Khadga Prasad Sharma Oli, ancien Premier ministre népalais, portant son traditionnel topi noir.
Monde

Népal : Oli interpellé pour les morts de la contestation Gen Z

Arrêté pour le massacre de 77 manifestants, l'ex-Premier ministre Oli chute face à la révolte Gen Z. De TikTok au pouvoir d'un rappeur, retour sur six mois qui ont ébranlé le Népal.

As-tu aimé cet article ?

Samedi 28 mars 2026, le quartier résidentiel de Baluwatar, près de Katmandou, a été le théâtre d'une scène impensable quelques mois plus tôt : l'arrestation d'un ancien Premier ministre chez lui, dans son propre salon. K.P. Sharma Oli, trois fois chef du gouvernement népalais, a été interpellé par les forces de l'ordre au petit matin, dans le cadre d'une enquête sur la répression meurtrière des manifestations de la génération Z en septembre 2025. Comment un homme aussi puissant a-t-il fini accusé de meurtre dans son domicile ? C'est toute l'histoire d'une chute vertigineuse, d'une jeunesse qui a dit « assez » et d'un pays qui a basculé en quelques mois.

Khadga Prasad Sharma Oli, ancien Premier ministre népalais, portant son traditionnel topi noir.
Khadga Prasad Sharma Oli, ancien Premier ministre népalais, portant son traditionnel topi noir. — (source)

L'arrestation de K.P. Sharma Oli : la fin d'un cycle de violence au Népal

L'interpellation de K.P. Sharma Oli n'est pas venue de nulle part. Elle survient exactement vingt-quatre heures après l'investiture de Balendra Shah comme nouveau Premier ministre, signant une transition brutale entre l'ancien monde politique népalais et un ordre nouveau porté par la jeunesse. Ramesh Lekhak, ancien ministre de l'Intérieur d'Oli, a été arrêté simultanément. Les deux hommes font l'objet d'une recommandation de la commission gouvernementale d'enquête, qui prévoit jusqu'à dix ans de prison pour leur rôle présumé dans les ordres de tirer sur des manifestants désarmés. Le nouveau ministre de l'Intérieur, Sudan Gurung, a publié une déclaration sans ambiguïté : « Personne n'est au-dessus de la loi (…) ce n'est que le début de la justice. » L'arrestation d'Oli dans son domicile de Baluwatar, l'un des quartiers les plus huppés de la vallée de Katmandou, marque une rupture absolue avec des décennies d'impunité politique au Népal.

Katmandou, capitale du Népal, où l'ancien Premier ministre K.P. Sharma Oli a été arrêté dans le quartier de Baluwatar

Un ex-Premier ministre arrêté vingt-quatre heures après la passation de pouvoir

La chronologie parle d'elle-même. Le 27 mars, Balendra Shah prête serment devant le président de la République. Le 28 mars, dès les premières heures du jour, la police se présente au domicile d'Oli. Ce n'est pas un hasard calendaire : c'est le premier acte politique fort du nouveau gouvernement, une manière d'envoyer un signal immédiat à l'opinion publique et aux survivants des manifestations. En politique népalaise, où les transitions se faisaient habituellement dans la douceur des arrangements entre anciens rivaux, cette arrestation soudaine rompt avec toutes les coutumes. Le message est clair : le temps des compromis entre élites est terminé, et les événements de septembre 2025 ne seront pas enterrés sous le tapis de l'amnistie.

Jusqu'à dix ans de prison pour « ordres de tirer » sur des manifestants

Les chefs d'accusation retenus contre Oli et Lekhak sont d'une gravité exceptionnelle. La commission gouvernementale mise en place après la chute d'Oli a conclu que des ordres directs avaient été donnés pour utiliser des munitions de guerre contre des civils, une qualification qui peut entraîner jusqu'à dix ans d'emprisonnement sous le droit pénal népalais. Face à ces accusations, Oli a réagi par l'intermédiaire du site d'information Onlinekhabar pour dénoncer une « vengeance » politique, affirmant qu'il n'avait jamais ordonné de tirer sur quiconque. Sa défense, détaillée plus tard dans cet article, repose sur la thèse d'éléments infiltrés ayant provoqué la violence. Mais le poids des preuves accumulées par la commission rend cette ligne de défense particulièrement fragile.

Un bâtiment embrasé avec d'épaisses fumées noires lors des émeutes au Népal.
Un bâtiment embrasé avec d'épaisses fumées noires lors des émeutes au Népal. — (source)

Pourquoi Oli a-t-il coupé 26 réseaux sociaux au Népal ?

Pour comprendre pourquoi des lycéens népalais se sont retrouvés sous les balles, il faut remonter au 4 septembre 2025. Ce jour-là, le gouvernement Oli prend une décision spectaculaire : il interdit vingt-six plateformes de réseaux sociaux d'un seul coup. Facebook, Instagram, WhatsApp, X, YouTube, LinkedIn, Pinterest, Reddit, Signal — tout disparaît des écrans népalais en quelques heures. Le prétexte officiel est la sécurité nationale et la nécessité de lutter contre la désinformation. Mais le véritable déclencheur est ailleurs : c'est la tendance « nepo kids », empruntée au concept américain de « nepo baby » (children of), qui détone depuis des semaines sur les réseaux népalais.

TikTok, la seule plateforme épargnée qui est devenue l'arme de la contestation

Le détail qui change tout : TikTok n'a pas été inclus dans la liste des plateformes bannies. La raison est purement technique — l'application avait accepté de se conformer à l'ordre d'enregistrement imposé par les autorités népalaises, là où les autres avaient refusé. Ce calcul politique va se révéler catastrophique pour Oli. En épargnant TikTok, le gouvernement a laissé ouvert le seul canal capable de contourner la censure. La plateforme, jusqu'alors utilisée principalement pour des contenus de divertissement, se transforme littéralement du jour au lendemain en outil de mobilisation. Des millions de jeunes Népalais s'y retrouvent pour organiser des rassemblements, diffuser des images de la répression et coordonner leurs actions. Le paradoxe est total : l'outil censé étouffer la contestation a offert à celle-ci son canal de diffusion le plus puissant.

Une foule dense de manifestants avec drapeaux et pancartes dans les rues du Népal.
Un homme en gilet orange et topi traditionnel, les mains jointes, entouré d'autres personnes lors d'un rassemblement extérieur. — (source)

Au-delà du hashtag #NepoKids : la colère anticorruption au Népal

Les hashtags #PoliticiansNepoBabyNepal, #NepoKids et #NepoBabies ne sont pas qu'un phénomène de réseaux sociaux. Ils traduisent un ressentiment profond et structurel. Le contraste est saisissant : d'un côté, les fils de ministres et de hauts fonctionnaires affichent sur Instagram des Porsche, des voyages à Dubaï et des modes de vie princiers. De l'autre, le Népal connaît une inflation galopante, un chômage des jeunes qui frôle les 25 % et des services publics en décomposition. La médiane d'âge au Népal est de 25 ans — la majorité de la population n'a connu que cette classe politique. Un manifestant anonyme, interrogé par la BBC, a résumé le sentiment général : « We want our country back — we came to stop corruption. » Au-delà de la levée du blocage des réseaux, les revendications portent sur la démission d'Oli et la création d'un organe indépendant de surveillance de la corruption. La contestation gagne rapidement Damak, Birtamod, Itahari, Biratnagar, Janakpur, Bharatpur et Pokhara, montrant que ce n'est pas un mouvement katmandouais mais une révolte nationale.

8 septembre 2025 : 77 morts quand le Népal a tiré sur ses lycéens

Le 8 septembre 2025 restera comme la journée la plus sanglante qu'ait connue le Népal depuis la fin de sa guerre civile en 2006. Ce matin-là, des milliers de manifestants se rassemblent et marchent vers le Parlement à Katmandou. Beaucoup portent encore leur uniforme scolaire. Vers 11 heures, la police déploie d'abord des canons à eau, puis des grenades lacrymogènes. La situation bascule quand certains manifestants parviennent à franchir le mur d'enceinte du complexe parlementaire. C'est à ce moment que la police tire à balles réelles avec des munitions de calibre militaire. Selon le rapport de Human Rights Watch, la journaliste Sahana Vajracharya, présente sur place, a décrit une « marée » de manifestants avançant vers le Parlement avant que les tirs ne commencent. Le bilan de cette seule journée est terrifiant : 19 morts par balles à Katmandou, dont plusieurs touchés à la tête. Sur l'ensemble des 8 et 9 septembre, le bilan s'établit à au moins 77 morts et plus de 2 400 blessés. Pour des lecteurs français cherchant à comprendre la répression Gen Z au Népal et l'ordre de tirer sur les lycéens, ces chiffres placent le drame népalais au même niveau de gravité que les pires répressions contemporaines.

Des tirs dans la tête : les témoignages qui accablent la hiérarchie policière

La nature même des blessures constitue l'un des éléments les plus accablants du dossier contre Oli. Plusieurs victimes ont été touchées à la tête et au thorax, des zones qui ne correspondent pas à un usage « de maintien de l'ordre » mais à une intention létale. Des sources au sein des forces de sécurité, citées par Human Rights Watch, ont confirmé que des « ordres venus d'en haut » avaient été transmis pour répondre fermement aux manifestants, y compris par l'usage de munitions militaires. Meenakshi Ganguly, directrice adjointe pour l'Asie à Human Rights Watch, a déclaré que les tirs de la police révélaient « un mépris choquant pour la vie de ses propres citoyens et un besoin désespéré de réprimer toute critique ». La chaîne de commandement remonte logiquement jusqu'au ministère de l'Intérieur, alors dirigé par Ramesh Lekhak, et donc jusqu'au chef du gouvernement K.P. Sharma Oli.

Un homme en gilet orange et topi traditionnel, les mains jointes, entouré d'autres personnes lors d'un rassemblement extérieur.
Une foule dense de manifestants avec drapeaux et pancartes dans les rues du Népal. — (source)

77 morts et le silence d'Oli : la stratégie de la dénégation face à l'évidence

Face au tollé international et national, la stratégie d'Oli a consisté à nier toute responsabilité. Il a affirmé n'avoir jamais donné d'ordre de tirer sur les manifestants et a accusé des « éléments infiltrés » d'avoir provoqué la violence, allant jusqu'à suggérer que des opposants politiques auraient instrumentalisé la contestation. Cette défense se heurte pourtant à plusieurs obstacles majeurs. D'abord, le nombre de victimes — 77 morts en deux jours — rend invraisemblable la thèse d'un débordement localisé et non maîtrisé. Ensuite, la commission d'enquête mise en place après sa démission a rassemblé des témoignages convergents pointant vers une chaîne de commandement claire. Enfin, le fait que des munitions de calibre militaire aient été utilisées contre des civils suppose une autorisation au plus haut niveau de l'État, ce qu'un simple chef de poste de police ne peut pas décider seul.

Qui est K.P. Sharma Oli, l'ex-Premier ministre jugé pour meurtre ?

Qui est K.P. Sharma Oli pour que son arrestation constitue un tel séisme politique ? C'est un vétéran de la politique népalaise, un homme qui a occupé le poste de Premier ministre à trois reprises. Né en 1952, il a passé sa vie dans les rouages du pouvoir, survivant aux guerres, aux transitions démocratiques et aux recompositions coalitaires. Son parcours illustre à lui seul les dérives d'un système où la politique n'est plus un service public mais une carrière à vie. Son arrestation du 28 mars 2026 ne tombe pas du ciel : elle est le résultat d'une accumulation de décisions autoritaires qui ont fini par aliéner la quasi-totalité de la population, et en premier lieu sa jeunesse.

K.P. Sharma Oli assis en présence de militaires lors d'une cérémonie officielle.
Deux hommes saluant la foule lors d'un rassemblement politique urbain au Népal. — (source)

Le jeu des chaises musicales : Oli et le système de rotation au pouvoir à Katmandou

Avant septembre 2025, la politique népalaise fonctionnait selon un mécanisme aussi prévisible que frustrant. Oli et deux autres vétérans âgés alternaient au poste de Premier ministre dans des coalitions fragiles, se passant le pouvoir comme une relique de famille. Ce système de rotation avait un nom informel à Katmandou : le « jeu des chaises musicales ». Les trois hommes se partageaient les ministères, négociaient des alliances sans principes et gouvernaient sans vision. Pour une population dont la médiane d'âge est de 25 ans, ce spectacle de vieux politiciens se succédant sans jamais changer quoi que ce soit a nourri un cynisme profond. La génération Z népalaise ne demandait pas un changement de visage à la tête du gouvernement — elle voulait un changement de système.

De la coupe des réseaux au procès pour meurtre : l'escalade autodestructrice d'un homme fort

La séquence qui mène de la décision de couper 26 plateformes sociales au procès pour meurtre est un modèle d'escalade autodestructrice. Le 4 septembre, Oli pense étouffer la contestation en coupant internet. Le 8 septembre, il ordonne de tirer quand les manifestants ne se dispersent pas. Le 9 septembre, il démissionne sous la pression. Six mois plus tard, il est inculpé. Chaque palier de répression a produit l'effet inverse de celui recherché. En coupant les réseaux, Oli a transformé un mouvement de satire en un mouvement politique. En tirant, il a transformé un mouvement politique en une révolution. En refusant de reconnaître les morts, il a transformé une révolution en un procès. L'homme fort s'est donc lui-même construit la route qui menait de son bureau ministériel à son salon de Baluwatar, menotté.

K.P. Sharma Oli en costume gris devant un pupitre avec microphones, lors d'un événement officiel au fond bleu et noir.
K.P. Sharma Oli assis en présence de militaires lors d'une cérémonie officielle. — (source)

Comment le rappeur Balendra Shah a écrasé Oli aux élections népalaises

Moins de six mois après les massacres de septembre, le Népal a voté. Les élections anticipées du 5 mars 2026 ont livré un verdict sans appel : le Rastriya Swatantra Party (RSP), un parti relativement nouveau, a remporté une victoire écrasante. À sa tête, Balendra Shah, 35 ans, ancien rappeur dont les chansons avaient fait la bande-son des manifestations, a battu K.P. Sharma Oli dans sa propre circonscription. Le symbole est colossal : l'homme que la jeunesse accusait d'avoir fait tirer sur elle se fait éliminer démocratiquement par le représentant culturel de cette même jeunesse. L'activiste Priya Sigdel, dont les mots ont résonné dans tout le pays, avait résumé l'enjeu avant le scrutin : « On ne peut pas s'arrêter maintenant. Tant de jeunes innocents sont morts. Si on reste silencieux, ces dirigeants et leurs enfants continueront avec le même système corrompu. » Le vote a été l'écho de cette détermination.

Balendra Shah, de la scène underground au poste de Premier ministre à 35 ans

Balendra Shah n'est pas un politicien professionnel. Avant septembre 2025, il était connu à Katmandou comme un rappeur underground dont les textes crudaient la frustration d'une génération entière. Ses chansons parlaient de chômage, de corruption, de l'impossibilité de construire une vie décente dans un pays gouverné par des septuagénaires. Quand la contestation a éclaté, ses morceaux sont devenus les hymnes non officiels du mouvement. Sa candidature a donné un débouché politique concret à des milliers de jeunes qui n'avaient au départ que des mots d'ordre de rue et des vidéos TikTok. Son passage de la scène musicale au poste de Premier ministre en quelques mois est sans équivalent dans l'histoire politique récente de la région.

Deux hommes saluant la foule lors d'un rassemblement politique urbain au Népal.
K.P. Sharma Oli en costume gris devant un pupitre avec microphones, lors d'un événement officiel au fond bleu et noir. — (source)

Le Rastriya Swatantra Party : un parti qui a pulvérisé le système de rotation

La victoire du RSP dépasse largement la personne de Balendra Shah. Elle signifie la fin du système où trois vieux politiciens se partageaient le pouvoir sans jamais le remettre en question. Le RSP n'a pas de racine dans les réseaux clientélaires traditionnels népalais, pas de milices, pas d'histoire de corruption. Il a émergé précisément de l'espace politique vide que la génération Z a créé en rejetant les anciens partis. C'est un parti porté par des jeunes, financé en partie par des micro-dons en ligne, et dont le programme se résume à peu près à ceci : transparence, fin de l'impunité, reconnaissance de la voix de la jeunesse. Son succès aux urnes prouve que le mouvement de septembre n'était pas un accès de colère passager mais une mutation politique profonde.

Népal et France : ce que la contestation Gen Z a en commun

Ce qui s'est passé au Népal n'est pas une histoire lointaine et exotique. C'est un miroir tendu à toutes les jeunesses du monde, et en particulier à la jeunesse française. Les revendications de la Gen Z népalaise résonnent avec une étonnante familiarité : chômage endémique des moins de 25 ans, inflation qui ronge le pouvoir d'achat au quotidien, coupes budgétaires dans les services publics, sentiment d'être gouverné par une élite déconnectée qui ne connaît pas le prix d'un litre d'essence. Les « nepo kids » de Katmandou qui roulent en Porsche renvoient directement aux débats français sur la reproduction des élites, sur les « enfants de » qui enchaînent les stages dans les cabinets ministériels pendant que les autres font des CDD sans perspective.

Des « nepo kids » de Katmandou aux héritiers de la République : la même rage

La tendance #NepoKids au Népal et les débats français sur les scandales des stages de la haute fonction publique partagent la même racine : la conviction que le mérite est une illusion et que les places se distribuent par filiation. Au Népal, la preuve en est faite en images, sur les réseaux sociaux, avec des photos de fils de ministres dans des voitures de luxe. En France, la preuve se fait par les palmarès des grandes écoles et par les nominations. La colère de la génération Z contre ce système n'est pas un sentiment national — c'est un phénomène global, nourri par les réseaux sociaux qui rendent les inégalités visibles comme jamais auparavant.

K.P. Sharma Oli, ancien Premier ministre népalais, en costume gris sur fond bleu.
K.P. Sharma Oli en costume sombre et chapeau noir traditionnel à New Delhi en février 2016. — (source)

TikTok comme outil de révolution : ce que les manifs népalaises et françaises partagent

L'usage politique de TikTok constitue un autre point de convergence frappant. Au Népal, après la coupe des vingt-six autres plateformes, TikTok est devenu le centre névralgique de l'organisation contestataire. En France, lors des mouvements sociaux de 2023 contre la réforme des retraites, puis lors des mobilisations contre les violences policières ou pour le climat, TikTok a joué un rôle similaire de canal d'information alternative, contournant les médias traditionnels considérés comme trop complaisants envers le pouvoir. La différence de degré — coupure totale d'internet au Népal versus liberté d'accès en France — ne doit pas masquer la similitude de fond : une génération entière a cessé de croire aux médias classiques et s'informe, s'organise et se mobilise par ces nouveaux canaux.

Madagascar, Népal : la Gen Z qui fait tomber les gouvernements

Le phénomène dépasse le cadre franco-népalais. À Madagascar en 2025, la génération Z s'est soulevée sous le pavillon des Pirates de One Piece, avec leurs drapeaux et leurs bidons jaunes, contre les coupures d'eau et d'électricité et la corruption généralisée. Le bilan y a été de 28 morts, le gouvernement de Christian Ntsay a été dissous et le président Andry Rajoelina a fini par fuir le pays. Au Népal en 2025-2026, la Gen Z a renversé Oli et porté un rappeur au pouvoir. Un même schéma se dessine sur deux continents : une jeunesse connectée, informée, qui refuse d'attendre son tour dans un système qu'elle juge truqué, et qui utilise les outils numériques non pas pour protester symboliquement mais pour faire tomber des gouvernements effectivement.

K.P. Sharma Oli lever la main lors d'un rassemblement en intérieur.
K.P. Sharma Oli lever la main lors d'un rassemblement en intérieur. — (source)

Justice au Népal : la leçon de Katmandou pour les jeunesses du monde

Revenons à l'image du 28 mars : K.P. Sharma Oli, trois fois Premier ministre, arrêté dans son salon de Baluwatar par la police du nouveau gouvernement. La rareté de ce moment mérite d'être soulignée. Un ancien chef d'État traduit en justice pour avoir fait tirer sur des manifestants, ce n'est pas une scène courante. Cela ne s'est pas produit des années plus tard devant un tribunal international lointain, mais immédiatement, chez lui, par le pouvoir qui a précisément émergé grâce à ces mêmes manifestants. La boucle est bouclée en six mois — de TikTok à la rue, de la rue aux urnes, des urnes au tribunal. Le message envoyé à toutes les jeunesses du monde, y compris française, est brutal mais limpide : l'impunité n'est pas une fatalité. Mais le prix payé pour cette leçon — 77 vies — doit nous empêcher de la romanticiser.

« Personne n'est au-dessus de la loi » : la rupture symbolique de Sudan Gurung

La déclaration de Sudan Gurung, nouveau ministre de l'Intérieur, mérite d'être lue comme une rupture symbolique majeure. « Personne n'est au-dessus de la loi — ce n'est que le début de la justice. » Dans un pays marqué par des décennies d'impunité héritée de la guerre civile (1996-2006), où les responsables de disparitions forcées et de torture n'ont pratiquement jamais été inquiétés, cette phrase prend un poids considérable. Elle signifie que le nouveau gouvernement entend rompre avec le pacte tacite qui protégeait la classe politique, quel que soit le camp. Reste à savoir si cette déclaration inaugurale se traduira par des condamnations effectives et si elle s'appliquera aussi aux alliés du nouveau pouvoir — la justice au Népal ayant trop souvent été sélective pour qu'on puisse crier victoire trop vite.

K.P. Sharma Oli en costume sombre et chapeau noir traditionnel à New Delhi en février 2016.
K.P. Sharma Oli, ancien Premier ministre népalais, en costume gris sur fond bleu. — (source)

77 vies plus tard, la question qui reste ouverte

La victoire politique de la génération Z népalaise est indéniable. Un rappeur de 35 ans est Premier ministre, l'ancien dictateur est inculpé, le système de rotation des vieux politiciens est mort. Mais 77 personnes ne sont plus là pour le voir. Des lycéens en uniforme, des étudiants, des jeunes qui voulaient simplement que leur pays leur appartienne un peu. Les mots de l'activiste Priya Sigdel continuent de résonner : « Tant de jeunes innocents sont morts. » La vraie question que laisse ouverte cette histoire n'est pas « cela peut-il arriver en France ? » mais plutôt « faut-il que cela arrive pour que les choses changent ? » Le Népal a montré que la justice peut rattraper les puissants. Il a montré aussi combien le chemin pour y parvenir peut être meurtrier.

Conclusion

L'arrestation de K.P. Sharma Oli le 28 mars 2026 restera comme un moment charnière dans l'histoire contemporaine du Népal. Un ancien chef d'État, trois fois Premier ministre, interpellé chez lui pour avoir ordonné de tirer sur des lycéens — le symbole est puissant et la leçon est universelle. La génération Z népalaise a démontré, en six mois à peine, qu'il était possible de passer de la satire sur les réseaux sociaux au renversement d'un système politique entier, en passant par le sacrifice suprême de dizaines de vies. Ce qui s'est passé à Katmandou n'est pas qu'une histoire asiatique lointaine. C'est un scénario dont les ingrédients — chômage des jeunes, élites déconnectées, réseaux sociaux comme amplificateur de colère, répression violente — existent dans de nombreux pays, y compris en France. La question n'est plus de savoir si ce modèle est exportable, mais de comprendre à quelles conditions il peut se reproduire sans qu'il soit nécessaire de payer le prix de 77 vies pour que la justice finisse par passer.

As-tu aimé cet article ?

Questions fréquentes

Pourquoi K.P. Sharma Oli a-t-il été arrêté ?

Il est interpellé pour son rôle présumé dans la répression meurtrière des manifestations de la génération Z en septembre 2025. Il est accusé d'avoir donné des ordres de tirer à balles réelles sur des manifestants désarmés, ce qui est passible de dix ans de prison.

Pourquoi le Népal a-t-il coupé 26 réseaux sociaux ?

Le gouvernement voulait étouffer le mouvement #NepoKids, une satire en ligne dénonçant le mode de vie luxueux des enfants de politiciens face à la misère générale. Ce blocage a au contraire déclenché une colère anticorruption massive dans tout le pays.

Quel est le bilan des manifestations de septembre 2025 ?

Les 8 et 9 septembre 2025, la répression a fait au moins 77 morts et plus de 2 400 blessés à Katmandou. De nombreux manifestants, dont des lycéens en uniforme, ont été touchés par des munitions de calibre militaire, souvent à la tête ou au thorax.

Qui est Balendra Shah, le nouveau Premier ministre ?

C'est un ancien rappeur underground de 35 ans, dont les chansons critiquant le chômage et la corruption sont devenues les hymnes de la contestation. Il a fondé le Rastriya Swatantra Party et a battu Oli dans sa propre circonscription aux élections de mars 2026.

Pourquoi TikTok n'a-t-il pas été bloqué au Népal ?

TikTok a été épargné car il avait accepté de se conformer à l'ordre d'enregistrement des autorités, contrairement aux 26 autres plateformes. Cette erreur du gouvernement a permis à l'application de devenir l'outil principal de mobilisation de la contestation.

Sources

  1. Nepal's Gen Z Electoral Revolution - Global Issues · globalissues.org
  2. Manifestations de 2025 à Madagascar — Wikipédia · fr.wikipedia.org
  3. hrw.org · hrw.org
  4. la-croix.com · la-croix.com
  5. Nepal’s Gen Z electoral revolution · lens.civicus.org
world-watcher
Sarah Lebot @world-watcher

Journaliste en herbe, je synthétise l'actu mondiale pour ceux qui n'ont pas le temps de tout suivre. Étudiante en journalisme à Sciences Po Lille, je contextualise les événements sans prendre parti. Mon objectif : rendre l'info accessible et compréhensible, surtout pour ma génération. Pas de jargon, pas de sensationnalisme – juste les faits et leur contexte. Parce que comprendre le monde, c'est le premier pas pour le changer.

501 articles 0 abonnés

Commentaires (4)

Connexion pour laisser un commentaire.

Chargement des commentaires...