La promesse est tombée dans les rues d’Erevan, un dimanche soir de mai, presque par hasard. Emmanuel Macron, en pleine promenade dans la capitale arménienne, a été interpellé par une journaliste locale. Sa question portait sur les prisonniers arméniens encore détenus à Bakou. La réponse du président français fut brève mais lourde de sens : « Négociation ! ». Derrière ce mot, c’est tout un pan de la diplomatie post-conflit qui se joue. Vingt-trois Arméniens croupissent toujours dans les geôles azerbaïdjanaises, malgré l’accord de paix signé à Washington en août 2025. Et c’est précisément sur ce dossier que Macron a promis d’appeler son homologue Ilham Aliev, dès la fin du sommet de la Communauté politique européenne.

« Négociation ! » : le pari diplomatique de Macron dans les rues d’Erevan
La scène a quelque chose d’irréel. Un président en visite officielle, filmé en train de marcher dans une rue pavée d’Erevan, répondant spontanément à une sollicitation de la presse locale. C’est pourtant là, dans ce cadre presque banal, que s’est joué l’un des moments les plus importants de la visite d’État d’Emmanuel Macron en Arménie. La journaliste arménienne ne lui demande pas une déclaration protocolaire sur l’économie ou la culture. Elle veut savoir ce que la communauté internationale peut faire pour les détenus arméniens. La réponse fuse, sans note, sans conseiller. « Négociation ! »
Le poids d’un mot en pleine rue
Ce mot, lancé comme une évidence, pèse pourtant des tonnes. Dans le contexte post-accord de Washington, où l’Arménie et l’Azerbaïdjan ont officiellement scellé la paix sous l’égide de Donald Trump, la libération des prisonniers reste la plaie ouverte du processus. Les images de la promenade de Macron contrastent violemment avec la réalité des 23 hommes et femmes enfermés à Bakou. D’un côté, une capitale en fête, une visite d’État sous les projecteurs, le décor de carte postale d’Erevan au printemps. De l’autre, des cellules, des procès expéditifs, des familles qui attendent depuis des mois, parfois des années.
Le Figaro rapporte qu’Emmanuel Macron a précisé sa pensée : il évoquera le sujet avec le Premier ministre arménien Nikol Pachinian dès le lendemain, puis aura « juste après ce voyage une discussion avec le président Aliev ». La promesse est claire, mais la route est semée d’embûches. Car si le mot « négociation » ouvre une porte, encore faut-il que l’interlocuteur veuille bien y entrer.

Une visite d’État sous le signe du triple engagement
La visite d’Emmanuel Macron en Arménie les 4 et 5 mai 2026 n’est pas une simple escale diplomatique. Elle s’inscrit dans un cadre bien plus large. Comme le détaille France Info, le président français est présent pour trois raisons majeures : le sommet de la Communauté politique européenne, le premier sommet UE-Arménie de l’histoire, et la signature d’un accord de partenariat stratégique entre Paris et Erevan. C’est ce que les communicants appellent le « triple signe » de la visite.
Mais au-delà des discours et des signatures, la libération des prisonniers devient le test concret de cette nouvelle dynamique. Un accord de partenariat stratégique, cela se mesure aussi à la capacité de protéger ses alliés. La France ne peut pas se contenter de saluer la paix de Washington sans s’assurer que ses clauses humanitaires sont respectées. Le passage du symbole politique à l’exigence humanitaire est brutal. Et c’est précisément ce que Macron vient négocier.
23 Arméniens dans les geôles de Bakou : qui sont les prisonniers politiques oubliés ?
Pour comprendre l’enjeu de l’appel Macron-Aliev, il faut d’abord savoir qui sont ces 23 prisonniers. Derrière le chiffre, il y a des noms, des âges, des fonctions, des histoires. ACAT France confirme le chiffre de 23 détenus actuellement en Azerbaïdjan, un nombre qui a drastiquement baissé depuis le pic de la crise, où près de 200 personnes d’origine arménienne étaient incarcérées. Mais ceux qui restent sont loin d’être des prisonniers ordinaires.
Les six cadres du Karabagh condamnés à la perpétuité
Le 5 février 2026, l’Azerbaïdjan a annoncé des verdicts qui ont fait l’effet d’une bombe. Quatre anciens dirigeants de l’éphémère République du Haut-Karabagh ont été condamnés à la réclusion à perpétuité : Arayik Harutyunyan, Levon Mnatsakanyan, Davit Manukyan et David Babayan. Deux autres, Arkadi Ghukasyan et Bako Sahakyan, ont écopé de 20 ans de prison.
Ces hommes ne sont pas des combattants de base. Ce sont les figures politiques et militaires de l’ancienne enclave arménienne, celle que Bakou a reprise par la force en septembre 2023. Leurs procès, selon le site freearmenianprisoners.com, ont été marqués par de nombreuses violations du droit à un procès équitable. Pas d’accès à un avocat de leur choix, des audiences à huis clos, des charges politiques déguisées en accusations pénales. La justice des vainqueurs, en somme.

L’échange de janvier 2026 et le mystère des détenus civils
Le 14 janvier 2026, une lueur d’espoir était apparue. Quatre prisonniers arméniens — Vagif Khachatryan, Vigen Euljekjian, Gevorg Sujyan et Davit Davtyan — avaient été libérés en échange de deux mercenaires syriens capturés par les forces arméniennes en novembre 2020. Le Quai d’Orsay avait alors salué cette remise, tout en rappelant que la France « suivra attentivement les procès des Arméniens du Haut-Karabagh ».
Ce qui frappe dans ce groupe libéré, c’est leur profil. Tous étaient des non-combattants. Des civils arrêtés pour des accusations que l’Assemblée nationale française jugera plus tard « fabriquées de toutes pièces ». Leur libération, si elle a soulagé leurs familles, a aussi mis en lumière le sort des 23 autres. Qui sont-ils ? Des anciens responsables politiques, mais aussi des civils ordinaires, des enseignants, des commerçants, arrêtés lors des derniers mois du conflit. Leur situation est la plus opaque, car Bakou communique peu sur leur identité et les charges retenues.

« Pas de pardon, pas d’amnistie » : pourquoi Aliev verrouille les prisons
Si les prisonniers sont toujours derrière les barreaux, ce n’est pas un hasard. Ilham Aliev a été très clair sur sa position. Le président azerbaïdjanais a exclu toute possibilité de pardon, d’amnistie ou de libération anticipée. Une déclaration-choc rapportée par armenieinfo.tv qui place la barre très haut avant même que Macron ne décroche son téléphone.
La déclaration-choc d’Aliev contre toute libération anticipée
Les propos d’Aliev sont sans ambiguïté : les prisonniers arméniens ne bénéficieront d’aucune clémence. Cette position peut être interprétée de deux manières. Soit c’est une posture de négociation, un durcissement délibéré pour obtenir le maximum de concessions en échange d’une éventuelle libération. Soit c’est une ligne rouge définitive, un principe politique interne que Bakou ne franchira pas.
Le contexte est crucial. Depuis l’accord de paix d’août 2025, l’Arménie vit ce que Le Monde appelle une « paix à marche forcée ». Le Premier ministre Pachinian a misé toute sa stratégie sur la normalisation avec Bakou, après la défaite de 2020 et la chute du Haut-Karabagh en 2023. Mais cette paix, pour être durable, doit être acceptée par les deux opinions publiques. Du côté azerbaïdjanais, condamner les anciens dirigeants du Karabagh est un acte de justice post-conflit. Les libérer serait perçu comme une faiblesse.
Otages de la paix ou symboles de la victoire ?
Les 23 prisonniers sont bien plus que des détenus. Ce sont des otages politiques, une monnaie d’échange dans un jeu complexe. Leur libération est conditionnée à des avancées concrètes sur plusieurs dossiers : le corridor de Zanguezour, que certains appellent déjà la « route Trump », qui doit relier l’Azerbaïdjan à son exclave du Nakhitchevan ; le tracé définitif des frontières ; ou encore le retrait des forces russes de maintien de la paix.
Pour l’Arménie, la libération des prisonniers est le test ultime de la sincérité de Bakou. Si Aliev refuse de les relâcher, comment croire à une paix durable ? Pour l’Azerbaïdjan, au contraire, les maintenir en prison est un symbole de victoire. Le conflit a été gagné, les criminels de guerre (selon Bakou) doivent être punis. La négociation s’annonce donc serrée.

TikTok, propagande et résolutions : la guerre de l’information ne s’arrête jamais
Le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan ne se joue pas seulement sur les champs de bataille ou dans les salles de négociation. Il se joue aussi sur les écrans de smartphone, dans les fils d’actualité et les vidéos virales. La guerre de l’information est aussi féroce que la guerre militaire, et les prisonniers arméniens en sont l’un des enjeux centraux.
À l’unanimité, l’Assemblée nationale française dénonce des charges fabriquées
Le 3 février 2026, l’Assemblée nationale française a adopté à l’unanimité une résolution historique. Les députés, de tous bords politiques confondus, ont demandé la libération immédiate des prisonniers arméniens détenus par l’Azerbaïdjan. Le texte est d’une rare fermeté : il affirme que ces personnes sont poursuivies sur la base d’accusations « non fondées, voire fabriquées de toutes pièces ».
Cette résolution est un signal politique fort, mais aussi un outil de communication puissant. Pour la diaspora arménienne en France, c’est une victoire. Pour Bakou, c’est une ingérence dans les affaires intérieures. Le texte de l’Assemblée nationale est disponible sur son site officiel, et il sert désormais de référence dans toutes les discussions diplomatiques. Mais une résolution, aussi unanime soit-elle, n’a pas force de loi. C’est une pression morale, pas un levier concret.
Torture, silence, impunité : le rapport glaçant de Human Rights Watch
Le rapport 2026 de Human Rights Watch sur l’Azerbaïdjan dresse un tableau alarmant. La répression des médias indépendants, des opposants politiques et de la société civile s’est intensifiée. La torture et les mauvais traitements en détention persistent en toute impunité. Plus inquiétant encore, Bakou a suspendu ou expulsé des organisations de l’ONU comme le PNUD, le HCR et le CICR, et a révoqué l’accréditation des médias internationaux encore présents sur son sol.
Comment Aliev peut-il prétendre offrir un procès équitable aux prisonniers arméniens quand l’état de droit est en ruine ? La question est posée par les ONG, mais aussi par les chancelleries européennes. Le champ de bataille de l’information est crucial : si la propagande de Bakou parvient à convaincre l’opinion internationale que les prisonniers sont des criminels de guerre légitimement condamnés, la pression diplomatique s’effondre. C’est pourquoi la France et les ONG multiplient les rapports et les résolutions.

Entre gaz et droits de l’Homme : la France face au paradoxe azerbaïdjanais
L’annonce de l’appel Macron-Aliev soulève une question plus large : quels sont les moyens réels de la France face à un régime soutenu par les hydrocarbures et courtisé par l’Europe ? Le paradoxe est vertigineux. D’un côté, Paris se pose en défenseur des droits de l’homme et en médiateur de la paix. De l’autre, l’Europe importe massivement le gaz azerbaïdjanais depuis la guerre en Ukraine.
Une pression morale sans levier concret ?
Une résolution unanime de l’Assemblée nationale, c’est une déclaration politique. Pas un embargo, pas des sanctions, pas une rupture diplomatique. Le Quai d’Orsay « salue » et « appelle », mais que se passe-t-il si Aliev ne répond pas ? La France a peu de prise directe sur Bakou, d’autant plus depuis le retrait américain de la médiation directe. Les États-Unis, sous la présidence Trump, ont signé l’accord de paix d’août 2025, mais ils ne semblent pas vouloir s’impliquer davantage dans les détails de son application.
La résolution de l’Assemblée nationale est donc une arme à double tranchant. Elle montre que la France est mobilisée, mais elle expose aussi ses limites. Sans sanctions économiques, sans menace de rupture, le président français arrive à la table des négociations avec un capital politique, mais sans véritable levier de pression.
Le paradoxe européen : condamner Bakou tout en important son gaz
Le dilemme structurel de l’UE est connu. Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’Europe cherche à diversifier ses sources d’énergie. L’Azerbaïdjan est devenu un fournisseur de gaz crucial, via le corridor gazier sud-européen. Bruxelles a besoin de Bakou, et Bakou le sait.
Sans unité européenne, la France risque de paraître isolée, portée par la seule voix des Arméniens de France. C’est ici que l’analyse du rapprochement diplomatique franco-azéri de 2026 prend tout son sens. Bakou cherche à équilibrer ses relations : ne pas rompre avec Paris, mais ne pas non plus céder à ses injonctions. La visite de Macron en Arménie, couplée à la promesse d’un appel à Aliev, s’inscrit dans cette danse diplomatique complexe.
Une médiation française à l’épreuve du Caucase
Quel est l’intérêt de Macron dans cette affaire ? Revaloriser son rôle diplomatique sur la scène internationale, bien sûr. Jouer la carte des droits de l’homme vis-à-vis d’un régime autoritaire, aussi. Mais il y a plus. Le Caucase est un échiquier où la Russie, la Turquie, l’Iran et les États-Unis ont chacun leurs pions. La France, via l’UE, tente de s’y positionner comme un acteur de paix crédible.
Le pari est risqué. Si l’appel à Aliev échoue, si les prisonniers restent en détention, la France perd son crédit de médiateur. Mais si Macron obtient une libération, même partielle, ce sera une victoire diplomatique majeure. L’enjeu dépasse le sort des 23 prisonniers : c’est la crédibilité de la diplomatie française dans le Caucase qui est en jeu.

Conclusion : que reste-t-il des promesses de Macron pour les 23 oubliés du Karabagh ?
Alors que l’appel Macron-Aliev se profile, une question demeure : que peut-on réellement espérer ? Les promesses présidentielles, les résolutions parlementaires, les rapports des ONG — tout cela forme un faisceau de pressions, mais rien ne garantit le résultat.
L’humanité derrière les 23 noms
Il ne faut pas l’oublier : derrière chaque nom de prisonnier, il y a une famille. Des mères, des épouses, des enfants qui attendent depuis des mois, parfois des années. Les photos des détenus circulent sur les réseaux sociaux, les veillées sont organisées devant les ambassades, les ONG comme ACAT France multiplient les appels. Le sort des 23 prisonniers n’est pas un simple jeu d’échecs diplomatique. C’est une tragédie humaine qui dure.
Les familles des six condamnés à perpétuité savent qu’elles ne reverront peut-être jamais leurs proches libres. Celles des civils encore détenus vivent dans l’angoisse de l’oubli. L’appel de Macron est leur dernier espoir.
Vers une paix sans justice ?
Si Macron obtient une libération partielle, ce sera une victoire. Mais si Aliev cède, ce sera en échange de concessions arméniennes. Le vrai danger est une paix qui enterre les crimes et laisse les prisonniers dans l’oubli. La position de l’Assemblée nationale (les charges sont fabriquées) et les condamnations à perpétuité posent la question d’une justice impossible.
L’appel Macron-Aliev est un test pour la paix elle-même. Une paix qui ne libère pas les prisonniers politiques, qui ne juge pas équitablement les responsables, est une paix boiteuse. Les 23 oubliés du Karabagh sont le miroir de cette fragilité. Leur sort dira si la « paix à marche forcée » peut devenir une paix véritable, ou si elle n’est qu’une trêve armée déguisée en accord diplomatique. Derrière les 23 noms et les jeux diplomatiques, ce sont des vies humaines et l’espoir d’une paix juste qui sont en jeu. L’appel Macron-Aliev n’est qu’une pièce d’un puzzle bien plus vaste, où la France joue son rôle sans garantie de résultat. Mais c’est peut-être précisément cela, la diplomatie : tenter l’impossible, même quand les chances sont minces.