Le 21 mai 2026, le parquet fédéral allemand a inculpé Ali S., 54 ans, et Tawab M., 42 ans, pour avoir travaillé au service des Gardiens de la révolution iranienne en vue d'attaques contre des cibles juives et pro-israéliennes en Allemagne. Les deux hommes résidaient à Aarhus, au Danemark. Le procès s'est ouvert devant le tribunal régional supérieur de Hambourg (Hanseatisches Oberlandesgericht) ; les médias divergent sur sa date d'ouverture. Les deux accusés ont invoqué leur droit au silence.

L'affaire mérite qu'on s'y attarde, non pas par l'ampleur des moyens mis en oeuvre - les enquêteurs estiment qu'il ne s'agissait pas d'un attentat imminent -, mais par ce qu'elle révèle d'un mode opératif : des services d'un État cherchant des bras exécutants locaux, sans engagement idéologique, payés au nom d'un gain.
Ce que reproche le parquet fédéral
Selon l'acte d'accusation, Ali S. est visé pour espionnage, espionnage en vue de sabotage, ainsi que pour tentative de participation à un meurtre et à un incendie criminel. Tawab M. l'est pour tentative de participation à un meurtre.
Les faits, tels qu'ils sont reconstitués par le parquet, tiennent en quelques gestes. Ali S., arrêté fin juin 2025 à Aarhus, puis remis à l'Allemagne deux semaines plus tard, a photographié, pendant un séjour à Berlin, des lieux qui l'intéressaient : un supermarché kasher, le siège de la Deutsch-Israelische Gesellschaft (DIG), l'immeuble abritant le Conseil central des Juifs en Allemagne (Zentralrat der Juden).
Les cibles envisagées, d'après les procureurs, étaient un lieu fréquenté par des Juifs à Berlin ou, en alternative, l'assassinat de Josef Schuster, président du Zentralrat, ou de Volker Beck, député vert et président de la DIG depuis 2022.

Tawab M., lui aussi résident d'Aarhus, arrêté début novembre 2025, aurait accepté fin mai de procurer une arme à une troisième personne pour un attentat contre des cibles juives ou israéliennes en Allemagne. Selon les enquêteurs, Ali S. aurait agi pour le compte des forces Quds - la branche extérieure du Corps des Gardiens de la révolution - avec pour mission de recruter d'autres personnes pour des attaques possibles.
Un recrutement sans idéologie
Selon la reconstruction des enquêteurs, il s'agit de deux résidents d'Aarhus recrutés comme exécutants de bas niveau, et non comme officiers du renseignement iranien. Le mécanisme - un officier traitant, un intermédiaire, puis un exécutant de passage - n'a rien de nouveau : c'est le modèle que les services européens connaissent déjà chez les Russes, où des criminels de droit commun, parfois très jeunes, sont payés pour des sabotages ou des incendies sans avoir la moindre conviction politique.
La comparaison est explicite chez les responsables allemands : on recrute des "agents de bas niveau", déjà criminels, prêts à agir pour des sommes modestes. L'intérêt pour l'État commanditaire est évident : un exécutant sans idéologie est un exécutant dont on peut nier le lien avec soi, et dont la chaîne de commandement peut être rompue à volonté. L'inconvénient est symétrique : ce type de recrue est aussi le maillon le plus fragile, celui qui parle, se fait repérer ou rate sa cible.
Ce recrutement délégué ne date pas d'hier. Dans une déclaration conjointe publiée le 31 juillet 2025, les États-Unis et plus d'une dizaine d'alliés ont accusé l'Iran de tenter de tuer ou de kidnapper des personnes en Occident, précisant que les services iraniens "collaborent de plus en plus avec des organisations criminelles internationales" pour viser journalistes, opposants, citoyens juifs et responsables politiques en Europe et en Amérique du Nord.
Le renseignement qui a mis l'Allemagne en mouvement
L'affaire allemande illustre aussi la chaîne de coopération qui précède les arrestations. Le service fédéral de protection de la Constitution (BfV) avait déjà Ali S. dans le viseur dès son arrivée à Berlin, à la suite d'une information du Mossad. Surveillé, il a affiché un intérêt nettement trop précis pour du tourisme : institutions juives et israéliennes, adresses, façades.
Ce circuit - un renseignement israélien, un suivi allemand, une arrestation au Danemark, une remise en Allemagne - témoigne de l'état de la coordination européenne sur ce sujet. Il dit aussi que la menace a été pistée, non découverte par hasard.
Une campagne européenne, avec ses zones d'ombre
Le procès de Hambourg ne se comprend qu'au milieu des autres affaires européennes. Un comité parlementaire britannique a imputé à l'Iran au moins 15 tentatives de meurtre ou d'enlèvement visant des personnes basées au Royaume-Uni depuis 2022. Les services néerlandais ont accusé Téhéran d'une tentative d'assassinat déjouée en 2024 ; l'un des suspects interpellés était aussi soupçonné d'avoir participé à l'attentat contre Alejo Vidal-Quadras, à Madrid. Aux États-Unis, trois membres d'un gang criminel européen ont été inculpés en 2023 pour un complot attribué à Téhéran visant une journaliste irano-américaine.
Ces chiffres sont des évaluations officielles et parlementaires, pas un décompte judiciaire consolidé. Aucun tableau de bord commun n'existe en Europe.
Plus récemment, l'inculpation de deux Iraniens, Salam Ahmadyan et Rahman Salehi, pour préparation d'un acte terroriste visant la communauté juive de Manchester a été relayée le 2 octobre 2026 par plusieurs comptes d'information sur X (Iran International, C14 News, Khaama Press, Jason Brodsky), qui reprennent une annonce imputée aux services britanniques de lutte antiterroriste. La nouvelle a ensuite été reprise par la presse francophone, dont Le Figaro et La Libre. Ces comptes indiquent que les deux hommes ont été arrêtés le 20 septembre, la veille de Kippour. Aucune déclaration officielle de police ou de justice britannique n'a été retrouvée dans les sources disponibles : contrairement au dossier de Hambourg, cette affaire n'est pas encore documentée par des pièces de procédure accessibles.
De l'autre côté, Téhéran tient un récit inverse : par la voix de son ministère du Renseignement, il affirme avoir déjoué des opérations du Mossad sur son propre territoire.

Ce que les preuves ne disent pas encore
Un procès sert précisément à trancher ce que le renseignement ne fait qu'affirmer. Plusieurs points restent ouverts.
Il n'est pas établi si une récompense a été proposée à Tawab M. ou s'il est venu de son propre chef, ni s'il a effectivement été payé. Une troisième personne est mentionnée dans l'acte d'accusation - celle pour qui l'arme devait être procurée - mais elle n'est pas nommée dans les comptes rendus disponibles.
Reste la question de la preuve d'ensemble : la photographie de lieux, le lien avec un officier des forces Quds, la fourniture d'une arme - suffisent-ils à démontrer un projet d'attentat commandé par un État, ou seulement une surveillance suivie d'une mise à disposition de moyens ? Les procureurs estiment pouvoir le démontrer. Les accusés, eux, ont gardé le silence.
Deux questions de forme
De qui parle-t-on exactement ? La formulation "deux hommes d'origine afghane" circule largement dans la presse : elle décrit une origine commune, pas une nationalité commune. Le parquet fédéral décrit Tawab M. comme de nationalité afghane ; la presse allemande présente Ali S. comme un Danois d'origine afghane, et un média israélien parle d'un ressortissant danois et d'un ressortissant afghane. Les deux vivaient à Aarhus. Rien, dans les éléments disponibles, ne permet d'affirmer que l'un et l'autre détiennent la même nationalité.
Quand le procès s'est-il ouvert ? Les sources divergent. WELT a annoncé l'ouverture des débats le 17 juin 2026 ; le Times of Israel a rendu compte du début du procès le 26 juin. Sans pièce de calendrier officielle accessible, il faut retenir une ouverture mi-juin, sans date unique établie.
Pourquoi ce procès compte
Il serait tentant de lire ces affaires comme une succession de crises ponctuelles. La récurrence du même schéma - un commanditaire étatique, un intermédiaire, un exécutant local sans engagement idéologique - suggère plutôt une logique de délégation : faire exécuter la violence par des prestataires de passage, en Europe, avec un démenti toujours possible.
Le vrai test n'est pas la détection : le Mossad, le BfV, les services britanniques et néerlandais savent trouver ces cellules. C'est la dissuasion. Si l'exécutant coûte peu, s'il est jetable et remplaçable, alors l'arrestation ne règle rien tant que la chaîne de recrutement reste intacte.
C'est ce que le tribunal de Hambourg va mesurer, à sa manière : en exigeant des preuves là où les services ont produit des certitudes.