Ce week-end, la 11e conférence d'examen du Traité de non-prolifération nucléaire (TNP) s'est achevée sur un échec retentissant à New York. Après quatre semaines de négociations et quatre versions d'un projet de déclaration finale, le président de la conférence, le diplomate vietnamien Do Hung Viet, a jeté l'éponge. Aucun accord n'a été adopté. C'est la troisième fois consécutive que ces réunions quinquennales échouent. Dans un monde marqué par la guerre en Ukraine, les tensions au Moyen-Orient et la montée des puissances nucléaires, cet échec diplomatique soulève une question simple mais vertigineuse : le monde est-il en train de perdre le contrôle de l'arme atomique ?

Les origines du TNP : un pacte fragile né de la guerre froide
Pour comprendre pourquoi cet échec est grave, il faut revenir à la naissance du traité. Signé en 1968 et entré en vigueur en 1970, le TNP repose sur un grand marchandage. D'un côté, les cinq puissances nucléaires historiques — États-Unis, URSS (aujourd'hui Russie), Royaume-Uni, France et Chine — s'engagent à négocier le désarmement. De l'autre, les pays non dotés de l'arme atomique promettent de ne jamais en acquérir. En échange, ils reçoivent un accès à l'énergie nucléaire civile, sous la supervision de l'Agence internationale de l'énergie atomique.
Ce pacte a fonctionné pendant des décennies. Il a empêché la prolifération que redoutait John F. Kennedy en 1963, quand il prévoyait un monde avec 25 puissances nucléaires. Aujourd'hui, seuls neuf États possèdent l'arme atomique. Mais le traité a été prorogé indéfiniment en 1995, et depuis, les promesses de désarmement des grandes puissances sont restées lettre morte.
Les trois piliers du traité
Le TNP repose sur trois piliers. Le premier, c'est la non-prolifération : les pays sans armes nucléaires ne doivent pas en fabriquer. Le deuxième, c'est le désarmement : les pays qui en ont doivent réduire leurs arsenaux. Le troisième, c'est l'accès pacifique au nucléaire civil. Ces trois piliers sont censés fonctionner ensemble. Mais depuis des années, les tensions entre eux n'ont cessé de croître.
Les pays non nucléaires accusent les grandes puissances de ne pas respecter leurs engagements de désarmement. Les puissances nucléaires, elles, pointent du doigt les programmes suspects de certains États comme l'Iran ou la Corée du Nord. Résultat : la confiance s'est érodée, et les conférences d'examen deviennent des champs de bataille diplomatiques. Comme l'expliquait Benjamin Hautecouverture de la Fondation pour la recherche stratégique dans une analyse du Monde, « même si on essaie d'être positifs, cela risque d'être, comme souvent, une énorme bulle diplomatique. Une sorte de nuage qui flotte au-dessus des réalités stratégiques. Un risque d'implosion existe. »
Les trois points de blocage qui ont fait échouer la conférence
L'échec de cette 11e conférence n'est pas un accident. Il résulte de divergences profondes sur trois sujets majeurs.
La guerre en Ukraine et la centrale de Zaporijjia
Le premier point de blocage concerne l'Ukraine. Les délégations occidentales, menées par les États-Unis et l'Union européenne, voulaient inclure dans le texte final une mention du risque nucléaire autour de la centrale de Zaporijjia, occupée par les forces russes depuis 2022. La Russie s'y est opposée catégoriquement.
Selon l'agence TASS, la délégation russe a estimé que les Occidentaux « ont tout fait pour empêcher une conférence constructive » en imposant « un langage politique inacceptable concernant les affaires ukrainiennes ». Moscou considère que ces sujets n'ont pas leur place dans une conférence consacrée à l'évaluation globale du traité sur cinq ans. Pour les Occidentaux, au contraire, ignorer l'occupation d'une centrale nucléaire par une puissance nucléaire en guerre serait un signal désastreux.
Le projet de résolution de 36 pages a été rejeté vendredi par la Russie à cause de cette seule mention. Les délégations occidentales insistaient pour demander l'envoi d'inspecteurs de l'AIEA dès que possible — ce que la Russie avait accepté en principe. Mais la délégation russe a insisté pour séparer cette question d'actualité d'un document qui devrait concerner une période d'évaluation de cinq ans.

Le programme nucléaire iranien
Deuxième point de discorde : l'Iran. Le pays a été nommé vice-président de la conférence, une décision qui a provoqué la colère des États-Unis. Téhéran est le seul État non doté de l'arme nucléaire à avoir produit et accumulé de l'uranium enrichi à 60 %, un seuil très proche des 90 % nécessaires pour une bombe.
L'Iran a refusé toute mention de « non-respect » de ses obligations dans le texte final. Les grandes puissances, elles, voulaient une condamnation claire. Résultat : les références à l'Iran ont disparu du projet de déclaration au fil des révisions. Comme l'a souligné Richard Gowan de l'International Crisis Group, cité par La Croix, le texte est devenu « de moins en moins ancré dans les réalités des conflits actuels et des risques de prolifération ».
L'expiration du traité New START
Troisième point : l'avenir du contrôle des armements. Le traité New START, qui limitait les arsenaux nucléaires des États-Unis et de la Russie, a expiré le 5 février 2026. Pour la première fois depuis 1969, aucun accord ne régule la course aux armements entre les deux plus grandes puissances nucléaires.
Le projet de déclaration appelait à un nouveau cadre juridique pour remplacer New START. Mais la Russie a refusé, conditionnant toute nouvelle négociation à la participation de la France et du Royaume-Uni. Vladimir Poutine avait proposé en septembre 2025 de continuer à respecter les limites quantitatives de New START, mais sans mécanisme de vérification. Donald Trump a réagi de façon ambiguë, laissant entendre que l'expiration du traité ne le dérangeait pas vraiment. Comme le détaille le Vienna Center for Disarmament and Non-Proliferation, cette expiration marque la fin d'une ère de contrôle des armements qui avait commencé en 1969. Plus aucun texte ne limite la course aux armements nucléaires entre les deux superpuissances.
Qui a bloqué l'accord et pourquoi ?
Accuser un seul camp serait simpliste. Chaque grande puissance a joué un rôle dans cet échec.
La Russie, maître du blocage
Moscou est clairement le pays qui a mis son veto au texte final. La délégation russe a refusé d'approuver un document qui mentionnait l'Ukraine et la centrale de Zaporijjia. Mais au-delà de ce prétexte, la position russe est plus profonde. La Russie place le désarmement nucléaire dans le cadre d'un désarmement général et complet, conditionnant ses propres réductions à la participation de toutes les puissances nucléaires, y compris la France, le Royaume-Uni et la Chine.
Cette position permet à Moscou de bloquer toute avancée tout en se présentant comme un défenseur du multilatéralisme. Dans son discours d'ouverture, le ministre des Affaires étrangères russe avait pourtant affirmé attacher « une importance particulière » à cette conférence, selon le site officiel du MID. Les faits ont parlé autrement. Selon The Jamestown Foundation, la Russie abordait cette conférence en position visiblement plus forte qu'un an auparavant, ce qui lui a permis de dicter ses conditions.
Les États-Unis et leurs contradictions
Washington n'est pas en reste. Les États-Unis possèdent avec la Russie environ 90 % des 12 241 ogives nucléaires recensées dans le monde par l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri) en janvier 2025. Ils modernisent leur arsenal à grands frais. Le budget de la dissuasion nucléaire américaine dépasse les 50 milliards de dollars par an.
Les États-Unis ont fait pression pour que le texte final condamne l'Iran et la Corée du Nord, mais ils ont refusé tout engagement concret sur le désarmement. Comme l'a dénoncé Seth Shelden de la Campagne internationale pour l'abolition des armes nucléaires (ICAN), « une poignée d'États possédant l'arme atomique et certains de leurs alliés sapent le TNP, contrecarrent les efforts de désarmement, augmentent leur arsenal et entraînent la prolifération, orientant le monde vers la catastrophe ».
La Chine, l'expansion silencieuse
La Chine est le troisième acteur clé. Son arsenal nucléaire est en expansion rapide et opaque, selon le dernier rapport du Sipri. Pékin refuse de participer aux négociations sur le contrôle des armements tant que les États-Unis conserveront leur supériorité numérique. Lors de la conférence, la délégation chinoise a soutenu la position russe sur plusieurs points, notamment le refus de mentionner l'Ukraine.
La France, entre engagement et discrétion
La France a adopté une position plus nuancée. Officiellement, Paris soutient une approche progressive et réaliste du désarmement. Sur le site du ministère des Affaires étrangères, la France rappelle avoir réduit son arsenal de moitié entre 1991 et 2008, démantelé la composante sol-sol du Plateau d'Albion en 1998, et arrêté la production de plutonium et d'uranium enrichi.
Mais la France reste une puissance nucléaire qui consacre environ 13 % de son budget militaire à la dissuasion. Lors de la conférence, elle a soutenu les positions occidentales sans se mettre en avant. Emmanuel Macron avait pourtant appelé à sauver le TNP lors de son appel avec le président iranien Pezeshkian en avril. Mais sur le fond, Paris n'a pas fait de propositions concrètes pour sortir de l'impasse. Selon l'Institut de Genève, la France a pris l'engagement de ne pas laisser vaciller l'édifice du traité, mais cet engagement n'a pas suffi à débloquer la situation.
Un monde plus dangereux pour les jeunes d'aujourd'hui ?
Cet échec diplomatique n'est pas un simple incident de parcours. Il s'inscrit dans une tendance lourde.
La fin de l'ère du désarmement
Depuis la fin de la guerre froide, le nombre d'ogives nucléaires dans le monde avait considérablement diminué, passant d'environ 70 000 dans les années 1980 à un peu plus de 12 000 aujourd'hui. Mais cette tendance s'est inversée. Pour la première fois depuis des décennies, le nombre de têtes nucléaires est en hausse, et les essais nucléaires sont de nouveau d'actualité.
Les neuf États dotés de l'arme atomique — Russie, États-Unis, France, Royaume-Uni, Chine, Inde, Pakistan, Israël et Corée du Nord — modernisent tous leurs arsenaux. Les dépenses mondiales pour les armes nucléaires dépassent 82 milliards de dollars par an, selon ICAN. C'est l'équivalent du budget de l'ONU pour vingt ans.
La menace nucléaire tactique
Le risque le plus immédiat concerne les armes nucléaires tactiques, ces bombes de faible puissance conçues pour un usage sur le champ de bataille. La Russie a multiplié les menaces d'utilisation de ces armes depuis le début de la guerre en Ukraine. La Corée du Nord teste des missiles capables de transporter des charges nucléaires tactiques.
Ces armes sont particulièrement dangereuses car leur seuil d'utilisation est plus bas. Un conflit régional pourrait dégénérer en échange nucléaire sans que les grandes puissances aient le temps de négocier. Béatrice Fihn, directrice d'ICAN, citée par Artistes pour la paix, a déclaré : « À une époque où un État signataire du TNP se sert de son poids nucléaire pour faciliter une invasion illégale, et où les États nucléaires ont dépensé plus de 82 milliards de dollars pour mettre à jour et entretenir leur arsenal, quand le risque que l'un d'eux se serve de ses armes nucléaires est plus grand que jamais, l'échec de la conférence à parvenir à un accord est inexcusable. »
Le vide juridique
L'expiration du traité New START laisse un vide juridique immense. Plus aucun texte ne limite la course aux armements entre les États-Unis et la Russie. La transparence et la prévisibilité qui avaient caractérisé les relations nucléaires depuis la guerre froide ont disparu.
Les jeunes d'aujourd'hui grandissent dans un monde où la menace nucléaire est redevenue une réalité quotidienne. Selon des sondages relayés par ICAN, une majorité des millennials et de la génération Z soutiennent l'interdiction des armes nucléaires. Mais leurs gouvernements continuent de dépenser des milliards pour moderniser des arsenaux qui n'ont jamais été utilisés en guerre depuis 1945.
Que peut-il se passer maintenant ?
L'échec de cette conférence ouvre plusieurs scénarios, aucun rassurant.
Une course aux armements débridée
Le premier scénario est celui d'une nouvelle course aux armements. Sans le TNP pour fixer des règles communes, chaque pays peut être tenté de développer ou de moderniser son arsenal. La Chine pourrait accélérer son expansion. L'Iran pourrait franchir le seuil des 90 % d'enrichissement. La Corée du Nord, déjà retirée du traité depuis 2003, pourrait intensifier ses essais.
Les conséquences seraient désastreuses. Plus il y a d'armes nucléaires, plus le risque d'accident ou d'utilisation non autorisée augmente. Et plus les tensions géopolitiques sont fortes, plus la tentation est grande d'utiliser la menace nucléaire comme outil de pression.
Le contournement du TNP par le traité d'interdiction
Le deuxième scénario est celui du contournement. En 2021, le Traité sur l'interdiction des armes nucléaires (TIAN) est entré en vigueur, porté par une majorité de pays non nucléaires et la société civile. Ce traité interdit totalement les armes nucléaires, mais aucune puissance nucléaire ne l'a signé.
Lors de la première réunion des États parties au TIAN en juin 2025, les pays signataires ont adopté un plan d'action en 50 points pour faire avancer le désarmement. Comme l'a souligné ICAN sur son site, « les États parties au TIAN ont fait en trois jours ce que le TNP n'a pas réussi à faire en un mois : adopter un plan crédible pour faire avancer le désarmement, aider les victimes des essais et de l'utilisation d'armes nucléaires, et condamner toutes les menaces d'utilisation d'armes nucléaires. »
Ce double régime — TNP affaibli d'un côté, TIAN émergent de l'autre — pourrait créer une situation confuse où les règles du jeu nucléaire deviennent floues.
La voie diplomatique : un espoir fragile
Le troisième scénario est celui d'une reprise des négociations, mais dans un cadre différent. La France a appelé à ne pas laisser vaciller l'édifice du traité. L'Union européenne, dans une déclaration officielle, a condamné la Russie et appelé à un nouveau cadre juridique pour remplacer New START, tout en dénonçant l'expansion rapide et opaque de l'arsenal nucléaire chinois. Mais les conditions politiques sont défavorables.
Pour que les négociations reprennent, il faudrait un minimum de confiance entre les grandes puissances. Or la guerre en Ukraine, les tensions en Asie et la crise au Moyen-Orient rendent cette confiance impossible à court terme. Comme l'a résumé le président de la conférence, Do Hung Viet : « Si nous ne pouvons pas nous mettre d'accord sur le chemin à prendre, nous n'atteindrons jamais notre destination. »
Conclusion
L'échec de la 11e conférence d'examen du TNP n'est pas une surprise pour les spécialistes. Cela fait des années que le traité montre des signes de fatigue. Mais ce constat n'enlève rien à la gravité de la situation. Pour la troisième fois consécutive, les États membres n'ont pas réussi à s'entendre sur les priorités pour limiter la prolifération nucléaire.
Les jeunes d'aujourd'hui héritent d'un monde où la menace nucléaire est redevenue une réalité quotidienne. Les survivants d'Hiroshima et de Nagasaki, les hibakusha, continuent de témoigner pour rappeler ce que signifie vivre sous la menace de la bombe. Leur message est clair : les armes nucléaires ne sont pas un mal nécessaire, mais un danger existentiel.
Le TNP n'est pas mort. Il reste le seul cadre multilatéral capable de limiter la prolifération. Mais sa crédibilité est gravement entamée. Pour le sauver, il faudra que les grandes puissances acceptent de faire des concessions réelles sur le désarmement. Et que les pays non nucléaires continuent de faire pression pour que les promesses soient tenues. En attendant, le monde retient son souffle.