Depuis le blocage du détroit d'Ormuz, le 28 février 2026, les Européens vivent un nouveau rappel : le pétrole et le gaz se négocient sur les marchés mondiaux, mais la facture, elle, se compose de taxes nationales et de prix de gros importés. Alfred Kammer, directeur Europe du Fonds monétaire international (FMI), a résumé l'enjeu à Paris, le 11 mars : "L'Europe a besoin d'un marché de l'énergie intégré, si vous voulez de l'énergie moins chère, plus propre et moins dépendante des importations, donc moins vulnérable aux chocs géoéconomiques extérieurs".

Depuis, la formule est revenue dans toutes les discussions européennes. Reste une question plus prosaïque : pourquoi ce marché, théoriquement commun depuis vingt ans, laisse-t-il chacun de ses membres seul face à la tempête ?
Un choc importé, mécaniquement amplifié
Selon Toute l'Europe, la chronologie est la suivante. Les frappes israélo-américaines sur l'Iran du 28 février 2026 sont suivies le jour même par l'interdiction iranienne de franchir le détroit d'Ormuz, par lequel transite environ un cinquième des flux mondiaux de pétrole et de gaz naturel liquéfié. Fatih Birol, directeur de l'Agence internationale de l'énergie, a estimé que "la crise actuelle est plus grave que celles de 1973, 1979 et 2022 réunies".
Deux mécanismes expliquent ensuite la transmission du choc aux factures. Le premier : l'Europe importe l'essentiel de son pétrole et de son gaz - près de 98 % du pétrole et du gaz utilisés en 2022 étaient importés, selon la Commission. Le deuxième, plus mal compris : la centrale à gaz est souvent la dernière à fixer le prix sur le marché de gros. Comme l'a résumé Alfred Kammer : "le prix de l'électricité reste déterminé par celui du gaz".
Le contexte a agi comme un multiplicateur. Le directeur Europe du FMI a souligné que le conflit éclatait après un hiver froid ayant ramené les stocks de gaz européens à 30 % de leur capacité, "leur plus bas niveau pour cette période de l'année depuis une décennie". En soixante jours de conflit, la facture d'importation de combustibles fossiles de l'Union a augmenté de 27 milliards d'euros, a indiqué Ursula von der Leyen le 13 avril. Selon le FMI, la croissance devrait désormais ralentir et atteindre à peine 1,1 % en 2026.
Le conflit a regagné en intensité à l'automne : après un protocole d'accord irano-américain signé en juin, les frappes autour d'Ormuz ont repris, la fermeture, le 11 septembre, de l'oléoduc saoudien Est-Ouest a coupé la seule sortie alternative du brut saoudien, et le Brent est repassé autour de 107 dollars. Carburants, gaz et électricité montent désormais ensemble.
Ce que le marché unique promet et ce qui l'empêche de fonctionner
L'idée de marché unique énergétique se traduit par des interconnexions physiques concrètes. Quand un pays produit plus d'électricité que son besoin instantané, le surplus part chez le voisin ; quand le prix du gaz est plus bas d'un côté de la frontière, il devrait s'y égaliser de l'autre. La Commission européenne fixe à l'horizon 2030 un objectif de 15 % d'interconnexion entre réseaux nationaux.
Or, le paquet "réseaux" présenté le 10 décembre 2025 dresse un bilan à la fois chiffré et préoccupant. Selon Bruxelles, plusieurs États membres ne sont pas en voie d'atteindre les 15 % ; le coût des congestions des réseaux a atteint 5,2 milliards d'euros en 2022 et pourrait atteindre 26 milliards en 2030 ; jusqu'à 310 térawattheures d'électricité renouvelable - près de la moitié de la consommation électrique européenne de 2023 - pourraient être perdus d'ici 2040 faute de capacité de transport. Les besoins d'investissement sont estimés à 1 200 milliards d'euros d'ici à 2040, dont 730 milliards pour les seuls réseaux de distribution.
L'autre blocage est administratif. L'instruction d'un projet d'infrastructure prend en moyenne cinq ans pour les réseaux de transport et jusqu'à neuf ans pour les installations renouvelables, soit plus de la moitié du temps total de mise en oeuvre, précise la Commission. D'où deux propositions : réviser le règlement sur les réseaux transeuropéens d'énergie et accélérer les permis, avec des délais maximums et le principe "silence vaut acceptation".
Le Conseil de l'Union a adopté sa position générale en juin 2026 ; les négociations avec le Parlement européen visent un accord au cours de l'année 2026. Sur le financement, la discussion n'est pas close : Bruxelles propose de porter le volet énergie du mécanisme pour l'interconnexion en Europe de 5,84 milliards d'euros (2021-2027) à 29,91 milliards (2028-2034), tandis que le Conseil demande davantage de flexibilité sans s'engager sur le montant.
La solidarité s'arrête à la frontière
C'est là que la promesse du marché unique se heurte à la réalité politique. L'énergie relève d'une compétence partagée, inscrite à l'article 4 du traité sur le fonctionnement de l'Union européenne : Bruxelles et les États peuvent légiférer dans ce domaine, les États dans la mesure où l'Union n'a pas déjà légiféré. L'article 194 consacre de son côté "le droit d'un État membre de déterminer les conditions d'exploitation de ses ressources énergétiques, son choix entre différentes sources d'énergie et la structure générale de son approvisionnement énergétique". Chaque gouvernement fixe donc le niveau de fiscalité appliqué à la facture, mais il le fait dans les limites posées par l'Union : taux minimum de TVA de 15 % sur les carburants, droits d'accise minimums fixés par une directive de 2003.
Cette fragmentation se chiffre. Selon une analyse du centre de l'énergie de l'Institut de recherche Jacques Delors citée par Toute l'Europe, à mi-avril 2026, 22 des 27 États membres avaient adopté plus de 120 mesures de soutien pour un coût collectif supérieur à 9 milliards d'euros. Sur ces 22 pays, 21 privilégiaient des mesures générales - réduction de taxes, plafonnement des prix - et seulement 11 y associaient des aides ciblées. Le précédent choc, lui, avait coûté 2,2 % du PIB de l'Union entre 2022 et 2024.
Les divergences fiscales illustrent le problème. Les taux appliqués en Espagne (10 %) et en Pologne (8 %) sont descendus en dessous du seuil minimum de TVA, ce qui a valu à Madrid et Varsovie un rappel à l'ordre de la Commission, dans une lettre du 28 mars. En Espagne, la mesure a fait baisser le prix du litre d'environ 22 centimes ; mais descendre en deçà du seuil minimum de TVA est susceptible d'être sanctionné par la Cour de justice. Paris, lui, a refusé de réduire les droits d'accises, invoquant l'objectif de maintenir le déficit à 5 % : en avril 2026, la France taxait le gazole à environ 61 centimes par litre et l'essence à 67 centimes, soit presque le double des minima européens, fixés à 33 centimes pour le gazole et 36 pour le sans-plomb 95.
De l'autre côté du débat, plusieurs gouvernements réclament une taxation des profits des énergéticiens pour financer le soutien aux ménages - proposition défendue depuis 2022 et régulièrement bloquée.
Ce que paient réellement les ménages
Les écarts de prix entre États membres sont considérables, et dépassent la seule question du gaz. Eurostat chiffre, pour le deuxième semestre 2025, le prix moyen de l'électricité pour les ménages de l'Union à 0,2896 euro par kilowattheure toutes taxes comprises. L'Irlande atteint 0,4042 euro, l'Allemagne 0,3869, la Belgique 0,3499 ; la Hongrie affiche 0,1082, Malte 0,1282, la Bulgarie 0,1355. Les taxes représentent 28,9 % du prix moyen de l'Union, avec un maximum au Danemark à 49,1 % - et, dans deux pays, des valeurs négatives, signe que les aides publiques y dépassent la fiscalité prélevée.
Ces chiffres sont antérieurs au choc d'Ormuz. Ils montrent cependant ce que la crise a révélé : dans l'Union, la part du prix qui relève de la décision politique nationale pèse lourd, parfois autant que le marché lui-même.
Face à cette situation, le FMI défend une position constante - et discutée. Alfred Kammer et la direction générale du Fonds appellent les gouvernements à limiter les aides générales, qui faussent le signal-prix, gonflent les déficits et profitent davantage aux ménages aisés, et à concentrer le soutien sur les ménages vulnérables et les entreprises exposées. La contrepartie est politique autant que budgétaire : protéger davantage, c'est aussi faire supporter la facture à tous les contribuables.
Une transition plus rapide, ou plus lente ?
Deux lectures s'affrontent, et aucune n'est purement technique. Pour la Commission, le marché interconnecté est la réponse : en 2022, il a permis de répartir les chocs et d'éviter les pénuries, comme le rappelle sa représentation en France, qui répond à ceux qui présentent le marché comme obsolète. Pour ses critiques, la dépendance au gaz reste intacte, les réseaux manquent et la coordination s'arrête au premier vote en conseil des ministres.
Les faits, eux, ne tranchent pas entre les deux, mais posent une limite à toutes les promesses : un marché de l'énergie intégré suppose des câbles, des permis délivrés dans des délais raisonnables et une fiscalité suffisamment homogène pour que l'intégration se traduise en factures comparables. Or les trois manquent encore.
Le débat n'est donc pas de savoir si l'Europe doit devenir plus indépendante : cette ambition est portée à la fois par la Commission et par le FMI. Il est de savoir si elle paiera l'indépendance par des investissements coordonnés dans les réseaux, ou par des factures nationales, découpées à la mesure de chaque budget.