Fin mai 2026, le Niger a officiellement interdit le mariage homosexuel et adopté une charte qualifiant les pratiques LGBTQ de « contraires aux valeurs et coutumes nigériennes ». Cette décision, prise par la junte au pouvoir depuis juillet 2023, s’inscrit dans une vague régionale de restrictions des droits des personnes LGBTQ+ au Sahel. Le texte, déjà promulgué, suscite des réactions contrastées entre soutien des cercles conservateurs et inquiétude des défenseurs des droits humains.

Ce que contient la nouvelle charte de refondation
L’article 25 et ses implications
Le 26 mars 2025, le général Abdourahamane Tiani a promulgué la « Charte de la refondation » du Niger, un document qui a valeur constitutionnelle pendant la période de transition de 60 mois instaurée après le coup d’État de juillet 2023. L’article 25 de cette charte interdit explicitement les « pratiques lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres, queers, intersexes, asexuelles (LGBTQIA+) ou tout autre comportement contre nature ». Le texte complet est consultable sur le site Droit et politique en Afrique.
Ce texte ne se contente pas d’une déclaration de principe. Il criminalise l’homosexualité dans un pays où, jusqu’à présent, les relations entre personnes de même sexe n’étaient pas interdites par le code pénal. Une différence de taille avec ses voisins : le Niger était l’un des rares pays d’Afrique de l’Ouest où l’homosexualité n’était pas un crime en soi. Les pratiques homosexuelles y étaient légales depuis toujours, aucune loi contre elles n’ayant jamais existé dans l’histoire du pays.
Sanctions prévues et cadre juridique
Les peines exactes pour les personnes reconnues coupables d’actes homosexuels ou de mariage homosexuel n’ont pas encore été précisées dans un décret d’application. Mais le cadre est posé. La charte ayant valeur constitutionnelle, toute loi ordinaire devra s’y conformer. Les personnes LGBTQ+ risquent désormais des poursuites pénales, des amendes et potentiellement de la prison.
Avant cette charte, le Niger présentait une situation juridique paradoxale. Les relations homosexuelles étaient légales, mais l’âge de consentement était fixé à 21 ans pour les relations homosexuelles contre 13 ans pour les relations hétérosexuelles. Les personnes transgenres ne pouvaient pas changer leur mention de genre à l’état civil. Les organisations LGBTQ+ existaient mais ne pouvaient pas se faire enregistrer légalement et devaient opérer dans la clandestinité, comme le rapporte Outright International.
De manière ironique, le Niger avait auparavant adopté des textes protégeant contre les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle. L’article 4 de la loi n° 2015-36 relative à la traite illicite des migrants interdisait toute discrimination basée sur l’orientation sexuelle. L’article 95 de la loi n° 2022-59 sur la protection des données personnelles punissait de trois mois à cinq ans de prison et d’une amende de 5 à 50 millions de francs CFA la collecte et le traitement non autorisés de données révélant l’orientation sexuelle d’une personne. Ces protections sont aujourd’hui vidées de leur substance par la charte.
Pourquoi la junte a pris cette décision maintenant
Une stratégie de légitimation politique
La junte nigérienne, dirigée par le Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), cherche à consolider son pouvoir depuis juillet 2023. Un des moyens employés consiste à se poser en défenseur des « valeurs nigériennes » face à ce qui est présenté comme une décadence occidentale.
Le Premier ministre nommé par la junte a multiplié les déclarations sur la nécessité de protéger les « coutumes et traditions » du pays. En ciblant les droits LGBTQ+, le régime s’attire les faveurs des cercles religieux influents — à la fois musulmans et chrétiens — et d’une population majoritairement conservatrice. Les données de l’enquête Afrobarometer 2021-2023 placent le Niger parmi les pays où l’acceptation sociale de l’homosexualité est la plus faible au monde, avec moins de 2 % de la population estimant que l’homosexualité est socialement acceptable.
Cette décision intervient dans un contexte où la junte a besoin de popularité. Le pays traverse une crise économique sévère, avec une inflation galopante et des pénuries alimentaires. En offrant une victoire symbolique aux conservateurs, le régime détourne l’attention des problèmes concrets et renforce sa base électorale.
Un marqueur de souveraineté face à l’Occident
La charte anti-LGBTQ fonctionne aussi comme un signal politique adressé aux partenaires régionaux et internationaux. Depuis le coup d’État, la junte nigérienne a rompu une partie de ses accords militaires avec la France et s’est rapprochée du Mali et du Burkina Faso, deux pays dirigés par des juntes qui ont elles aussi renforcé leur législation anti-LGBT.
Au Mali, le nouveau code pénal de 2024 punit « tout acte de caractère sexuel contre nature commis avec un individu de même sexe » de sept ans de prison. Au Burkina Faso, un nouveau Code des personnes et de la famille adopté en septembre 2025 criminalise l’homosexualité, comme le détaille Sidaction dans son analyse d'avril 2026. Les trois pays du Sahel central, réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), coordonnent désormais leurs positions sur les questions de société.
En adoptant cette charte, le Niger envoie un message clair : il refuse les pressions occidentales sur les droits humains et entend définir ses propres normes sociales. La Russie, nouveau partenaire privilégié de la junte, ne conditionne pas son aide à des critères de droits LGBTQ+, contrairement à certains pays européens.
Les conséquences concrètes pour les personnes LGBTQ+ au Niger
Une situation déjà difficile avant la loi
Avant même l’adoption de cette charte, la vie des personnes LGBTQ+ au Niger était marquée par la stigmatisation et la discrimination. Les organisations de défense des droits LGBTQ+ existent, mais elles ne peuvent pas se faire enregistrer officiellement et travaillent dans la discrétion. Les personnes homosexuelles ou transgenres subissent régulièrement des violences verbales et physiques, des pressions familiales pour se marier avec une personne de sexe opposé, et des discriminations dans l’accès au logement ou à l’emploi.
La charte de refondation aggrave cette situation en donnant une base légale à la persécution. Les personnes LGBTQ+ risquent désormais des dénonciations, des arrestations arbitraires et des procès. Les familles pourraient utiliser la loi pour contraindre leurs proches à se conformer aux normes hétérosexuelles.
Quelles possibilités de défense ?
Les recours juridiques semblent très limités. La charte ayant valeur constitutionnelle, contester son article 25 nécessiterait une révision de la Constitution ou une décision de la Cour constitutionnelle nigérienne. Mais celle-ci, nommée par la junte, n’a montré aucune velléité d’indépendance depuis le coup d’État.
Des organisations comme Amnesty International et Human Rights Watch ont condamné cette législation. Human Rights Watch a notamment publié en mai 2026 un communiqué dénonçant la charte comme une violation des droits fondamentaux et appelant la junte à revenir sur sa décision. Mais leur influence sur le terrain est faible. Le Niger a quitté plusieurs organisations régionales et ignore les critiques occidentales. Les personnes LGBTQ+ nigériennes n’ont guère d’autre choix que la discrétion ou l’exil, vers le Bénin ou le Togo par exemple, où la situation est moins répressive.
Une tendance régionale inquiétante

La vague anti-LGBT au Sahel
Le Niger n’est pas un cas isolé. Les trois pays de l’Alliance des États du Sahel ont durci leur législation de manière coordonnée. Le Burkina Faso a adopté un nouveau Code des personnes et de la famille en septembre 2025 criminalisant l’homosexualité. Le Mali a puni les actes homosexuels de sept ans de prison dans son code pénal de 2024. Sidaction confirme ces évolutions dans son analyse d'avril 2026.
Cette convergence n’est pas le fruit du hasard. Les juntes au pouvoir dans ces trois pays partagent une idéologie conservatrice, un rejet des valeurs occidentales et une alliance stratégique avec la Russie. Les questions de société deviennent un terrain d’affirmation de la souveraineté nationale et de rupture avec l’héritage colonial français.
Les conséquences sanitaires de ces lois
Les organisations de santé tirent la sonnette d’alarme. Criminaliser l’homosexualité pousse les personnes LGBTQ+ à se cacher et à éviter les services de santé. Dans des pays où le VIH/sida reste un problème majeur, cette situation est catastrophique. Les campagnes de prévention deviennent quasi impossibles quand les populations cibles risquent la prison en se présentant dans un centre de dépistage.
Les associations de lutte contre le sida, comme Sidaction, dénoncent ces lois qui mettent en danger la santé de tous. Sans accès aux soins, sans information, sans possibilité de parler ouvertement de sa sexualité, les personnes LGBTQ+ et leurs partenaires sont plus exposés aux infections sexuellement transmissibles.
La société civile nigérienne face au défi
Des organisations locales sous pression
Au Niger, les rares organisations qui défendent les droits LGBTQ+ opèrent dans une semi-clandestinité. Leurs membres reçoivent des menaces régulières. Certains ont déjà été arrêtés pour « trouble à l’ordre public » avant même l’adoption de la charte. Avec la nouvelle législation, leurs activités deviennent passibles de poursuites pénales.
Ces groupes ne peuvent pas compter sur un soutien large dans la société nigérienne. Le débat public sur l’homosexualité est quasi inexistant, et les rares voix qui s’élèvent pour défendre les droits LGBTQ+ sont immédiatement accusées de promouvoir des « valeurs étrangères ». Le sujet reste tabou dans les médias nationaux, contrôlés par la junte.
Le rôle de la diaspora
La diaspora nigérienne, notamment en France et aux États-Unis, tente de faire pression sur les autorités. Des collectifs se sont formés pour alerter l’opinion internationale et soutenir les personnes LGBTQ+ restées au Niger. Mais leur influence sur le régime de Niamey est limitée. La junte considère ces critiques comme une ingérence occidentale et les utilise pour renforcer son discours souverainiste.
Certains Nigériens LGBTQ+ ont choisi l’exil. Mais les possibilités d’asile pour motif d’orientation sexuelle se réduisent en Europe. Les demandeurs doivent prouver leur orientation sexuelle devant des autorités souvent sceptiques, un processus humiliant et incertain.
Comparaisons internationales
Un mouvement global de restriction
Le Niger s’inscrit dans un mouvement plus large de recul des droits LGBTQ+ dans plusieurs régions du monde. En Afrique, une trentaine de pays criminalisent encore l’homosexualité. Mais la tendance récente est préoccupante : après des années de progrès dans les années 2000 et 2010, on observe un retour en force des législations répressives, porté par des discours religieux et nationalistes.
Le Nigeria voisin a montré la voie dès 2014 avec une loi punissant le mariage homosexuel de 14 ans de prison et toute relation homosexuelle publique de 10 ans, comme l’a rapporté Le Monde à l’époque. L’Ouganda a suivi en 2023 avec une législation encore plus sévère, incluant la peine de mort dans certains cas. Ces exemples inspirent directement les législateurs nigériens.
Et en France ?
Pendant ce temps, d’autres pays continuent d’avancer sur la reconnaissance des droits LGBTQ+. La France a légalisé le mariage homosexuel en 2013, et le débat public s’est depuis déplacé vers d’autres questions comme l’homoparentalité ou les droits des personnes transgenres. Mais cette évolution n’est pas universellement partagée, même en Europe, où la Pologne ou la Hongrie restreignent les droits LGBTQ+.
Le contraste entre ces trajectoires illustre la diversité des approches politiques et culturelles. Pour comprendre les enjeux du débat français, on peut consulter l'analyse des arguments pour et contre la légalisation du mariage homosexuel.
Conclusion
L’interdiction du mariage homosexuel et l’adoption de la charte anti-LGBTQ par le Niger marquent une étape importante dans la dégradation des droits humains au Sahel. Cette décision, prise par la junte au pouvoir, répond à une logique politique : affirmer la souveraineté nationale, séduire les électorats conservateurs et resserrer les liens avec les alliés régionaux, le Mali et le Burkina Faso.
Pour les personnes LGBTQ+ nigériennes, les conséquences sont immédiates et dramatiques. Déjà confrontées à une société profondément hostile, elles perdent aujourd’hui toute protection juridique et risquent la prison pour ce qu’elles sont. Les organisations de défense des droits, locales et internationales, peinent à faire entendre leur voix face à un régime qui refuse toute critique extérieure.
Cette loi s’inscrit dans une tendance régionale lourde, où les questions de société deviennent des marqueurs identitaires et des instruments de légitimation politique. Le Niger, comme ses voisins, semble engagé dans une voie répressive dont les conséquences sanitaires et sociales pourraient se révéler désastreuses à long terme.