Ce lundi 23 février 2026, un incident diplomatique sans précédent s'est déroulé à Paris. Charles Kushner, l'ambassadeur des États-Unis en France, a tout simplement refusé de se présenter à une convocation officielle du ministère des Affaires étrangères français. Cette absence, justifiée par de vagues « engagements personnels », intervient dans un contexte particulièrement tendu : l'administration Trump avait qualifié de « terrorisme » la mort du militant d'extrême droite Quentin Deranque, survenue onze jours plus tôt à Lyon. La réaction française ne s'est pas fait attendre, marquant un point de rupture dans les relations entre les deux alliés historiques.

Engagements personnels : quand un ambassadeur snobe le ministère français des Affaires étrangères
La scène aurait pu sembler banale, presque routinière, dans le paysage feutré de la diplomatie internationale. Pourtant, ce qui s'est passé ce lundi soir au Quai d'Orsay constitue une véritable première dans les annales des relations franco-américaines. Charles Kushner, ambassadeur des États-Unis à Paris depuis l'été dernier, devait comparaître à 19 heures précises devant les responsables du ministère des Affaires étrangères. Une convocation exceptionnelle, décidée personnellement par le ministre Jean-Noël Barrot, pour demander des explications sur les déclarations américaines concernant l'affaire Deranque. Sauf que l'ambassadeur n'est jamais venu.
Lundi 23 février, 19 heures : l'ambassadeur américain ne vient pas
Dans les couloirs du prestigieux bâtiment qui abrite le ministère des Affaires étrangères, l'attente s'est prolongée. Charles Kushner, convoqué à une heure précise, a choisi de ne pas honorer de sa présence cette rencontre protocolaire. Selon une source diplomatique citée par l'Agence France-Presse, l'ambassadeur s'est fait représenter par un responsable de l'ambassade américaine, faisant valoir des « engagements personnels » qui l'empêchaient de se déplacer. Une excuse qui, dans le langage feutré de la diplomatie, sonne comme un affront délibéré.
Cette situation est d'autant plus extraordinaire qu'une convocation au Quai d'Orsay n'est jamais une formalité anodine. C'est un acte fort, un signal politique adressé à un gouvernement étranger pour exprimer un mécontentement grave. Refuser de s'y rendre en personne, c'est choisir d'ignorer ce signal et d'envoyer un message de mépris à son hôte. D'autant que l'ambassade américaine, sollicitée par les journalistes, n'était pas immédiatement joignable pour commenter cette absence remarquée.
La réaction du Quai d'Orsay ne s'est pas fait attendre. Dans un communiqué cinglant, le ministère a déploré « cette apparente incompréhension des attendus élémentaires de la mission d'ambassadeur ». Une phrase qui, sous son apparente retenue diplomatique, constitue un réquisitoire sévère contre le comportement de Charles Kushner. Être ambassadeur, c'est précisément servir de lien entre deux gouvernements, être présent quand les tensions nécessitent des explications. En choisissant l'absence, Kushner a failli à cette mission fondamentale.

La sanction immédiate de Jean-Noël Barrot : Kushner écarté des membres du gouvernement
Face à ce qui est perçu comme une insulte diplomatique, le ministre des Affaires étrangères français a pris une mesure de rétorsion immédiate et significative. Jean-Noël Barrot a demandé que Charles Kushner « ne puisse plus accéder directement aux membres du gouvernement français ». Concrètement, cette décision signifie que l'ambassadeur américain ne sera plus reçu dans les ministères, ne pourra plus rencontrer directement les secrétaires d'État ou les ministres, et devra passer par des canaux intermédiaires pour toute communication officielle.
Cette mesure fait suite à une crise diplomatique déjà bien entamée par les déclarations américaines sur l'affaire Deranque. Elle témoigne de l'exaspération française face à un ambassadeur qui semble agir en dehors des codes diplomatiques traditionnels. Le message est clair : si Kushner ne comprend pas les obligations de sa fonction, la France se chargera de lui en faire sentir les conséquences.
Toutefois, le Quai d'Orsay a tenu à laisser une porte entrouverte. « Il reste bien sûr possible que l'ambassadeur Charles Kushner exerce sa mission et se présente au Quai d'Orsay afin que nous puissions avoir les échanges diplomatiques permettant d'aplanir les irritants qui, inévitablement, peuvent survenir dans une relation d'amitié vieille de deux cent cinquante ans », a précisé le ministère. La France rappelle ainsi que la balle est dans le camp américain : à Kushner de faire le premier pas s'il souhaite normaliser la situation.
Internationale réactionnaire : les mots qui ont enflammé le Quai d'Orsay
Pour comprendre pourquoi la France a convoqué l'ambassadeur américain, il faut revenir aux déclarations qui ont déclenché cette tempête diplomatique. Tout a commencé le 19 février, soit une semaine après la mort de Quentin Deranque, lorsque le département d'État américain a publié un message sur le réseau social X qui a été perçu à Paris comme une ingérence inacceptable dans les affaires intérieures françaises.

Le 19 février, le département d'État accuse l'extrémisme violent de gauche
Ce jour-là, le bureau de l'antiterrorisme du département d'État a publié un message qui a immédiatement attiré l'attention des diplomates français. « Les informations, corroborées par le ministre français de l'intérieur, selon lesquelles Quentin Deranque aurait été tué par des militants d'extrême gauche, devraient tous nous préoccuper », peut-on lire dans ce texte, qui ajoute : « L'extrémisme violent de gauche est en hausse et son rôle dans la mort de Quentin Deranque démontre la menace qu'il représente pour la sécurité publique. »
L'ambassade américaine à Paris a relayé ce message en le traduisant en français, lui donnant ainsi une visibilité maximale auprès du public hexagonal. Plusieurs éléments ont particulièrement irrité le Quai d'Orsay. D'abord, la référence aux propos du ministre français de l'Intérieur, présentés comme une corroboration de la thèse américaine, alors que les autorités françaises parlent simplement d'une enquête en cours. Ensuite, l'amalgame entre cette rixe mortelle et un phénomène de « terrorisme » ou d'« extrémisme violent » qui ne correspond pas à la qualification judiciaire française.
Mais au-delà du contenu, c'est le timing et la forme de ces déclarations qui ont été perçus comme problématiques. Intervenir dans un débat politique français aussi sensible, à un moment où l'émotion est à son comble, revient à jeter de l'huile sur le feu. Pour l'administration Trump, cette affaire s'inscrit dans une narrative plus large sur la montée des violences politiques, mais pour la France, c'est une instrumentalisation inacceptable d'une tragédie qui endeuille une famille.
Nous n'avions aucune leçon à recevoir : la riposte verbale de la France
La réponse française ne s'est pas fait attendre. Invité de l'émission « Questions politiques », diffusée sur France Inter avec France Télévisions et Le Monde, Jean-Noël Barrot a sorti les gants. « L'ambassade américaine a fait un commentaire sur ce drame, nous refusons toute instrumentalisation de ce drame, qui endeuille une famille française, à des fins politiques », a déclaré le ministre des Affaires étrangères, avant d'ajouter une formule qui fait date : « Nous n'avons aucune leçon, s'agissant de la violence en particulier, à recevoir de l'internationale réactionnaire. »
L'expression « internationale réactionnaire » est particulièrement forte. Elle désigne ce que la France perçoit comme une coalition de gouvernements et de mouvements de droite radicale qui chercheraient à instrumentaliser les événements français pour servir leurs propres agendas politiques. En utilisant ce terme, Jean-Noël Barrot place l'incident dans un cadre idéologique plus large, suggérant que les critiques américaines ne sont pas de bonne foi mais relèvent d'une stratégie politique délibérée.
Le ministre a poursuivi sur le même ton : « Les analyses de la vie politique, de la place qui occupe la violence, nous nous les servons nous-mêmes avec assez de verve et nous ne permettons pas que d'autres nous les servent. » Une façon de rappeler que la France est parfaitement capable d'analyser sa propre situation sans avoir besoin de commentaires étrangers, surtout lorsqu'ils proviennent d'un gouvernement aussi controversé que celui de Donald Trump.
Qui était Quentin Deranque ? L'affaire qui secoue la France depuis le 12 février
Pour comprendre l'ampleur de cette crise diplomatique, il faut d'abord revenir aux faits qui l'ont déclenchée. L'affaire Deranque a commencé dans la nuit du 12 février 2026, à Lyon, lorsqu'un jeune homme de 23 ans a perdu la vie lors d'un affrontement violent entre groupes rivaux. Très vite, cette mort a pris une dimension politique considérable, alimentant les tensions dans un pays déjà fortement polarisé.
Un militant de 23 ans, une rixe à Lyon, onze interpellations
Quentin Deranque était un militant d'extrême droite appartenant à la mouvance nationaliste-révolutionnaire, un courant radical qui prône la révolution nationale et l'ethno-différencialisme. Dans la nuit du 12 février, il a été mêlé à un affrontement violent avec des antifascistes présumés appartenant au groupuscule « La Jeune Garde », une organisation de l'ultragauche lyonnaise. Grièvement blessé lors de cette rixe, il a succombé à ses blessures, déclenchant immédiatement une polémique politique nationale.
L'enquête judiciaire a progressé rapidement. Au total, onze personnes ont été interpellées dans le cadre des investigations. Parmi elles, six hommes ont été mis en examen pour des chefs liés à cette mort violente. Un élément a particulièrement retenu l'attention : l'un des individus inculpés est un assistant parlementaire d'un député de la gauche radicale, ce qui a immédiatement placé le parti La France Insoumise au cœur de la polémique.
Jean-Luc Mélenchon, le chef de file de LFI, a d'ailleurs dû organiser une conférence de presse pour répondre aux questions sur cette affaire, confirmant son soutien à La Jeune Garde tout en condamnant les violences. Cette position délicate a exacerbé les critiques venant de la droite et de l'extrême droite, qui voient dans cette mort la preuve d'une violence politique tolérée, voire encouragée, par une partie de la gauche.
3000 personnes dans les rues de Lyon : pourquoi cette mort devient symbole
Le 21 février, soit neuf jours après la mort de Quentin Deranque, une marche hommage a réuni environ 3200 personnes dans les rues de Lyon, sous une surveillance policière renforcée. Cette manifestation a montré à quel point cette affaire est devenue un symbole pour l'extrême droite radicale, qui a fait du jeune militant un martyr de sa cause.
La marche s'est déroulée dans une ambiance tendue, avec des incidents rapportés par les autorités. Selon un porte-parole de la préfecture du Rhône, « deux personnes au moins » ont été aperçues effectuant des saluts nazis pendant le défilé. La famille de Quentin Deranque a condamné ces débordements, dénonçant « la récupération politique » de la mort de leur proche et les « débordements racistes » observés lors de l'hommage.
Cette internationalisation de l'affaire, avec les commentaires américains mais aussi ceux de la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni, a transformé ce qui aurait pu rester une affaire judiciaire locale en une crise politique et diplomatique de premier plan. Emmanuel Macron a d'ailleurs vertement répliqué à Giorgia Meloni, la priant d'arrêter de « commenter ce qui se passe chez les autres ». Le chef de l'État doit également se réunir ce mardi 24 février pour un conseil restreint sur la lutte contre les « groupes violents ultras ou extrêmes », soulignant l'importance que le pouvoir accorde désormais à cette question.
Charles Kushner : le milliardaire gracié par Trump qui ne parle pas français
Pour comprendre le comportement de l'ambassadeur américain, il faut s'intéresser à son parcours atypique. Charles Kushner n'est pas un diplomate de carrière, mais un homme d'affaires milliardaire nommé par Donald Trump pour représenter les États-Unis à Paris. Son profil et son histoire expliquent en grande partie sa façon peu conventionnelle d'exercer ses fonctions.
De la prison à l'ambassade : un parcours trumpien
Charles Kushner, âgé de 71 ans, est d'abord un magnat de l'immobilier. À la tête de Kushner Companies, une entreprise familiale valorisée environ 2,9 milliards de dollars, il a construit une fortune considérable dans le secteur immobilier du New Jersey et de New York. Mais son parcours est marqué par un scandale retentissant : en 2005, il a été condamné à deux ans de prison pour fraude fiscale, contributions illégales et subornation de témoin.
L'affaire avait fait grand bruit. Kushner avait engagé une prostituée pour piéger son propre beau-frère, qui coopérait avec les autorités dans une enquête fiscale, et avait envoyé la vidéo de l'acte à sa sœur. Un stratagème sordide qui lui a valu une condamnation exemplaire. En 2020, Donald Trump lui a accordé une grâce présidentielle, effaçant cette tache de son casier judiciaire.
Le lien familial avec Trump est direct : Charles Kushner est le père de Jared Kushner, gendre du président américain et époux d'Ivanka Trump. Cette relation privilégiée explique sa nomination comme ambassadeur le 11 juillet 2025, malgré une absence totale d'expérience diplomatique. Comme beaucoup de nominations trumpiennes, celle-ci privilégie la loyauté personnelle sur la compétence technique.
Je ne connais pas grand-chose au vin français : un ambassadeur hors codes
Lors de son arrivée à Paris, Charles Kushner a prononcé des mots qui en ont surpris plus d'un. « Je ne connais pas grand-chose à l'art ou au vin français. Mais je comprends les affaires », a-t-il déclaré, reconnaissant sans complexe son ignorance de la culture du pays où il allait représenter son pays. Une franchise peu diplomatique qui en dit long sur sa conception du rôle d'ambassadeur.
Né en 1954 dans le New Jersey, Charles Kushner est le fils de Joseph et Reichel Kushner, survivants juifs de la Shoah originaires de Pologne. Il ne parle pas un mot de français et n'a jamais manifesté d'intérêt particulier pour la France avant sa nomination. En revanche, il entretient une relation privilégiée avec Benjamin Netanyahou, le Premier ministre israélien, qui a séjourné à plusieurs reprises dans sa résidence.
Ce profil atypique explique en partie les incidents diplomatiques à répétition impliquant Kushner. Nommer un homme d'affaires sans formation diplomatique pour représenter les États-Unis dans l'un des pays les plus attachés aux codes protocolaires témoigne d'une certaine forme de mépris pour les conventions internationales. Dans ce contexte, le refus de se présenter au Quai d'Orsay s'inscrit dans une logique cohérente : celle d'un ambassadeur qui ne reconnaît pas les règles du jeu diplomatique traditionnel.

Août 2025, février 2026 : Kushner avait déjà snobé le Quai d'Orsay
L'incident de ce lundi 23 février n'est pas isolé. Charles Kushner avait déjà été convoqué au Quai d'Orsay en août 2025, quelques semaines seulement après avoir présenté ses lettres de créance. Cette première convocation concernait des critiques jugées inacceptables portées par l'ambassadeur sur la politique française de lutte contre l'antisémitisme.
Les critiques sur l'antisémitisme qui avaient déjà valu une convocation
Fin août 2025, Charles Kushner avait publiquement critiqué « l'absence d'action suffisante » d'Emmanuel Macron contre l'antisémitisme en France. Des propos particulièrement mal accueillis à Paris, où l'on a jugé inacceptable qu'un ambassadeur étranger donne des leçons au président de la République sur un sujet aussi sensible. Le Quai d'Orsay avait immédiatement convoqué l'ambassadeur pour lui signifier le mécontentement français.
Déjà, à l'époque, Kushner avait choisi de ne pas se déplacer en personne. Il s'était fait représenter par son chargé d'affaires, préfigurant l'attitude qu'il adopterait six mois plus tard dans l'affaire Deranque. Un précédent qui montre que le comportement de l'ambassadeur n'est pas une réaction ponctuelle mais bien une méthode : refuser les convocations protocolaires qu'il juge inappropriées.
Cette répétition d'incidents similaires pose une question fondamentale : à partir de quand un ambassadeur qui refuse systématiquement de respecter les codes diplomatiques devient-il un obstacle à la relation bilatérale ? Pour l'heure, la France a choisi la sanction politique — l'écartement des membres du gouvernement — plutôt que la rupture diplomatique.
La guerre commerciale Trump en arrière-plan
Ces incidents diplomatiques ne peuvent être compris sans leur contexte plus large : les relations franco-américaines sont traversées de tensions multiples depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. La guerre commerciale déclenchée par Washington, avec ses tarifs douaniers sur les produits européens, a créé un climat de méfiance entre alliés traditionnels.
Les divergences sur le dossier ukrainien ont également accentué les frictions. L'administration Trump a clairement indiqué qu'elle souhaitait une issue rapide au conflit, quitte à faire des concessions à la Russie, une position que la France ne partage pas. Sur tous les dossiers, Washington adopte une posture de rapport de force, traitant ses alliés européens avec une brutalité inédite.
Dans ce contexte, le comportement de Charles Kushner s'inscrit dans une stratégie plus large de l'administration Trump : ignorer les conventions diplomatiques traditionnelles et traiter les relations internationales comme des négociations commerciales où le plus fort dicte sa loi. L'ambassadeur à Paris n'est qu'un rouage de cette approche, mais son attitude symbolise parfaitement le nouveau rapport de force entre les États-Unis et leurs alliés européens.

Un ambassadeur peut-il vraiment ignorer une convocation officielle ? Le jeu des immunités
L'attitude de Charles Kushner pose une question juridique et protocolaire intéressante : un ambassadeur peut-il légalement refuser de répondre à une convocation du ministère des Affaires étrangères du pays où il est accrédité ? La réponse réside dans les subtilités de la Convention de Vienne sur les relations diplomatiques.
Convention de Vienne 1961 : ce que dit vraiment la loi diplomatique
La Convention de Vienne de 1961 constitue le texte fondateur du droit diplomatique moderne. Elle établit que les diplomates jouissent d'une immunité dans l'exercice de leurs fonctions, les protégeant contre toute poursuite judiciaire ou contrainte de l'État d'accueil. Cette immunité est essentielle pour garantir l'indépendance des représentants diplomatiques et la fluidité des relations internationales.
Cependant, cette immunité s'accompagne d'obligations. L'article 41 de la Convention précise que les diplomates ont le devoir de « respecter les lois et règlements de l'État de résidence » et de « s'abstenir de toute ingérence dans les affaires intérieures » du pays hôte. Or, c'est précisément ce devoir de non-ingérence que la France considère avoir été violé par les commentaires américains sur l'affaire Deranque.
Il faut toutefois distinguer une convocation diplomatique d'une sommation judiciaire. Le Quai d'Orsay n'a pas convoqué Kushner dans le cadre d'une procédure légale contraignante, mais dans celui d'un échange protocolaire. En droit strict, rien n'oblige un ambassadeur à répondre à ce type d'invitation. Mais diplomatiquement, le refus est perçu comme un affront, exactement ce que la France a sanctionné en écartant Kushner des membres du gouvernement.
Persona non grata : l'arme ultime mais risquée du Quai d'Orsay
Si la France souhaitait aller plus loin dans la sanction, elle dispose d'une arme juridique prévue par la Convention de Vienne : la déclaration de « persona non grata ». L'article 9 prévoit qu'un État peut déclarer indésirable un membre du personnel diplomatique « à tout moment, sans avoir à justifier sa décision ». L'État d'envoi — ici les États-Unis — doit alors rappeler la personne concernée ou mettre fin à ses fonctions.
Cette procédure existe et a été utilisée par la France dans le passé, notamment contre des diplomates russes ou iraniens. Cependant, l'utiliser contre l'ambassadeur américain serait un geste d'une gravité exceptionnelle. Les relations franco-américaines sont anciennes — le Quai d'Orsay rappelle qu'elles ont « deux cent cinquante ans » — et structurellement importantes pour les deux pays.
Expulser Charles Kushner équivaudrait à une rupture diplomatique majeure, avec des conséquences potentiellement graves pour la coopération bilatérale sur de nombreux dossiers : sécurité, renseignement, économie, culture. Sans compter que Donald Trump pourrait réagir en expulsant l'ambassadeur français à Washington, déclenchant une escalade difficile à maîtriser. Pour l'heure, la France a choisi une voie médiane : sanctionner sans rompre.
1995, 2018, 2021 : quand la France a déjà expulsé des diplomates
L'histoire diplomatique française montre que des situations similaires se sont déjà produites. La France a déjà pris des mesures fortes contre des diplomates étrangers, y compris en provenance de pays alliés. Ces précédents permettent de mieux comprendre les options disponibles et leurs implications.
1995 : cinq diplomates américains expulsés pour espionnage
L'affaire la plus spectaculaire remonte à 1995. Cette année-là, la France a expulsé cinq diplomates américains accusés d'espionnage pour le compte de la CIA. Le ministre de l'Intérieur de l'époque, Charles Pasqua, avait personnellement reçu l'ambassadrice américaine Pamela Harriman pour lui signifier que ces diplomates devaient quitter le territoire français.
Cette mesure avait été prise après la découverte d'un réseau d'espionnage américain visant à obtenir des informations sur les négociations commerciales internationales de la France. L'expulsion avait créé un tollé à Washington, mais les deux pays avaient rapidement normalisé leurs relations. L'incident a démontré que même entre alliés, la France pouvait prendre des mesures radicales lorsque ses intérêts fondamentaux étaient menacés.
L'expulsion de diplomates reste une mesure essentiellement symbolique. Elle sert à « marquer le coup » et à exprimer un mécontentement grave sans nécessairement remettre en cause l'alliance dans son ensemble. Dans le cas des diplomates américains de 1995, leur départ n'a pas empêché la poursuite de la coopération entre les deux pays sur de nombreux dossiers.
2021, la crise des sous-marins : la France rappelle ses ambassadeurs
Plus récemment, en septembre 2021, la France avait choisi une autre forme de protestation diplomatique. Après l'annonce brutale de l'annulation du contrat des sous-marins australiens au profit de nucléaires américains, Paris avait rappelé ses ambassadeurs à Washington et Canberra. Une première dans l'histoire des relations franco-américaines.
Ce rappel, décidé par Jean-Yves Le Drian, alors ministre des Affaires étrangères, avait duré plusieurs semaines. Il témoignait de l'ampleur de la colère française face à ce qui était perçu comme une trahison des alliés américains et australiens. Finalement, les ambassadeurs avaient réintégré leurs postes après des explications américaines et des promesses de renforcement de la coopération européenne.
Ces précédents montrent que la crise actuelle, bien que sérieuse, n'est pas sans équivalent dans l'histoire récente. La France dispose d'un éventail de réponses diplomatiques, de la convocation à l'expulsion, en passant par le rappel d'ambassadeur. Le choix de la sanction dépend de l'ampleur du différend et des intérêts en jeu. Dans l'affaire Kushner, la France a pour l'instant choisi une réponse mesurée, laissant la porte ouverte à une normalisation si l'ambassadeur change d'attitude.
Conclusion : Kushner peut ignorer la France, mais la France peut-elle se permettre d'ignorer Kushner ?
Cette crise diplomatique illustre parfaitement les nouvelles dynamiques de pouvoir entre alliés occidentaux sous l'ère Trump. D'un côté, un ambassadeur américain qui se sent suffisamment protégé par son lien familial avec le président pour ignorer les conventions diplomatiques. De l'autre, une France qui tente de défendre sa souveraineté face à ce qu'elle perçoit comme une ingérence inacceptable, tout en préservant une alliance essentielle.
La mesure prise par Jean-Noël Barrot — écarter Kushner des membres du gouvernement — est une sanction politique inédite mais mesurée. Elle envoie un message clair sans déclencher une rupture irréversible. La balle est désormais dans le camp américain : soit Charles Kushner accepte de se plier aux codes diplomatiques et normalise ses relations avec le Quai d'Orsay, soit il continue sur sa lancée et s'expose à des mesures plus sévères.
L'avenir dira si cet incident restera un épisode isolé ou s'il marquera le début d'une détérioration plus profonde des relations franco-américaines. Ce qui est certain, c'est que l'affaire Deranque a révélé les limites du modèle diplomatique traditionnel face à une administration américaine qui ne reconnaît pas les mêmes codes. Pour comprendre les enjeux de cette affaire, il faut regarder au-delà de l'anecdote : ce qui se joue à Paris ces jours-ci, c'est la redéfinition des rapports de force entre alliés à l'heure où les règles du jeu diplomatique sont réécrites par ceux qui refusent de les respecter.