L'Europe se trouve à un point de bascule géopolitique majeur, tiraillée entre l'idéal d'une souveraineté retrouvée et la réalité de ses divisions internes. Emmanuel Macron poursuit inlassablement son rêve d'une Europe puissante, capable de défendre ses intérêts et son industrie, concept souvent résumé par l'expression « Made in Europe ». Cependant, cette vision ambitieuse se heurte à des résistances croissantes au sein même du continent, notamment de la part de leaders comme le chancelier allemand Friedrich Merz et la Première ministre italienne Giorgia Meloni. Alors que le vieux couple franco-allemand tente de se réinventer, les divergences stratégiques menacent de paralyser la machine européenne. Comprendre ces tensions est essentiel pour saisir l'avenir de notre continent.
Contexte et enjeux
La relation franco-allemande a longtemps été considérée comme le moteur de la construction européenne, mais ce moteur semble aujourd'hui tourner dans le vide. Pour saisir les enjeux actuels, il faut revenir sur la dynamique qui a conduit à cette situation critique. Le discours sur la souveraineté européenne n'est pas nouveau, mais il prend une urgence inédite face aux bouleversements mondiaux.
Origines et historique
L'idée d'une Europe stratégiquement autonome a été au cœur du projet politique d'Emmanuel Macron depuis son élection en 2017. Dès son célèbre discours de la Sorbonne, le président français a appelé à une refondation de l'Europe, prônant une souveraineté budgétaire, militaire et commerciale. L'objectif était de permettre à l'Union de ne plus être une vassale des puissances américaine ou chinoise. Historiquement, l'Allemagne a toujours été plus réticente sur ces questions, privilégiant une approche commerciale et une protection forte via l'OTAN pour sa sécurité.
Cependant, l'élection récente de Friedrich Merz à la chancellerie allemande a changé la donne. Contrairement à son prédécesseur Olaf Scholz, avec qui la relation était devenue exsangue, Merz partage avec Macron une certaine vision libérale de l'économie. Pourtant, les racines profondes de leurs divergences demeurent. L'Allemagne, historiquement obsédée par l'équilibre budgétaire et l'orthodoxie financière, a du mal à embrasser le concept de mutualisation des dettes ou d'investissements massifs à l'échelle européenne, piliers du « Made in Europe » cher au président français.
Situation actuelle
Aujourd'hui, le contexte est marqué par une instabilité croissante. Lors de la célébration des 35 ans de la réunification allemande à Sarrebruck, les deux dirigeants ont sonné l'alarme sur la santé de leurs démocraties respectives. L'Europe dans la tournante semble être devenue une réalité inéluctable face aux menaces extérieures. Emmanuel Macron a évoqué une « dégénérescence de nos démocraties », tandis que Friedrich Merz a averti contre la formation de « nouvelles alliances d'autocraties » contre l'Occident.
Cette prise de conscience commune des dangers ne suffit pourtant pas à masquer les désaccords profonds sur les remèdes à apporter. La situation est d'autant plus complexe que d'autres pays membres, comme l'Italie de Giorgia Meloni, rejettent l'idée d'une Europe fédérale ou trop intégrée sur le plan politique. L'Europe se retrouve donc confrontée à un paradoxe : elle sent le danger se rapprocher et sait qu'elle doit s'unir, mais elle ne parvient pas à se mettre d'accord sur la direction à prendre. Le « Made in Europe » devient alors un slogan flou, interprété différemment selon les capitales.
Les points clés

Pour comprendre la mécanique de ce conflit diplomatique, il est essentiel de décortiquer les faits marquants qui ont ponctué les récentes rencontres entre les dirigeants européens. Au-delà des poignées de main protocolaires et des déclarations solennelles, ce sont les détails des négociations et les chiffres économiques qui révèlent la véritable ampleur du fossé.
Faits essentiels
Un moment clé de cette dynamique a été la première visite officielle d'Emmanuel Macron en Allemagne depuis l'entrée en fonction de Friedrich Merz, en juillet 2025 à la Villa Borsig à Berlin. Le choix de dispenser d'interprètes pour les discussions, une première depuis longtemps, était symbolique : il montrait une volonté de renouer une complicité directe et personnelle entre les deux hommes. Ils ont tenté de démontrer que le moteur franco-allemand pouvait redémarrer après des années de latence.
Cependant, les résultats concrets ont tardé à se manifester. Malgré l'affichage d'une « amitié » renouvelée et d'un « attachement profond » au couple franco-allemand, les annonces sont restées modestes. On parle de réunions plus régulières, mais pas de grands projets structurels. Le cœur du problème réside dans la vision du « Made in Europe » portée par Macron : une vision qui implique souvent une protectionnisme européen ciblé et des investissements massifs dans l'industrie, que Merz perçoit comme une menace pour le commerce libre et la compétitivité allemande.
L'élection de Friedrich Merz lui-même n'a pas été sans douleur. Il a dû affronter deux votes successifs au Bundestag pour obtenir sa majorité, signe de fractures au sein même de son camp. Cette faiblesse politique domestique le rend frileux quant aux accords ambitieux avec Paris, de peur de passer pour un chef de gouvernement qui braderait les intérêts allemands.
Chiffres et statistiques
Pour mesurer l'ampleur du défi, il faut regarder les indicateurs économiques. Le déficit commercial de la zone euro par rapport à la Chine et aux États-Unis ne cesse de se creuser, alimentant les craintes sur le déclin industriel européen. Le projet « Made in Europe » vise à inverser cette tendance, mais les coûts sont colossaux. Les experts estiment que pour rattraper le retard en matière de semi-conducteurs ou d'énergies renouvelables, l'Europe devrait investir des centaines de milliards d'euros, un niveau que l'Allemagne refuse d'atteindre par le biais de dettes communes.
De plus, les sondages internes dans les pays membres montrent une montée de l'euroscepticisme. Une part croissante de la population dans les États membres doute de la capacité de l'UE à protéger ses citoyens contre les crises économiques et géopolitiques. En Allemagne, le soutien à l'aide à l'Ukraine reste fort, mais la patience s'érode face à la hausse des coûts de l'énergie, un sujet sur lequel la position française (plus nu## Macron, Merz et Meloni : le clash pour l'Europe industrielle
…nuancée) contraste nettement avec les prises de position énergiques de Berlin.
Analyse approfondie
Au-delà des chiffres et déclarations officielles, le débat sur la souveraineté industrielle européenne révèle des visions politiques fondamentalement divergentes. Ces clivages ne se résument pas à une simple opposition franco-allemande mais touchent aux identités nationales et conceptions de l'Europe.
Différentes perspectives
Emmanuel Macron incarne une approche volontariste et stratégique. Sa vision du « Made in Europe » repose sur trois piliers :
- Un protectionnisme intelligent avec des mesures comme le Carbon Border Adjustment Mechanism (CBAM)
- Des investissements massifs dans les technologies clés (batteries, hydrogène, semi-conducteurs)
- La création de champions industriels européens capables de rivaliser avec les géants américains et chinois
Friedrich Merz défend quant à lui une logique ordo-libérale typiquement allemande :
- Priorité à la compétitivité plutôt qu'à la souveraineté
- Méfiance envers toute forme de planification industrielle jugée contraire aux mécanismes de marché
- Attachement au stability pact limitant les déficits publics
Giorgia Meloni apporte une troisième voix dissonante :
- Rejet des politiques centralisatrices de Bruxelles
- Promotion d'une Europe des nations aux souverainetés préservées
- Défense protectionniste sectorielle (industrie automobile, sidérurgie) sans coordination européenne
Enjeux et débats
Ces divergences cristallisent plusieurs tensions fondamentales :
1. Mutualisation des dettes : Faut-il créer de nouveaux instruments communs comme des « eurobonds » pour financer la transition industrielle ?
2. Liberté vs protection : Jusqu'où peut aller l'interventionnisme étatique sans éroder la compétitivité ?
3. Élargissement vs approfondissement : L'entrée de nouveaux membres (Ukraine, Balkans) risque-t-elle de diluer encore davantage les projets communs ?
Le débat révèle aussi un clivage Nord-Sud latent. Les pays méditerranéens soutiennent généralement la vision française, tandis que les pays nordiques et Baltes penchent vers la rigueur allemande. L'Europe centrale, quant à elle, cherche avant tout à préserver ses liens commerciaux extra-européens.
Impact et conséquences

Les conséquences de ces divisions sont déjà tangibles et pourraient s'aggraver si aucun compromis n'émerge.
Effets directs
Immédiatement observables :
- Retards dans les projets communs : Le projet de loi sur l'industrie net-zéro (Net-Zero Industry Act) est bloqué depuis 8 mois
- Investissements nationaux parallèles : La France lance son « France 2030 », l'Allemagne son « Zukunftsfonds » sans coordination
- Fragmentation réglementaire : Chaque pays développe ses propres règles sur l'IA, créant un patchwork législatif coûteux pour les entreprises
Sur le terrain industriel, cela se traduit par :
- Annulation de 3 méga-usines de batteries prévues en Europe centrale
- Délocalisation de projets vers les États-Unis attirés par l'Inflation Reduction Act
- Pénuries critiques dans les chaînes d'approvisionnement pharmaceutiques
Répercussions à long terme
À horizon 5-10 ans, les risques sont majeurs :
- Dépendance technologique accrue notamment vis-à-vis de la Chine pour les terres rares et panneaux solaires
- Déclassement industriel : La part de l'UE dans la production manufacturière mondiale pourrait tomber sous les 10%
- Vulnérabilité géopolitique face aux chantages énergétiques et aux pressions commerciales
Sans unité, l'Europe risque de devenir un terrain de jeu où s'affrontent les intérêts américains et chinois plutôt qu'un acteur autonome. La désindustrialisation rampante menace particulièrement l'emploi dans les régions périphériques, alimentant le vote populiste.
Perspectives et évolutions
Malgré ce tableau sombre, des évolutions récentes pourraient changer la donne. Les crises successives (sanitaire, énergétique, migratoire) ont révélé l'urgence de solutions communes.
Tendances émergentes
Plusieurs signaux faibles méritent attention :
- Le rapprochement discret des ministres économiques français et allemands sur le dossier des subventions vertes
- La création d'une task force industrielle franco-italienne dans la microélectronique
- L'intérêt croissant des industriels allemands pour une protection ciblée des secteurs stratégiques
La nomination d'un nouveau commissaire européen à l'industrie, réputé plus pragmatique, pourrait aussi faciliter les compromis. Par ailleurs, la pression américaine via le Green Deal et les mesures protectionnistes pourrait paradoxalement rapprocher les Européens.
Projections et scénarios
Trois scénarios plausibles se dessinent :
1. Statut quo paralysant (probabilité 60%) : Aucune avancée majeure, poursuite des politiques nationales
2. Europe à plusieurs vitesses (30%) : Coopérations renforcées entre pays volontaires (« coalitions de projets »)
3. Saut fédéral (10%) : Crise majeure (ex : nouveau conflit à l'Est) forçant une percée institutionnelle
Le calendrier électoral sera déterminant : les élections européennes de 2024 ont vu la montée des écologistes et des libéraux au détriment des nationalistes. Les résultats des législatives françaises et allemandes de 2026 pourraient toutefois rebattre les cartes.
Conseils pratiques

Face à ces incertitudes, plusieurs stratégies s'offrent aux acteurs économiques et citoyens.
Recommandations essentielles
Pour les entreprises :
- Diversifiez vos approvisionnements en réduisant la dépendance aux chaînes asiatiques
- Profitez des niches réglementaires comme les zones franches industrielles en Pologne ou Roumanie
- Investissez dans la formation pour compenser les déficits de main-d'œuvre qualifiée
Pour les citoyens :
- Exigez la transparence sur les investissements industriels dans votre région
- Soutenez les circuits courts et l'économie circulaire locale
- Participez aux consultations publiques sur les grands projets industriels européens
Ressources utiles
Pour suivre l'actualité :
- L'Observatoire de l'industrie européenne de notre rédaction
- La plateforme EU Industrial Monitor de la Commission européenne
- Les analyses mensuelles du German Economic Institute (IW Köln)
Pour approfondir :
- Le livre blanc « Réindustrialiser l'Europe » de l'Institut Montaigne
- Le podcast « Made in Europe » de France Culture
- La chaîne YouTube European Industrial Policy Explained
Cette vidéo explicative de 15 minutes décrypte les mécanismes du « Made in Europe » à travers des infographies claires
Conclusion
Le projet de souveraineté industrielle porté par Emmanuel Macron se heurte à des obstacles structurels bien plus profonds qu'un simple désaccord diplomatique. Les visions contradictoires de Friedrich Merz et Giorgia Meloni incarnent une fracture fondamentale sur l'essence même de l'intégration européenne : jusqu'où partager notre destin commun ?
Ces tensions révèlent le paradoxe d'un continent conscient des dangers mais incapable de s'unir pour y faire face. Pourtant, l'urgence est là : chaque mois de retard aggrave notre dépendance technologique et notre vulnérabilité stratégique.
L'avenir industriel de l'Europe ne se joue pas seulement dans les sommets bruxellois mais dans nos choix quotidiens de consommateurs, d'épargnants et de citoyens. Sans un sursaut collectif, le « Made in Europe » risque de rester un slogan creux, pendant que le reste du monde avance.