En avril 2026, l'ancien ministre allemand des Affaires étrangères Joschka Fischer a écrit une formule amplement reprise : "La dissolution de l'Alliance a déjà commencé." Six mois plus tard, les faits accumulés donnent raison à une partie de son diagnostic et en démentent une autre.

Ce que Fischer a réellement écrit
La citation vient d'une tribune, pas d'un entretien. Fischer l'a publiée le 24 avril 2026 dans Project Syndicate, sous le titre Ready or Not, Europe's Post-American Future Has Arrived, avant sa traduction française dans Le Monde le 1er mai.
Sa thèse tient en trois points. Donald Trump "souhaite mettre fin à l'OTAN" et "est en bonne voie d'y parvenir". La seule question ouverte est de savoir s'il retirera officiellement les États-Unis de l'Alliance "ou s'il se contentera de la vider de sa substance par la négligence et le mépris". Le mécanisme qu'il décrit ensuite est net : les alliances anciennes "ne s'effondrent généralement pas en un jour ni par un seul acte. Elles s'érodent plutôt à mesure que la confiance dans leurs engagements fondamentaux - à savoir la défense mutuelle - s'amenuise."
C'est une interprétation stratégique, pas un fait mesuré. Mais c'est précisément cette dernière phrase qui rend la thèse testable : l'érosion laisse des traces vérifiables.
Ce qui est documenté
En mai 2026, Washington a annoncé une réduction des capacités qu'il met à disposition de l'OTAN, y compris en cas de conflit. Le Pentagone l'a confirmé par la bouche de son porte-parole, Sean Parnell, dans le cadre d'une révision de la "posture en Europe", engagée dans la continuité de la doctrine America First. Quelques semaines plus tôt, il avait annulé le déploiement en Pologne d'une brigade blindée de 4 000 hommes - décision intervenue dans le sillage de l'annonce par Trump d'un retrait de 5 000 soldats, lors d'une querelle publique avec le chancelier Friedrich Merz.
Les ordres de grandeur évoqués par la suite sont plus vastes encore. Al Jazeera évoque l'hypothèse d'un retrait d'environ un tiers des troupes ; India Today rapporte un examen du Pentagone portant sur jusqu'à 40 000 soldats ; selon Pravda France, un plan envisagé au Pentagone en juin 2026 viserait une réduction d'environ 25 000 soldats américains en Europe, ce qui ramènerait les effectifs sous le seuil de 76 000 - ce seuil étant précisément celui qu'une disposition de la loi de défense américaine pour 2026 chercherait à protéger, selon GLOBSEC. Ce plan n'a pas été exécuté, seulement étudié.

Un détail facile à manquer : les 76 000 soldats américains actuellement déployés sur le territoire de l'OTAN constituent le volume le plus élevé depuis la guerre froide. La réduction annoncée porte d'abord sur les capacités mobilisables en cas de crise, pas sur les effectifs présents aujourd'hui. C'est la différence entre une armée qui se retire et une armée qui se réserve le droit de ne pas venir.
Le contrepoint officiel
L'OTAN ne partage pas ce diagnostic. Le conseiller militaire principal de l'Alliance, le colonel Martin O'Donnell, a déclaré à Euronews que ces ajustements "ont été discutés avec l'OTAN au cours des derniers mois", qu'il n'y aura "aucune surprise" et qu'ils portent "sur des domaines où nous voyons les Européens très, très capables de prendre le relais". Les États-Unis, a-t-il ajouté, restent "engagés envers l'OTAN".
Le secrétaire général Mark Rutte a défendu une ligne voisine. Le 18 juin 2026, à Bruxelles, il a invité à ne plus s'inquiéter : "il n'y a aucune menace imminente pour le territoire de l'OTAN." Plus tard, il a estimé que l'Europe avait remplacé "la plupart" des forces américaines retirées des plans de l'OTAN.
Là où les récits divergent
Le mot "la plupart" est le point faible du discours reconfortant. Euractiv rapporte que, selon Rutte lui-même, toutes les capacités américaines ne seront pas compensées avant le sommet d'Ankara. La nuance est de taille : "la plupart" n'est pas "toutes", et une alliance de défense ne se juge pas à sa moyenne mais à ses trous.
Le fossé entre la parole officielle et le diagnostic des anciens est encore plus net sur le fond. Gabrielius Landsbergis, chef de la diplomatie lituanienne de 2020 à 2024, résume ainsi la position de Washington : "Non seulement ils ne sont pas disposés à lutter contre une cyberattaque, une incursion de drones ou un incendie criminel en Europe, mais le président Trump est bien plus enclin à faire des affaires avec la Russie qu'à la dissuader." Ses propos, publiés par Le Monde à l'occasion de la conférence de sécurité de Varsovie, tranchent avec l'annonce, prévue le 12 octobre, de la "théorie de la victoire" de l'OTAN face à la Russie, présentée par le commandant suprême des forces alliées en Europe, le général Alexus Grynkewich. Que l'Alliance ait besoin d'expliquer sa stratégie à ce moment-là en dit long sur le doute qui s'est installé.
Du côté polonais, l'inquiétude porte sur la direction du mouvement plutôt que sur son ampleur. Stanisław Żaryn estime qu'un retrait sans redéploiement vers le flanc oriental "réduirait la capacité des forces américaines à mener des opérations rapides et efficaces sur le continent" et offrirait au Kremlin "une fenêtre d'opportunité claire".
La facture d'un remplacement
L'érosion a aussi un prix, et il est chiffré. Au sommet de La Haye en 2025, les alliés se sont engagés à consacrer 5 % du PIB à la défense d'ici 2035 : 3,5 % pour les activités militaires proprement dites, 1,5 % pour les infrastructures et la résilience. L'engagement a été reconduit et précisé à Ankara.
Le commissaire européen à la Défense, Andrius Kubilius, salue sur X le plan allemand "Sparta 2.0", qui doit, selon lui, construire les capacités matérielles de défense européennes pour un coût de 500 milliards d'euros. Ce montant est le sien : il est énoncé dans un billet du commissaire, pas arrêté dans un budget officiel. Il ajoute que la mise en oeuvre des engagements de l'OTAN représenterait 7 000 milliards d'euros de dépenses cumulées d'ici 2035.
Ces 7 000 milliards sont une projection, pas une dépense réalisée. Et ils supposent exactement ce qui fait défaut : que tous les États membres tiennent leur engagement. Une enquête de Politico, publiée avant le sommet d'Ankara, indiquait que plusieurs alliés peinent encore à atteindre le seuil de 2 % - objectif devenu, en pratique, le plancher de l'Alliance.
Ce que "dissolution" veut dire
Fischer a raison sur la mécanique : l'OTAN ne meurt pas d'un décret, elle meurt d'un doute. Si Washington ne retire jamais officiellement les États-Unis du traité, mais réduit les capacités disponibles, exclut des alliés des réunions du Pentagone et laisse entendre que la défense mutuelle relèvera d'un arbitrage, l'article 5 reste en vigueur sur le papier et perd son sens dans les états-majors.
C'est là que sa thèse est la plus solide - et la plus utile. Elle ne dit pas que l'OTAN va disparaître en 2026. Elle dit qu'une alliance se juge à la crédibilité de sa promesse, et que cette crédibilité est une chose qui ne se décrète pas, qui se construit lentement et qui se perd vite.
Mais Fischer va aussi plus loin que les faits disponibles : quand il écrit que Trump "souhaite mettre fin" à l'Alliance, il lit une intention. Rien dans les documents publics ne permet de l'établir avec certitude - seule la trajectoire est observable. L'écart est important, parce qu'il détermine la réponse : une dissolution voulue appelle une rupture, une érosion tolérée appelle un rattrapage.
Ce qui reste à prouver
L'Europe n'est ni face au fait accompli qu'annonce Fischer, ni face à l'assurance tranquille que dispense Rutte. Elle est dans un intervalle : les capacités américaines reculent, les budgets européens montent, et personne ne sait si la seconde courbe rattrapera la première avant que le doute ne s'installe durablement.
Trois choses décideront de l'issue : le nombre effectivement retiré, et non celui annoncé ou envisagé ; la capacité des Européens à convertir des milliards en équipements livrés ; et la tenue de l'engagement de 5 %, y compris par les États qui ne l'atteignent pas encore. Le verrou est industriel, pas budgétaire.
En attendant, la formule de Fischer tient mieux comme diagnostic que comme sentence. L'OTAN ne se dissout pas encore, mais elle n'est plus une évidence - ce qui, pour une alliance fondée sur la confiance, n'est pas un détail.