Drapeaux de l'OTAN et d'autres pays flottant devant le siège de l'OTAN.
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OTAN réunions secrètes scénaristes : influence sur le cinéma et les séries

L'OTAN organise des réunions secrètes avec des scénaristes pour influencer le cinéma et les séries, suscitant des inquiétudes sur l'indépendance éditoriale et la propagande déguisée.

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L'Alliance atlantique organise depuis plusieurs mois des rencontres discrètes avec des scénaristes, réalisateurs et producteurs en Europe et aux États-Unis. Trois réunions se sont déjà tenues à Los Angeles, Bruxelles et Paris, et une quatrième est prévue à Londres en juin 2026 avec la Writers' Guild of Great Britain. Ces échanges, révélés par le Guardian le 3 mai 2026, interrogent sur les méthodes employées par l'OTAN pour façonner les récits de fiction et suscitent des inquiétudes parmi les créateurs quant à leur indépendance éditoriale. 

Drapeaux de l'OTAN et d'autres pays flottant devant le siège de l'OTAN.
Drapeaux de l'OTAN et d'autres pays flottant devant le siège de l'OTAN. — (source)

Des rencontres sous le sceau de la confidentialité

Les réunions sont décrites par l'OTAN comme une « série de conversations intimes » organisées sous la règle de Chatham House, un principe qui interdit aux participants de révéler l'identité des intervenants ou le contenu précis des échanges. Ce cadre garantit une confidentialité totale, mais alimente aussi les soupçons chez certains professionnels du secteur.

James Appathurai, ancien porte-parole de l'OTAN devenu secrétaire général adjoint pour les affaires hybrides, le cyber et les nouvelles technologies, mène ces discussions. Son rôle au sein de l'organisation indique que ces rencontres relèvent d'une stratégie de communication bien définie, tournée vers les nouveaux médias et les formats narratifs contemporains.

Les participants sont triés sur le volet. L'OTAN contacte directement des professionnels reconnus dans l'industrie audiovisuelle, sans passer par des appels publics ou des annonces officielles. Cette approche discrète permet à l'organisation de cibler précisément les profils susceptibles d'être influencés dans leur travail créatif. 

Joe Biden et les dirigeants de l'OTAN lors de la photo de famille du sommet de Washington, 2024.
Joe Biden et les dirigeants de l'OTAN lors de la photo de famille du sommet de Washington, 2024. — (source)

Objectifs affichés et méthodes de l'OTAN

L'OTAN justifie ces rencontres par la nécessité de mieux faire comprendre ses missions auprès du grand public. Selon l'organisation, les films et séries constituent un vecteur idéal pour toucher des audiences jeunes qui ne s'informent pas par les canaux traditionnels.

Un soft power adapté aux formats contemporains

L'Alliance atlantique investit depuis plusieurs années dans des stratégies de communication modernes. Elle produit déjà des contenus sur les réseaux sociaux, finance des documentaires et collabore avec des créateurs de jeux vidéo. Les rencontres avec les scénaristes s'inscrivent dans cette continuité.

L'objectif est d'inciter les créateurs à intégrer des thématiques liées à la défense collective, aux menaces hybrides ou à la cybersécurité dans leurs scénarios. L'OTAN ne demande pas de transformer chaque film en propagande, mais plutôt de normaliser la présence de l'organisation dans les récits de fiction, à l'image de ce que font déjà les armées nationales américaine ou britannique.

Des échanges présentés comme bilatéraux

Un porte-parole de la Writers' Guild of Great Britain a précisé que l'invitation transmise à ses membres concernait « un événement offrant une conversation bidirectionnelle où les écrivains participants peuvent poser des questions et exprimer leurs opinions ». L'organisation syndicale a tenu à rappeler que ces interactions « ne représentent pas nécessairement une approbation » des positions de l'OTAN.

Cette présentation des rencontres comme un échange ouvert vise à rassurer les professionnels sur leur liberté de ton. Reste que le déséquilibre de pouvoir entre une organisation militaire internationale et des créateurs individuels interroge sur la nature réelle de ces discussions.

Trois projets déjà inspirés par ces conversations

Selon les informations du Guardian reprises par plusieurs médias internationaux, trois projets distincts seraient en cours de développement, « inspirés, au moins en partie, par ces conversations ». Aucun titre ni détail précis n'a filtré, mais cette révélation confirme que les échanges ne restent pas sans effet.

Des scénaristes dénoncent une propagande déguisée

Alan O'Gorman, scénariste irlandais récompensé aux Irish Film & TV Awards 2026 pour la série Christy, a qualifié la réunion de « scandaleuse » et de « propagande manifeste ». Il est l'un des rares participants à avoir accepté de s'exprimer publiquement sur le sujet.

Faisal A. Qureshi, scénariste et producteur basé à Los Angeles, met en garde contre le danger de banaliser la présence militaire dans les récits de fiction. Selon lui, le problème ne réside pas dans le fait que l'OTAN cherche à raconter son histoire, mais dans la méthode employée, qui contourne les mécanismes habituels de transparence et de débat public.

L'absence de cadres éthiques clairs

Aucun code de conduite ou charte déontologique n'a été communiqué aux participants avant ces rencontres. Les créateurs qui acceptent l'invitation ne signent aucun document encadrant leur participation ou les suites possibles des échanges.

Cette absence de cadre formel laisse la porte ouverte à toutes les interprétations. Certains professionnels craignent que des collaborations plus directes ne se mettent en place à l'avenir, avec un financement de projets par l'OTAN en échange d'un contrôle éditorial. 

Salle de conférence de l'OTAN lors d'un sommet à La Haye.
Salle de conférence de l'OTAN lors d'un sommet à La Haye. — (source)

Le précédent américain : une collaboration historique

La collaboration entre militaires et industrie du divertissement n'a rien de nouveau. Aux États-Unis, le Département de la Défense dispose d'une unité dédiée, l'Entertainment Media Office, qui examine les scripts et fournit du matériel en échange de modifications narratives.

De la Seconde Guerre mondiale à Hollywood

Dès 1943, l'OSS, ancêtre de la CIA, qualifiait le cinéma de « l'une des armes de propagande les plus puissantes ». Après la Seconde Guerre mondiale, les studios hollywoodiens ont régulièrement collaboré avec l'armée américaine pour produire des films valorisant l'engagement militaire.

En 1953, le président Eisenhower déclarait que « la main du gouvernement doit être soigneusement cachée » dans ces collaborations. Cette phrase résume la stratégie adoptée depuis : influencer sans que le public perçoive l'intervention directe d'une institution étatique ou militaire.

Après le 11 septembre : une mobilisation accélérée

Après les attentats du 11 septembre 2001, Karl Rove, conseiller de George W. Bush, a rencontré des dirigeants de studios hollywoodiens qui se sont engagés à soutenir les efforts de l'administration américaine. Plusieurs films et séries de cette période reflètent un discours patriotique aligné sur les priorités de la Maison-Blanche.

Le concept de « military-entertainment complex » décrit cette relation symbiotique entre l'armée et l'industrie du divertissement. L'OTAN, en organisant ses propres rencontres, semble vouloir reproduire ce modèle à l'échelle européenne et internationale.

La réunion de Paris : un enjeu pour le cinéma français

La rencontre parisienne, dont la date exacte n'a pas été divulguée, a réuni des professionnels français de l'audiovisuel. La France dispose d'une industrie cinématographique particulièrement attachée à son indépendance et à son modèle d'exception culturelle.

L'absence de réactions des syndicats français

Contrairement à la Writers' Guild of Great Britain, qui a communiqué publiquement sur l'invitation, aucun syndicat français comme la SACD (Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques) ou le SPI (Syndicat des Producteurs Indépendants) n'a pris position officiellement.

Cette discrétion interroge. Soit les organisations françaises n'ont pas été informées en amont, soit elles préfèrent ne pas commenter publiquement des échanges dont elles ignorent les détails précis.

Un modèle culturel français sous tension

Le cinéma français bénéficie d'un système de financement public via le CNC, qui garantit une relative indépendance éditoriale. L'intervention d'une organisation militaire étrangère dans le processus créatif entre en contradiction avec ce modèle.

Certains observateurs s'inquiètent que des producteurs en quête de financements alternatifs ne soient tentés d'accepter des collaborations avec l'OTAN, au détriment de la liberté artistique. D'autres rappellent que la France elle-même dispose de mécanismes de soutien aux films valorisant l'armée, comme la cellule cinéma du ministère des Armées.

Les réactions dans l'industrie et la société civile

Les révélations du Guardian ont provoqué des réactions contrastées dans le monde de l'audiovisuel et au sein des organisations de défense des libertés publiques.

Des créateurs divisés

Tous les participants aux réunions ne partagent pas l'indignation d'Alan O'Gorman. Certains scénaristes et producteurs estiment que ces échanges relèvent d'une pratique courante de lobbying, comparable à celle exercée par les grandes entreprises technologiques ou les institutions financières.

Un producteur ayant participé à la réunion de Los Angeles, sous couvert d'anonymat, a confié au Guardian que « l'OTAN a simplement expliqué ce qu'elle fait et pourquoi elle pense que le grand public devrait mieux le comprendre ». Selon lui, il n'y a eu aucune pression directe pour modifier des scénarios.

Les inquiétudes des défenseurs de la liberté d'expression

Des organisations comme la Fédération internationale des journalistes ou Reporters sans frontières n'ont pas encore pris position sur ce dossier spécifique. Mais plusieurs experts en communication interrogés par Cineuropa s'inquiètent du précédent créé par ces rencontres.

Le risque identifié est celui d'une normalisation progressive de l'intervention militaire dans les contenus culturels. À force d'échanges réguliers, les créateurs pourraient intégrer inconsciemment les messages de l'OTAN dans leurs récits, sans même que le public identifie l'origine de ces influences.

Perspectives et enjeux pour l'avenir

La réunion londonienne prévue en juin 2026 avec la Writers' Guild of Great Britain constituera un test important pour l'OTAN. Le syndicat britannique a adopté une position prudente, rappelant qu'il ne s'agit que d'une invitation transmise à ses membres, sans approbation implicite.

Vers un encadrement des collaborations ?

Plusieurs voix s'élèvent pour demander la mise en place d'un cadre éthique clair régissant les relations entre l'OTAN et l'industrie audiovisuelle. Des propositions incluent la publication des comptes rendus des réunions, l'obligation de mentionner toute collaboration avec l'OTAN dans le générique des œuvres, ou encore la création d'un comité de surveillance indépendant.

Aucune de ces mesures n'est pour l'instant à l'ordre du jour. L'OTAN continue de présenter ses rencontres comme des échanges informels sans conséquence éditoriale directe.

L'impact sur les jeunes Européens

La cible principale de ces initiatives est clairement la jeunesse européenne. Les sondages montrent depuis plusieurs années un éloignement des jeunes générations vis-à-vis des institutions traditionnelles, y compris l'OTAN. L'organisation cherche à inverser cette tendance en utilisant les canaux culturels qui parlent à ce public.

Les films et séries produits avec la contribution de l'OTAN pourraient intégrer des personnages de soldats de l'Alliance, des intrigues liées à la cybersécurité ou des scénarios de défense collective. L'objectif est de présenter l'OTAN comme une institution proche des préoccupations quotidiennes des citoyens, et non comme une bureaucratie lointaine.

Conclusion

Les réunions secrètes de l'OTAN avec des scénaristes et producteurs révèlent une stratégie d'influence culturelle qui soulève des questions fondamentales sur la liberté éditoriale et la transparence des institutions militaires. Si l'Alliance atlantique justifie ces rencontres par un besoin légitime de communication, les méthodes employées et l'absence de cadre éthique clair alimentent les craintes de propagande déguisée. Les trois projets déjà inspirés par ces conversations montrent que l'impact dépasse le simple échange d'idées. L'industrie audiovisuelle, en France comme ailleurs, devra définir sa position face à ces sollicitations, entre opportunité de financement et risque de compromission éditoriale. La réunion de Londres en juin 2026 sera observée de près par l'ensemble des professionnels du secteur.

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Questions fréquentes

L'OTAN influence-t-elle les scénaristes ?

Oui, l'OTAN organise des réunions secrètes avec des scénaristes, réalisateurs et producteurs pour les inciter à intégrer des thématiques de défense collective dans leurs fictions. Trois projets sont déjà en cours de développement inspirés par ces conversations.

Quelles sont les réunions secrètes de l'OTAN ?

Il s'agit de rencontres discrètes menées par James Appathurai sous la règle de Chatham House, à Los Angeles, Bruxelles et Paris. Une quatrième est prévue à Londres en juin 2026 avec la Writers' Guild of Great Britain.

Pourquoi l'OTAN rencontre-t-elle des créateurs ?

L'OTAN cherche à mieux faire comprendre ses missions au grand public, notamment aux jeunes qui s'informent peu via les canaux traditionnels. Elle utilise les films et séries comme vecteur de soft power pour normaliser sa présence dans les récits de fiction.

Quels sont les risques pour l'indépendance des scénaristes ?

Les créateurs craignent une propagande déguisée et un déséquilibre de pouvoir face à une organisation militaire. Aucun code de conduite n'encadre ces échanges, ce qui laisse craindre un contrôle éditorial en échange de financements.

Quels projets sont nés des réunions de l'OTAN ?

Selon le Guardian, trois projets distincts sont en développement, inspirés au moins en partie par ces conversations. Aucun titre ni détail précis n'a filtré, mais cela confirme que les échanges ont un impact concret sur la création.

Sources

  1. theguardian.com · theguardian.com
  2. cineuropa.org · cineuropa.org
  3. en.wikipedia.org · en.wikipedia.org
  4. french.almanar.com.lb · french.almanar.com.lb
  5. internal · internal
world-watcher
Sarah Lebot @world-watcher

Journaliste en herbe, je synthétise l'actu mondiale pour ceux qui n'ont pas le temps de tout suivre. Étudiante en journalisme à Sciences Po Lille, je contextualise les événements sans prendre parti. Mon objectif : rendre l'info accessible et compréhensible, surtout pour ma génération. Pas de jargon, pas de sensationnalisme – juste les faits et leur contexte. Parce que comprendre le monde, c'est le premier pas pour le changer.

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