée sous haute surveillance : les dates à venir
Malgré la tempête, la tournée australienne de Shen Yun 2026 suit son cours. Les dates ont été maintenues : Gold Coast du 25 février au 1er mars au HOTA Home of the Arts, Melbourne du 6 au 15 mars au Melbourne Convention and Exhibition Centre, Adelaide le 18 mars au Festival Theatre, et Sydney du 20 au 29 mars au Sydney Lyric Theatre. Chacune de ces étapes se déroulera désormais dans un contexte sécuritaire renforcé. Les entrées des théâtres ressembleront probablement à des points de contrôle, avec des fouilles, des détecteurs de métaux et une présence policière visible. L'expérience du spectateur sera inévitablement marquée par le poids des événements, transformant la sortie culturelle en un acte presque politique de résistance silencieuse.
Anthony Albanese : « Baissez la température, pour l'amour du ciel »
Au lendemain de son évacuation, Anthony Albanese a livré une réaction mesurée mais empreinte d'une lassitude certaine. Lors d'un événement public à Melbourne, il a lancé un appel au calme qui résonne bien au-delà de l'affaire Shen Yun : « Je pense que cela rappelle simplement, à chaque occasion, de dire aux gens de baisser la tension, pour l'amour du ciel. Nous ne pouvons pas considérer ces choses comme allant de soi. » Cette phrase résume le dilemme des démocraties modernes : comment protéger les libertés, y compris celle de programmer un spectacle controversé, sans que l'espace public ne se transforme en zone de conflit permanent ? Le Premier ministre a remercié les forces de l'ordre pour leur professionnalisme, mais son message était clair : la polarisation et la rhétorique haineuse finissent par produire des actes concrets qui mettent en danger les personnes et les institutions.
Conclusion
L'évacuation du Premier ministre australien suite à une menace liée à un spectacle de danse chinois est un événement riche en enseignements. Il révèle d'abord l'incroyable potentiel de nuisance d'un conflit géopolitique lointain, capable de se matérialiser soudainement au cœur d'une capitale démocratique pacifique. Shen Yun, par son existence même, fonctionne comme un miroir grossissant des fractures entre la Chine et le monde, et de la détermination de Pékin à combattre ses critiques jusque sur le territoire d'États souverains.
Ensuite, cet incident met en lumière l'inquiétante banalisation des menaces contre les personnalités politiques, un phénomène en forte croissance en Australie comme ailleurs. La violence verbale et l'intimidation en ligne déteignent de plus en plus sur le monde réel, obligeant les démocraties à repenser la protection de leurs élus et de l'espace public. Les 951 menaces recensées contre les parlementaires australiens en 2024-25 témoignent d'une dégradation préoccupante du climat politique.
Enfin, le maintien de la tournée malgré les menaces est un acte de résistance symbolique. Il affirme que l'art et la liberté d'expression ne doivent pas céder face à l'intimidation, qu'elle vienne d'acteurs individuels, de groupes militants ou de pressions étatiques indirectes. Cependant, ce maintien a un coût : celui d'une sécurisation accrue, d'une suspicion généralisée et de la transformation de la salle de spectacle en un lieu sous tension. L'avenir des échanges culturels dans un monde polarisé se joue peut-être dans ces salles où, derrière la beauté des gestes, se cache une réalité bien moins idyllique.