Vue aérienne d'une mine de nickel à ciel ouvert à Madagascar, avec des engins de chantier jaunes et des terrassements rouges, contraste entre la forêt tropicale et le sol excavé
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Madagascar : la junte renforce son contrôle sur les minerais stratégiques

La junte malgache renforce son contrôle sur le nickel, le cobalt et les terres rares après le retrait de Sumitomo. Entre souveraineté, pauvreté locale et enjeux géopolitiques, cette décision impacte nos smartphones et voitures électriques.

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La junte malgache a annoncé en mai 2026 un renforcement significatif du contrôle étatique sur l'exploitation des minerais stratégiques, notamment le nickel, le cobalt et les terres rares. Cette décision fait suite au retrait du géant japonais Sumitomo du projet Ambatovy, l'une des plus grandes mines de nickel à ciel ouvert au monde. Pour les jeunes Français, cette actualité peut sembler lointaine, mais elle est directement liée à nos objets du quotidien : smartphones, batteries de voitures électriques et consoles de jeux. Madagascar possède en effet des ressources essentielles à la transition énergétique et au numérique, mais la population locale n'en profite guère.

Vue aérienne d'une mine de nickel à ciel ouvert à Madagascar, avec des engins de chantier jaunes et des terrassements rouges, contraste entre la forêt tropicale et le sol excavé
Vue aérienne d'une mine de nickel à ciel ouvert à Madagascar, avec des engins de chantier jaunes et des terrassements rouges, contraste entre la forêt tropicale et le sol excavé

Contexte : la course mondiale aux minerais stratégiques

Pourquoi ces ressources sont-elles si convoitées ?

Les minerais stratégiques sont devenus l'or noir du XXIe siècle. Le cobalt, le nickel et les terres rares sont des composants indispensables à la fabrication des batteries lithium-ion qui équipent nos téléphones portables, ordinateurs portables et véhicules électriques. Les terres rares, quant à elles, sont utilisées dans les aimants permanents des éoliennes, les écrans tactiles et les systèmes de guidage militaire.

La demande mondiale explose depuis 2020. Selon les données publiées par L'Express de Madagascar, les exportations de cobalt malgache sont passées de 60,3 millions de dollars en 2024 à 95,5 millions en 2025, soit une hausse de 58,5 %. Les volumes exportés ont grimpé de 2 400 à 2 900 tonnes sur la même période, avec un prix moyen qui a bondi de 33 % pour atteindre 33,4 dollars le kilo. Le nickel suit une trajectoire plus contrastée : les volumes exportés ont augmenté de 8 %, mais les recettes ont baissé de 4,6 % à cause d'une chute de 11,5 % du prix sur les marchés mondiaux.

La place de Madagascar dans l'échiquier mondial

Madagascar n'est pas un acteur marginal. Le pays dispose de gisements majeurs de nickel, de cobalt, de graphite et de monazites, ces minéraux qui contiennent à la fois des terres rares et de l'uranium. La grande île de l'océan Indien vient d'ailleurs d'intégrer le Mineral Security Partnership Forum (MSP Forum), un partenariat avec les États-Unis et l'Union européenne visant à sécuriser les chaînes d'approvisionnement en minéraux critiques.

Le ministre malgache des Mines, Olivier Rakotomalala, a confirmé cette adhésion en insistant sur la souveraineté du pays dans ses décisions. Un message politique fort, alors que la Chine contrôle plus de 60 % de la chaîne de valeur mondiale des terres rares. Les terres rares malgaches intéressent autant Pékin que les capitales occidentales, ce qui place le pays au cœur d'une compétition géopolitique intense.

Le retrait de Sumitomo : un séisme dans le secteur minier

Les conditions humiliantes du départ

Le 1er mai 2026, le conglomérat japonais Sumitomo a annoncé son retrait total du projet Ambatovy, dont il détenait 54,17 % des parts depuis son lancement en 2006. Pour céder sa participation, Sumitomo a dû verser 67 milliards de yens, soit environ 360 millions d'euros, au repreneur. Une opération financièrement désastreuse pour le géant nippon, qui a enregistré une perte comptable de 418 millions de dollars.

Le repreneur est Ambatovy Mineral Resources Investment (AMRI), un consortium domicilié à Jersey. Derrière cette structure opaque se trouvent Essenwood Partners, dirigé par Jason Kluk, un ancien de Glencore, et le fonds sud-africain Zungu Investments. Le second actionnaire de la mine, la société coréenne KOMIR, conserve ses 45,83 % de parts. AMRI a déjà injecté 180 millions de dollars pour tenter de relancer les opérations.

Les raisons d'un échec retentissant

Ambatovy n'a jamais été un succès. Lancée en 2006 pour un investissement record de 8 milliards de dollars (6,8 milliards d'euros), la mine accumule les difficultés opérationnelles et financières depuis plusieurs années. La chute des cours mondiaux du nickel a fragilisé sa rentabilité, et les coûts d'exploitation dans une région isolée de Madagascar se sont révélés bien plus élevés que prévu.

En février 2026, le cyclone Gezani a porté un coup fatal à l'infrastructure déjà fragile. Il a endommagé le pipeline de 220 kilomètres qui relie le site de production, dans la région d'Alaotra-Mangoro, à l'usine de raffinage située à Tamatave, sur la côte orientale. Depuis cette catastrophe naturelle, l'activité est complètement à l'arrêt.

À Tokyo, les investisseurs ont salué le départ de Sumitomo : l'action du groupe a bondi de 17 % après l'annonce, selon L'Express de Madagascar. Un signe que le marché considérait Ambatovy comme un boulet financier. Pourtant, ce retrait fragilise considérablement l'image de Madagascar auprès des investisseurs internationaux, au moment même où la junte cherche à attirer de nouveaux capitaux.

Les mesures annoncées par la junte : un tournant souverainiste

Renégociation des conventions et nouveau code minier

Face à ce contexte difficile, la junte malgache a décidé de resserrer son emprise sur les ressources du sous-sol. Les objectifs sont clairs : renégocier les conventions jugées trop favorables aux entreprises étrangères, réviser le code minier pour relever les redevances, et conditionner l'octroi de nouveaux permis à des engagements industriels locaux concrets.

Concrètement, les compagnies étrangères déjà présentes à Madagascar devront revoir leurs contrats. Les autorités de la transition veulent s'assurer que l'exploitation des minerais profite davantage à l'économie nationale. En 2023, les entreprises minières avaient généré près de la moitié des revenus d'exportation du pays, mais seulement 6 % des recettes fiscales. Un déséquilibre que la junte entend corriger.

Création d'une société minière d'État

La mesure la plus emblématique est la création possible d'une société minière nationale, avec des participations obligatoires dans tous les projets d'exploitation. Ce modèle n'est pas nouveau en Afrique : plusieurs pays producteurs de ressources naturelles ont créé des entreprises publiques pour contrôler leurs richesses.

Cette société d'État pourrait prendre des parts dans les projets existants et futurs, et aurait un droit de regard sur les conditions d'exploitation. Pour les entreprises étrangères comme le français Eramet ou le groupe sud-africain impliqué dans le projet QMM à Fort-Dauphin, cela signifie une perte de contrôle et une incertitude réglementaire accrue.

Impact sur les entreprises françaises et européennes

Plusieurs groupes européens sont concernés par ces changements. Le français Eramet, spécialiste du nickel et du manganèse, est présent à Madagascar via sa filiale. Le groupe suisse Glencore, bien que non directement actif, a des liens avec l'ancien dirigeant d'Essenwood Partners. Le retrait de Sumitomo et le renforcement du contrôle étatique créent un climat d'incertitude pour ces acteurs.

Les réactions officielles sont pour l'instant prudentes. Les entreprises attendent de voir comment les nouvelles règles seront appliquées dans la pratique. Mais la tendance est claire : la junte malgache veut reprendre la main sur ses ressources, quitte à froisser les investisseurs étrangers.

Le paradoxe de la pauvreté dans un pays riche en minerais

Le cas emblématique de Fort-Dauphin

L'exemple le plus frappant de ce paradoxe est celui de la région de Fort-Dauphin, dans le sud-est de Madagascar. Depuis quinze ans, la société QMM, filiale du géant minier Rio Tinto, y exploite l'ilménite, un minerai de titane utilisé dans la fabrication de peintures et de plastiques. L'entreprise a construit des infrastructures visibles : un port en eau profonde, des routes bitumées, un réseau électrique.

Femme malgache assise devant une case en terre battue dans la région de Fort-Dauphin, regardant au loin une montagne de déchets miniers, poussière rouge, lumière d'après-midi
Femme malgache assise devant une case en terre battue dans la région de Fort-Dauphin, regardant au loin une montagne de déchets miniers, poussière rouge, lumière d'après-midi

Pourtant, les résultats sociaux sont désastreux. Selon la Plateforme régionale de l'Anosy, une association locale de la société civile, le taux de pauvreté dans la région est passé de 74 % en 2005 à 92 % en 2022. En quinze ans d'exploitation minière, la population s'est appauvrie. L'entreprise reverse pourtant 2 % de ses ventes à l'État et consacre environ 4 millions de dollars par an à des programmes sociaux, comme le rapporte RFI.

Des problèmes sanitaires graves ont également été signalés à proximité de la mine : diarrhées chroniques, maladies de peau, cancers des yeux. Les habitants accusent la poussière et les produits chimiques utilisés dans l'exploitation. La société civile locale réclame depuis des années une enquête indépendante et des mesures de compensation.

Les crimes environnementaux impunis

L'Alliance Voahary Gasy, une plateforme qui regroupe une trentaine d'organisations de la société civile malgache, dénonce régulièrement la recrudescence des crimes environnementaux. Son président, Ndranto Razakamanarina, pointe du doigt l'extraction minière illégale dans les aires protégées, le trafic de bois précieux et surtout l'impunité dont bénéficient les trafiquants, notamment quand ils sont des personnalités influentes.

Le renforcement du contrôle de l'État sur les minerais pourrait-il mettre fin à ces pratiques ? Rien n'est moins sûr. La junte risque d'utiliser ce nouveau pouvoir pour renforcer son emprise politique plutôt que pour protéger l'environnement et les communautés locales. La question de la gouvernance reste centrale.

Quel impact pour nos smartphones et nos voitures électriques ?

La dépendance de nos objets high-tech

Chaque smartphone contient en moyenne 5 à 10 grammes de cobalt, un métal indispensable à la batterie lithium-ion qui alimente l'appareil. Une voiture électrique en utilise entre 10 et 15 kilos. Le nickel, lui, représente environ 30 % du poids des batteries les plus récentes.

Madagascar fournit une part modeste mais non négligeable de la production mondiale de cobalt et de nickel. En 2025, le pays a exporté 2 900 tonnes de cobalt, contre environ 180 000 tonnes pour la République démocratique du Congo, premier producteur mondial. Mais la qualité des minerais malgaches et la stabilité relative du pays (comparé à la RDC) en font une source attractive pour les industriels.

Le renchérissement possible des matières premières

Si la junte malgache impose des redevances plus élevées et des conditions plus strictes, le coût d'extraction augmentera mécaniquement. À long terme, cela pourrait se répercuter sur le prix des batteries et donc sur celui des smartphones, des ordinateurs et des voitures électriques.

Mais l'impact serait probablement limité. Madagascar ne représente qu'une fraction du marché mondial, et d'autres pays producteurs comme l'Australie, l'Indonésie ou le Canada peuvent compenser une éventuelle baisse de production malgache. Le vrai risque est ailleurs : si le contrôle étatique décourage les investissements, c'est la population malgache qui en subira les conséquences, pas le consommateur français.

Les enjeux géopolitiques : entre États-Unis, Chine et Europe

L'adhésion au MSP Forum

L'intégration de Madagascar au Mineral Security Partnership Forum est un signal fort. Ce partenariat, piloté par les États-Unis et l'Union européenne, vise à réduire la dépendance occidentale vis-à-vis de la Chine pour l'approvisionnement en minéraux critiques. En rejoignant ce forum, Madagascar se positionne comme un fournisseur potentiel pour les industries américaines et européennes.

Mais cette adhésion n'est pas sans contradictions. Le ministre malgache des Mines insiste sur la souveraineté du pays, alors même que le MSP Forum est un instrument de la politique étrangère américaine. La junte semble vouloir jouer sur plusieurs tableaux : sécuriser des partenariats occidentaux tout en maintenant des liens avec la Chine, qui reste le premier acheteur de minerais africains.

Le précédent birman

Ce resserrement du contrôle étatique sur les ressources naturelles n'est pas un cas isolé. D'autres régimes militaires ont utilisé des stratégies similaires pour consolider leur pouvoir. La situation malgache rappelle certains aspects de la junte birmane, qui a récemment procédé à une libération de 7 300 prisonniers dans un calcul politique visant à renforcer sa légitimité.

Dans les deux cas, la maîtrise des ressources stratégiques sert à financer le maintien au pouvoir et à écarter les oppositions. La question est de savoir si le nouveau contrôle des minerais à Madagascar permettra réellement un développement économique ou s'il ne fera que renforcer l'autorité de la junte.

Les perspectives pour les jeunes Malgaches

Un espoir d'emplois et d'infrastructures

Les autorités de la transition promettent que le renforcement du contrôle étatique créera des emplois locaux et financera des infrastructures. L'idée est d'obliger les compagnies minières à embaucher davantage de Malgaches, à former des techniciens locaux et à construire des écoles, des hôpitaux et des routes.

Pour les jeunes Malgaches, dont plus de 60 % ont moins de 25 ans et subissent un taux de chômage massif, ces promesses sont cruciales. Le secteur minier pourrait offrir des emplois qualifiés et bien rémunérés, à condition que les entreprises soient contraintes de respecter leurs engagements.

Le risque d'une captation des richesses

Mais le scepticisme domine dans la société civile. L'expérience de Fort-Dauphin montre que l'exploitation minière peut se faire sans bénéfice pour la population locale. Et l'opacité du consortium AMRI, domicilié à Jersey, n'inspire pas confiance.

Les organisations comme l'Alliance Voahary Gasy craignent que le nouveau contrôle de l'État ne profite qu'à une élite proche de la junte, sans redistribution vers les communautés minières. La question de la transparence des contrats et de la répartition des revenus reste entière.

Conclusion

Le renforcement du contrôle de l'État sur les minerais stratégiques à Madagascar marque un tournant dans la politique économique de la junte. Cette décision intervient dans un contexte de retrait du géant japonais Sumitomo, de tensions géopolitiques mondiales autour des ressources critiques et de profonde pauvreté locale.

Pour les jeunes Français, cette actualité rappelle que nos smartphones et nos voitures électriques ont un coût humain et environnemental. Les minerais qui les composent sont extraits dans des conditions souvent précaires, et les populations locales en tirent rarement profit. Le nouveau cadre réglementaire malgache pourrait améliorer la situation, mais il pourrait aussi servir à renforcer le pouvoir de la junte sans bénéfice pour les communautés.

L'avenir dira si cette décision permettra de concilier souveraineté nationale, développement local et attractivité pour les investisseurs. En attendant, chaque fois que nous rechargeons notre téléphone ou branchons notre voiture électrique, nous utilisons des ressources qui viennent de pays comme Madagascar. Une raison de plus pour s'intéresser à ce qui s'y passe.

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Questions fréquentes

Pourquoi Madagascar contrôle-t-il ses minerais stratégiques ?

La junte malgache a annoncé en mai 2026 un renforcement du contrôle étatique sur le nickel, le cobalt et les terres rares. Cette décision vise à renégocier les contrats jugés trop favorables aux entreprises étrangères et à créer une société minière nationale.

Qui a repris le projet Ambatovy à Madagascar ?

Le projet Ambatovy a été repris par Ambatovy Mineral Resources Investment (AMRI), un consortium domicilié à Jersey. Derrière cette structure se trouvent Essenwood Partners, dirigé par un ancien de Glencore, et le fonds sud-africain Zungu Investments.

Quel impact du retrait de Sumitomo sur Madagascar ?

Le retrait de Sumitomo du projet Ambatovy fragilise l'image de Madagascar auprès des investisseurs internationaux. Le géant japonais a enregistré une perte comptable de 418 millions de dollars, et l'activité de la mine est à l'arrêt depuis le cyclone Gezani.

Pourquoi la pauvreté augmente-t-elle à Fort-Dauphin ?

À Fort-Dauphin, le taux de pauvreté est passé de 74 % en 2005 à 92 % en 2022 malgré l'exploitation de l'ilménite par QMM. Des problèmes sanitaires graves ont été signalés, et la société civile réclame une enquête indépendante.

Quels minerais stratégiques Madagascar exporte-t-il ?

Madagascar exporte du nickel, du cobalt, du graphite et des monazites contenant des terres rares et de l'uranium. En 2025, les exportations de cobalt ont atteint 95,5 millions de dollars, soit une hausse de 58,5 % par rapport à 2024.

Sources

  1. A Madagascar, la junte renforce son contrôle sur les minerais stratégiques comme les terres rares · lemonde.fr
  2. africtelegraph.com · africtelegraph.com
  3. business-humanrights.org · business-humanrights.org
  4. lexpress.mg · lexpress.mg
  5. lexpress.mg · lexpress.mg
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Sarah Lebot @world-watcher

Journaliste en herbe, je synthétise l'actu mondiale pour ceux qui n'ont pas le temps de tout suivre. Étudiante en journalisme à Sciences Po Lille, je contextualise les événements sans prendre parti. Mon objectif : rendre l'info accessible et compréhensible, surtout pour ma génération. Pas de jargon, pas de sensationnalisme – juste les faits et leur contexte. Parce que comprendre le monde, c'est le premier pas pour le changer.

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